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Article paru dans la
Revue du Souvenir Napoléonien
(n° 429 -
juin-juillet 2000)
31 octobre 1849 :
Louis-Napoléon Bonaparte
récuse
la «cohabitation»
Il n’y a pas si longtemps, on disait
que pour certains Français l’Histoire de France commençait à la
Révolution et que pour d’autres au contraire, elle s’arrêtait en 1789.
Aujourd’hui, à écouter les débats
politiques, à lire la presse, à entendre même les analyses des
politologues les plus avertis, on a le sentiment que pour tout le monde,
ce qui advint avant la Grande Guerre n’existe pas. Il est fréquent de se
référer à l’Entre-deux-guerres, aux ligues, au 6 février 1934 et au
Front populaire comme à Munich ou à Vichy. Mais remonter à l’Affaire
Dreyfus est exceptionnel et semble relever d’une érudition rare. Quant à
citer Jules Ferry, c’est à peu près comme si l’on évoquait Vercingétorix
ou Saint-Louis. En un mot, l’Histoire de France commence sous la
Troisième République. Avant, c’est de la préhistoire.
Notre siècle est replié sur
lui-même, égocentrique, amnésique. Il oublie, ignore ou méprise ceux qui
l’ont précédé et que l’on n’enseigne plus dans les lycées. Peut-être,
d’ailleurs, est-ce là l’explication du désarroi de nos contemporains
face à leur temps et de l’incapacité dans laquelle ils se trouvent de
résoudre les problèmes qui se posent à eux.
Pourtant, avec la naissance de la
Cinquième République pour la politique intérieure, avec la chute du mur
de Berlin pour les relations internationales, le dix-neuvième siècle,
pour le moins, a repris toute son actualité. Sa connaissance est
redevenue indispensable à l’honnête homme et au citoyen.
Ainsi la Deuxième République, avec
son président élu au suffrage universel direct, est-elle beaucoup plus
proche de nous, plus «moderne», que la Troisième et la Quatrième qui lui
ont succédé. Son expérience, et pas seulement sa mort violente le
2 décembre 1851, nous fournit quelques clefs d’analyse et peut nous
inspirer quelques parallèles utiles avec notre vie politique et
constitutionnelle. Y compris en matière de «cohabitation», l’un des
grands sujets du jour.
Élu au premier tour de
scrutin par trois Français sur quatre
Il est, de ce point de vue, assez
remarquable qu’en tête de la liste de nos Présidents de la République,
on place presque toujours Adolphe Thiers, qui pourtant ne fut qu’un
président du Conseil révocable à tout moment, auquel on conféra ce titre
par une sorte d’abus de langage. Et l’on oublie Louis-Napoléon Bonaparte
qui le fut pour de bon, vingt ans plus tôt, comme on oublia en décembre
1998 de célébrer le cent cinquantième anniversaire de son élection au
suffrage universel, une vraie élection face à cinq concurrents, la
première du genre et l’une des plus éclatantes.
Qu’on en juge plutôt. Celui qui,
normalement, aurait dû l’emporter était le républicain Cavaignac. Dans
son camp comme en face de lui, il n’avait guère d’adversaires crédibles.
Les hommes de la révolution de février 1848, Lamartine et Ledru-Rollin,
étaient déconsidérés — à tort peut-être mais c’est un fait — après avoir
atteint des sommets de popularité; on leur reprochait de n’avoir pas su
concilier, en ces temps troublés, l’ordre et la République, de s’être,
en un mot, révélés à l’usage incapables de gouverner. Raspail, quant à
lui, représentait un socialisme à peine naissant qui n’était pas encore
une force politique; sa candidature était «de témoignage» comme on dit
aujourd’hui; de même que celle du général légitimiste Changarnier, égaré
dans cette compétition électorale malgré les consignes d’abstention du
comte de Chambord. Louis-Napoléon Bonaparte, enfin, exilé depuis l’âge
de six ans et tout juste de retour en France, était une sorte d’inconnu
s’étant surtout fait remarquer par deux complots qui avaient
lamentablement échoué à renverser Louis-Philippe; il apparaissait bien
isolé au début de la campagne et peu fait pour attirer des soutiens
sérieux.
Le général Cavaignac avait pour lui
d’avoir réussi là où Lamartine et Ledru-Rollin avaient échoué : les
ayant remplacés à la tête du Gouvernement, il avait fermement réprimé
les émeutes de juin et repris le pays en main pendant l’été; les
républicains modérés, qui avaient failli être balayés par la rue, lui en
étaient reconnaissants. Comme ceux-ci avaient triomphé largement aux
élections d’avril et bénéficiaient ainsi d’une écrasante majorité à
l’Assemblée Constituante, on n’imaginait pas que, neuf mois plus tard,
leur candidat pût être battu. Avec leur soutien officiel et actif,
Cavaignac disposait de l’avantage que donne le pouvoir dans une élection
nationale : la «prime au sortant» et divers moyens d’influencer
l’opinion, dont ne peuvent user les opposants. Il pouvait même espérer
rallier nombre de suffrage monarchistes, puisqu’il avait prouvé aux
conservateurs, dont c’était la préoccupation principale, que l’ordre
était compatible avec la République.
Enfin, pour éviter toute surprise,
la Constitution prévoyait que le suffrage universel ne s’exprimerait
qu’une seule fois. Si, lors du vote populaire, aucun candidat n’obtenait
la majorité absolue des suffrages, on ne convoquerait pas les électeurs
pour un second tour; ce serait alors à l’Assemblée de trancher, entre
les cinq premiers. Quel candidat était en mesure de l’emporter dès le
premier tour ? Lamartine, Ledru-Rollin, Raspail, Changarnier ?
Certainement pas. Cavaignac ? Peut-être. Louis-Napoléon Bonaparte ?
Quelle surprise si cela arrivait ! Le plus probable était que personne
n’y parviendrait et qu’en conséquence, il reviendrait à l’Assemblée
Constituante de désigner le vainqueur. Nul doute qu’elle trancherait en
faveur de Cavaignac.
On ne peut donc pas dire de cette
élection ce que leurs détracteurs disent des plébiscites napoléoniens.
Non seulement, le scrutin fut parfaitement libre et régulier, la
participation forte, les candidatures multiples et les résultats
incontestés, mais le vainqueur, Louis-Napoléon Bonaparte, qui créa la
surprise, était en quelque sorte un candidat d’opposition. On ne peut
nier la sincérité du scrutin ni la validité de l’élection.
On le peut d’autant moins que les
résultats sont sans appel et la performance inégalée. Louis-Napoléon
Bonaparte fut élu au premier tour. Il recueillit sur son nom 74 % des
suffrages exprimés. Il devint Président de la République à l’âge de
quarante ans. Trois records qui méritent mieux que le silence gêné de
tous ceux, trop nombreux, qui ne voient dans notre premier Président que
le futur empereur, l’homme du Coup d’État, du Mexique et de Sedan.
Une victoire ambiguë
Revenons sur l’ampleur de la
victoire. Elle est exceptionnelle et pose de ce fait un problème
d’interprétation.
Nous avons dit qu’elle fut une
surprise. C’est vrai, surtout dans de telles proportions : Cavaignac ne
recueillit qu’à peine 20 % des suffrages, Ledru-Rollin 5 % et les trois
autres quelques miettes. Mais au fil de la campagne, on sentit la vague
monter. Même sans instituts de sondages, quand trois électeurs sur
quatre s’apprêtent à voter d’emblée pour le même candidat, cela se voit,
cela se sent.
A Paris, qui était en dessous de la
moyenne nationale, le neveu de l’Empereur obtint tout de même 58 % des
voix, avec ses meilleurs résultats à l’est, dans les quartiers
populaires. Et dans six départements, à l’inverse, il atteignit plus de
90 % des suffrages exprimés : 90 % dans la Dordogne, les Hautes-Pyrénées
et la Somme; 91 % dans l’Aube; 94 % dans la Creuse; 95 % en Charente !
Ces résultats, que certains
qualifieraient de staliniens et qui nous semblent à peine croyables, ont
paru tout naturels à Louis-Napoléon Bonaparte. «La mémoire de
l’Empereur me protège et inspire vos suffrages» avait-il écrit par
avance dans son manifeste électoral. Depuis son enfance, en effet, il
croyait la France foncièrement napoléonienne.
Pour lui, les plébiscites de l’an VIII,
de l’an X, de l’an XII et même de 1815 avaient résolu d’autant plus
définitivement la question que rien n’était venu depuis les contredire :
Louis XVIII était rentré deux fois dans les fourgons de l’étranger;
Louis-Philippe ne tenait son trône que d’une émeute parisienne ratifiée
par quelques députés issus d’un corps électoral restreint. Et tout ce
qui s’était fait entre 1815 et 1848 l’avait été sans le suffrage
universel, c’est-à-dire contre la volonté du Peuple. Certes, quand
celui-ci avait retrouvé voix au chapitre, en avril, il avait approuvé la
République en donnant sa confiance aux listes républicaines qui étaient
soumises à ses suffrages. Mais le choix de l’Empire avait-il été
proposé ? Plutôt qu’une adhésion à la République, les Français
n’avaient-ils pas simplement donné quitus à ceux qui avaient renversé
Louis-Philippe et Guizot ? D’ailleurs, là où un Bonaparte s’était
présenté, il avait été élu : Napoléon, fils de Jérôme, en Corse; Pierre,
fils de Lucien, en Ardèche et en Corse[1];
Lucien Murat, fils de Caroline, dans le Lot. Lui-même, en juin puis en
septembre, avait été élu dans l’Yonne, la Charente-Inférieure, la Corse
encore, la Moselle et la Seine, c’est-à-dire à Paris. L’élection du
10 décembre n’était qu’une confirmation, un lointain et puissant écho du
vote de 1804.
Il est vrai que la France était
alors telle que l’avait façonnée Napoléon : Code civil, Concordat,
Banque de France et tant d’autres choses. Il est vrai aussi que beaucoup
de Français avaient connu l’Empire — Napoléon, s’il n’avait disparu
prématurément, aurait fêté ses quatre-vingts ans en 1849 — et qu’ils se
rappelaient cette époque sous les traits peut-être un peu enjolivés de
leur belle jeunesse. Il est vrai enfin que le règne de Louis-Philippe,
prospère peut-être et pacifique aussi, avait été bien terne : «La France
s’ennuie» avait clamé Lamartine. Napoléon était le grand homme par
excellence. Son œuvre était unanimement célébrée. Il était la référence.
Dans le peuple, les anciens soldats de la Grande armée, fiers de leurs
faits d’arme, formaient une importante et glorieuse cohorte de
propagandistes spontanés. Et dans la France officielle, après le
purgatoire de la Restauration durant laquelle l’empereur Napoléon
n’était plus que Buonaparte, l’usurpateur honni, la Monarchie de
Juillet, tentant de récupérer sa gloire à son profit, l’avait placé au
plus haut dans le panthéon des grands hommes auxquels la patrie devait
sa grandeur et sa puissance. Il est donc sûr — les historiens l’ont
mainte fois souligné — qu’en élisant le neveu, c’est à l’oncle que les
électeurs adressaient leur hommage presque unanime.
Les monarchistes face à la République
Les monarchistes développaient une
autre interprétation de l’élection. Selon eux, les Français, après en
avoir fait l’expérience pendant neuf mois, avaient sanctionné la
République et ceux qui l’incarnaient. Pris par surprise en avril, ils
s’étaient réfugiés dans les bras des républicains modérés faute de
mieux, plutôt pour échapper aux radicaux et à la République sociale — la
République des «partageux» — que par adhésion au nouveau régime. Puis
l’agitation dans la rue, l’insurrection de juin tout particulièrement
qui avait paru comme un assaut contre la société tout entière, le
désordre économique, l’impôt exceptionnel «des quarante-cinq
centimes»,
le chômage, les en avaient dégoûté rapidement. Les élections partielles
et locales avaient d’ailleurs révélé cette tendance : les conservateurs
rentraient peu à peu en grâce auprès du suffrage universel. Thiers par
exemple, l’ancien président du Conseil de Louis-Philippe, qui avait été
battu en avril, avait été élu en juin dans plusieurs départements, dont
la Seine, comme Louis-Napoléon Bonaparte. C’était un signe, parmi bien
d’autres.
Face à ce retournement de l’opinion
ou ce retour à la raison, selon le point de vue que l’on adopte, les
monarchistes auraient pu présenter un candidat. Ils ne l’ont pas fait.
Il faut en effet un certain temps à un parti qui est chassé du pouvoir
pour retrouver ses esprits et reprendre confiance en lui; nous en avons
dans l’histoire récente maints exemples.
L’effondrement de la Monarchie de
Juillet avait constitué pour les orléanistes un choc d’autant plus grand
qu’il avait été inattendu et rapide : trois jours avaient suffi. Et ils
n’en étaient pas encore remis. Le suffrage universel aussi, nouveauté
radicale qu’ils avaient toujours refusée, les effrayait un peu. Quant
aux légitimistes, l’idée même de participer à une telle élection les
révulsait : c’eut été admettre la souveraineté populaire, c’est-à-dire
renier leurs principes. En un mot, les uns n’avaient pas de
présidentiable en mesure de l’emporter, ou croyaient ne point en avoir;
les autres n’en voulaient pas. Les monarchistes se trouvaient ainsi dans
une situation similaire à celle des vieux routiers de la Quatrième
République qui s’opposèrent, lors du référendum de 1962, au principe de
l’élection présidentielle au suffrage universel direct, et qui, en 1965,
se trouvèrent à contre-pied quand il fallut présenter un candidat face
au général de Gaulle.
En outre, les monarchistes, divisés
en deux camps dynastiques qui se haïssaient, étaient incapables de
s’entendre sur un nom qui soit issu de leurs rangs. De ce fait, ils
n’avaient aucune chance de l’emporter : avec deux candidats, c’était
l’affrontement, le discrédit dans l’opinion conservatrice, la
neutralisation réciproque, la dispersion des voix; avec un seul , par
forfait de l’un ou l’autre camp, l’espoir n’était guère plus grand,
faute de pouvoir rassembler toutes les voix potentielles.
Pourtant, leurs forces réunies
étaient loin d’être négligeables. Ils étaient, un an plus tôt, encore
aux commandes; ceux qui avaient été députés, pairs de France, ministres,
préfets, conseillers généraux ou maires, et qui pour certains avaient
gardé ou retrouvé leurs mandats, n’avaient pas perdu complètement
l’autorité morale que donnait le prestige et l’exercice durable de ces
fonctions. La plupart des légitimistes et des orléanistes étaient placés
en haut de la hiérarchie sociale, et occupaient un rang qui, s’il
n’inspirait pas la jalousie, commandait alors le respect; ces notables,
riches et instruits, disposaient d’un pouvoir social qui leur
permettait de peser sur ceux qui dépendaient d’eux ou leur faisaient
confiance, surtout dans les campagnes, où résidaient les trois-quarts de
la population. L’Église enfin leur était acquise, et avec elle son
pouvoir d’influer sur les consciences de nombreux électeurs, en un temps
où la déchristianisation n’avait pas atteint les proportions
d’aujourd’hui.
Ayant renoncé à présenter un
candidat, il leur restait le choix de rester spectateurs impuissants de
la lutte, ce qui était risquer le pire, ou bien d’engager résolument
toutes ces forces en faveur de l’un des compétiteurs. Sauf quelques
légitimistes, ils optèrent pour la seconde solution qui leur
permettrait, pensait-ils, d’être maîtres du jeu ou, tout au moins,
d’obtenir des garanties d’autant plus substantielles du futur élu que
leur soutien pouvait être décisif.
C’est dans cet esprit que les
principaux d’entre eux, qui formaient un comité se réunissant rue de
Poitiers, entamèrent une négociation avec Cavaignac. Alliés à une partie
des républicains, les monarchistes pouvaient constituer une majorité
présidentielle bien ancrée à droite. Au cours de l’été, cette coalition
avait d’ailleurs été esquissée dans certains votes à l’Assemblée
Constituante. En attendant mieux, elle écarterait tout risque de
radicalisation de la République. Mais Cavaignac, trop sûr de sa victoire
peut-être ou trop honnête pour abuser ses interlocuteurs, leur apparut
finalement comme trop rigoureusement républicain, trop à gauche
dirions-nous aujourd’hui.
L’autre candidat qu’ils pouvaient
raisonnablement soutenir était Louis-Napoléon Bonaparte. Plus habile, il
répondit favorablement aux ouvertures qu’on lui fit et leur sembla, en
fin de compte, représenter une meilleure garantie pour l’ordre et pour
la religion. Si cette alliance comportait un risque de restauration
dynastique concurrente, le danger le plus pressant n’était pas pour
l’instant de ce côté mais de celui de la République. Contre elle, qui
venait de triompher, il pouvait paraître sage de faire bloc avec celui
qui y était le moins attaché. Ensuite on aviserait. De plus, au fil des
semaines, la vague de l’engouement populaire pour ce Napoléon s’enflait.
Battre Cavaignac, Ledru-Rollin, Lamartine et Raspail tout à la fois
était peut-être possible. Et si l’on y parvenait, ce serait une grande
victoire symbolique contre la révolution de février, un coup fatal porté
à la République.
Accord fut donc passé. Tout les
réseaux conservateurs et catholiques, les parlementaires, les journaux,
les relais en province et, plus discrètement mais tout aussi
efficacement, les évêques et les curés, firent campagne pour le prince
Louis-Napoléon. C’était là, pensèrent les monarchistes au lendemain de
l’élection, la vraie raison de son écrasante victoire.
Le ministère se moque
du Président
Bien que porté par cinq millions et
demi de suffrages, le nouveau Président de la République était un homme
isolé au sein du monde politique établi. Il disposait de peu de relais
dans l’opinion : quelques fidèles, tous inconnus; quelques journaux
acquis à sa cause et financés sur ses revenus; des comités bonapartistes
constitués pour promouvoir sa candidature et groupés après l’élection en
une Société du Dix-Décembre. A peine plus que des réseaux
spontanés. Plus grave, il n’existait pas de personnel politique
bonapartiste; et il n’avait pas un ami dont il pût faire un ministre.
Lui-même n’avait aucune expérience du gouvernement ni de
l’administration.
C’est précisément l’une des raisons
pour lesquelles les monarchistes lui avaient apporté leur soutien. Ils
ne comptaient pas gouverner avec lui, mais à sa place, à l’abri de sa
popularité, de la même manière qu’ils avaient utilisé son nom pour
prendre leur revanche sur les républicains. Ayant une piètre idée de ses
capacités intellectuelles, l’imaginant rêveur, faible et indécis, le
jugeant sans appuis solides dans le pays, ils avaient bien l’intention
de ne lui laisser que l’apparence du pouvoir et de s’en réserver la
réalité.
Lorsqu’il dut, le 20 décembre, jour
de sa prise de fonctions, composer son Gouvernement, le Président de la
République fut contraint se rendre à l’évidence. L’ouverture qu’il
souhaitait en direction des républicains, conformément à l’esprit de son
manifeste électoral, afin de constituer un ministère d’union nationale,
était vouée à l’échec. Le soutien des monarchistes, même rebaptisés
conservateurs ou parti de l’ordre, l’avait irrémédiablement classé à
droite. Il était désormais leur prisonnier. C’est avec eux, et avec eux
seuls qu’il devrait gouverner. La logique de l’alliance électorale était
là.
Il fit donc appel à Odilon Barrot
qui forma, à la manière parlementaire, un cabinet presqu’exclusivement
orléaniste, les légitimistes y étant représentés par le catholique
Falloux, chargé de l’Instruction publique et des Cultes, et le
républicain modéré Bixio acceptant d’y témoigner bien maigrement, à
l’Agriculture et au Commerce, de la volonté présidentielle d’ouverture à
gauche.
Entre le Président Bonaparte et ce
ministère conservateur, qui s’étaient accordés par obligation plus que
par inclination, la coexistence ne tarda pas à se révéler conflictuelle.
A peine une semaine était-elle passée que, le 27 décembre, éclata un
premier incident. Le Président de la République, refusant de jouer le
rôle de figuration qu’on lui avait réservé, prit l’initiative de
réprimander son ministre de l’Intérieur, qui négligeait de lui
communiquer toutes les dépêches importantes. Il le fit de manière ferme
et solennelle, c’est-à-dire par écrit. «En résumé, concluait-il,
je
m’aperçois que les ministres que j’ai nommés veulent me traiter comme si
la fameuse constitution de Siéyès était en vigueur, mais je ne le
souffrirai pas.» Pas plus que son oncle, Louis-Napoléon Bonaparte
n’acceptait d’être un «cochon à l’engrais».
Aussitôt, cet acte d’autorité
provoqua une crise : le ministre, Malleville, envoya sa démission et le
ministère se solidarisa avec lui, par la plume d’Odilon Barrot :
«C’est
avec un douloureux regret que nous venons déposer dans vos mains nos
démissions. […] Nous savions bien ce que la double responsabilité,
encore imparfaitement définie, du Président de la République et de ses
ministres pouvait jeter d’embarras dans nos rapports officiels; nous
comptions, pour les surmonter, sur notre déférence d’un côté, sur votre
confiance de l’autre : nous nous étions abusés. D’autres seront plus
heureux, c’est notre vœu.»
Des deux côtés, on voulait, dès le
départ, que le bon pli fût pris. Mais le prince Louis-Napoléon n’était
pas en situation d’engager l’épreuve de force. Il dut battre en
retraite : «Je dois vous dire, écrivit-il en réponse à Odilon Barrot,
que je regrette profondément que les termes de ma lettre aient pu vous
blesser. Rien n’était plus loin de ma pensée. […] J’ai eu, à la vérité,
un moment d’humeur, hier, en pensant qu’on ne me traitait pas,
peut-être, comme le chef responsable de l’État. […] Mais, je le répète,
si j’ai pu offenser M. de Malleville et le cabinet tout entier, je le
déplore de toute mon âme, et j’espère qu’après cette explication, il ne
restera d’autre trace de ce différend que mes sincères regrets.» C’était
une lettre d’excuse, en bonne et due forme.
Aussi le ministère, à l’exception de
Malleville et de Bixio, reprit-il sa démission. Odilon Barrot décida,
avec quelque condescendance, que l’incident était clos : «Cet excellent
jeune homme est vraiment autant à plaindre qu’à blâmer. Son éducation ne
l’a point préparé aux devoirs parlementaires. Son caractère garde encore
quelque chose d’impérieux et d’irascible. Mais ses intentions sont
droites.» Et Falloux, de qui nous tenons l’anecdote, de conclure : «Nous
nous tenions pour avertis que les paroles d’un taciturne ne sont pas
toujours aussi méditées qu’elles sont rares, et que l’on n’emploie pas
nécessairement à réfléchir le temps que l’on passe sans parler.» On voit
en quelle estime les ministres portaient le chef de l’État !…
Un autre exemple, également rapporté
par le comte de Falloux, nous montre la nature de leurs épineuses
relations. Dans son manifeste électoral, Louis-Napoléon Bonaparte avait
promis une réconciliation entre les partis et appelé des ses vœux le
jour où la patrie pourrait faire cesser toutes les proscriptions. Il
voulut donc inaugurer sa présidence, à défaut d’un ministère d’union
nationale, par un geste symbolique fort témoignant de sa volonté d’
«effacer les dernières traces de nos discordes civiles». Il proposa, en
conseil des ministres, le vote d’une amnistie en faveur des insurgés de
juin 1848. Tout le ministère s’y opposa, Odilon Barrot expliquant que,
loin de calmer les esprits, ce serait le meilleur moyen de relancer
l’agitation dans la rue. «Durant tout le cours de cette démonstration,
relate Falloux, l’impassibilité du Président ne se démentit pas une
minute et quand M. Barrot eut cessé de parler, il dit, de sa voix lente
et calme : C’est une question qu’il faut ajourner, je le comprends;
passons à autre chose.» Une nouvelle fois, le Président de la République
avait dû capituler.
Mais le «doux entêté» qu’était
Louis-Napoléon Bonaparte selon l’expression même de sa mère, revint à la
charge deux semaines plus tard, toujours en conseil des ministres, à
l’occasion d’un exposé sur la situation financière. Le ministre des
Finances concluant sur un pronostic optimiste, du moins «si l’esprit
public reprend confiance», le Président saisit la balle au bond :
«Vous
avez bien raison; tout dépend de la confiance publique, et un pays ne
donne sa confiance qu’à un gouvernement fort. Le meilleur signe de cette
force serait l’amnistie. Il faut la demander en même temps que le vote
du budget.» Le ministre des Finances, surpris de cette sortie, se récria
alors : «Monsieur le Président, je remets mon portefeuille à qui osera
présenter de la même main le budget qui doit fermer les plaies et une
amnistie qui les rouvrirait toutes !» Devant cette nouvelle menace de
démission, le chef de l’État recula encore : «Ah ! si c’est là votre
avis, je m’en rapporte à vous» déclara-t-il plein de bonhomie.
L’affaire pourtant n’était pas
close. Lors d’un des conseils des ministres suivant, Louis-Napoléon
Bonaparte fit une nouvelle tentative à l’occasion d’une discussion sur
la politique extérieure : «Vous n’avez pas indiqué suffisamment le moyen
d’en imposer à l’Europe. Ce serait de lui montrer tous nos partis
réconciliés, et comme gage de cette réconciliation proclamer
l’amnistie.» Il n’eut pas plus de succès : «À cette conclusion, aussi
inattendue que les précédentes, nous nous récriâmes tous ensemble avec
une telle unanimité que le Président ne put s’empêcher de rire en
disant : Je vois que, décidément, l’amnistie n’a pas de succès auprès de
vous.» Et il n’y revint plus.
Falloux conclut cet épisode sur le
même ton irrespectueux que le précédent : «Nous avions la preuve que
s’il était impossible de le convaincre, il n’était pas impossible de
l’arrêter.»
Seul face à
l’Assemblée
Cette cohabitation — qu’il faut bien
appeler maintenant par le nom qu’on donne aujourd’hui à ce genre de
situation — fut durable.
Dans un premier temps, le Président
et les ministres se trouvaient confrontés à un adversaire commun,
l’Assemblée Constituante, dont — rappelons-le — une large majorité était
composée de républicains, modérés et radicaux; il fallut en effet un
certain temps pour faire comprendre à ces derniers que, la Constitution
étant en vigueur et le Président ayant pris ses fonctions, leur mission
était terminée. Tant que l’on n’en était pas débarrassé, il convenait de
faire front commun et de ne pas étaler au grand jour les divisions
internes de l’exécutif.
D’ailleurs, aucun des protagonistes
n’était en mesure de reprendre sa liberté. La légitimité présidentielle
était nécessaire aux monarchistes : s’ils affrontaient ouvertement le
chef de l’État, sur qui pourraient-ils s’appuyer pour se maintenir au
pouvoir et pour gouverner, puisqu’ils étaient minoritaires à
l’Assemblée ? Quant à lui, s’il les renvoyait, il s’isolerait
irrémédiablement, puisqu’il n’existait toujours pas de personnel
politique proprement bonapartiste sur lequel il pût compter; il se
trouverait contraint de faire appel aux républicains qui ne le
traiteraient certainement pas mieux. Et si ceux-ci refusaient de se
prêter à ce renversement d’alliance, il devrait revenir tout penaud vers
ses anciens alliés et s’en remettre encore plus complètement à eux.
En outre, même si la victoire sur
l’ennemi commun avait été large à l’élection présidentielle, il était
impossible de préjuger le résultats des élections législatives futures.
Et si des deux côtés on s’attribuait le mérite du succès de décembre,
chacun n’en pensait pas moins qu’il serait bien téméraire de rompre,
avant le nouveau scrutin, avec une stratégie d’alliance qui avait si
bien fait ses preuves. Mieux valait la reconduire.
En mai 1849, elle fit à nouveau
merveille. La participation fut un peu plus faible — 68 % — et la
victoire moins large qu’à l’élection présidentielle, mais les
républicains, toutes tendances confondues, étaient très nettement
battus : ils n’emportaient que 300 sièges environ face à la majorité
présidentielle qui, avec 53 % des voix, en enlevait 450.
Toutefois, grande différence avec le
scrutin précédent, cette majorité que nous venons de qualifier un peu
hâtivement de présidentielle était constituée presque exclusivement de
monarchistes. Car leur implantation sur l’ensemble du territoire était
infiniment plus forte que celles des partisans véritables du chef de
l’État. Ces derniers n’avaient pu se présenter sous leur propres
couleurs que dans quelques rares départements; et ailleurs, ils ne
figuraient qu’en tout petit nombre sur les listes conservatrices. Par
rapport à décembre, la situation entre les deux alliés se trouvait ainsi
inversée : dans un cas, faute de présidentiable, les monarchistes
avaient dû se résoudre à suivre un Bonaparte; dans l’autre, faute de
candidats, le prince Louis-Napoléon avait à son tour dû se décider à
soutenir partout des orléanistes et des légitimistes.
Ainsi, l’union ayant prévalu et les
monarchistes s’étant généralement réclamés de leur soutien au Président
de la République pour se faire élire, l’ambiguïté qui pesait sur la
volonté profonde du corps électoral subsistait : en 1848, on avait pu
croire la France bonapartiste et déclarer seul vainqueur le neveu de
l’Empereur, malgré le soutien des monarchistes; en 1849, on pouvait la
dire royaliste et attribuer le mérite de la victoire au seul ministère,
malgré le soutien du Président.
Hors l’élimination des républicains,
la situation n’avait donc guère évolué. Cinq mois après son élection
triomphale, le Président de la République restait plus que jamais isolé.
Et plus que jamais, il devait s’en remettre à ses ministres. D’une
double cohabitation à trois, entre l’exécutif et le législatif en même
temps qu’à l’intérieur de l’exécutif, on était passé à une cohabitation
à deux qui nous est plus coutumière entre un Président réduit à la
portion congrue face à un ministère tout puissant bénéficiant du soutien
d’une large majorité parlementaire.
Le Président passe à
l’offensive
Ce rôle effacé devait rester le sien
jusqu’à la fin de son mandat, dont le terme était fixé, comme celui de
l’Assemblée, au mois de mai 1852 : la Constitution ne lui permettant pas
d’user de l’arme de la dissolution, ne serait-ce qu’à titre dissuasif,
il ne pourrait avoir le dessus en cas de conflit avec la majorité
monarchiste. Et pour comble de malheur, il lui était interdit de
solliciter un deuxième mandat. Telle n’était pas l’idée qu’il se faisait
de sa mission historique. Il lui fallait donc réagir.
Il le fit de plusieurs manières,
dont le point commun était de s’appuyer sur la seule force à sa
disposition : l’opinion. Il entreprit en particulier d’entrer en contact
direct avec les Français à l’occasion de voyages dans les départements.
Cette pratique, qui nous paraît aujourd’hui banale, était alors
nouvelle. Elle doit certainement beaucoup aux facilités procurées par le
développement des chemins de fer et au prétexte des inaugurations, mais
plus encore à l’attachement du Président de la République au suffrage
universel et à la soif de l’ancien exilé de connaître enfin son peuple
et son pays. Au cours de l’été de 1849, il s’adressa ainsi aux habitants
de Chartres, d’Amiens et de Ham, d’Angers, Saumur et Nantes, de Tours,
de Rouen, du Havre, d’Elbeuf et de Louviers, d’Épernay, de Sens, à qui
il rappelait, selon la nature de son auditoire, tantôt l’œuvre bénéfique
de son oncle, tantôt la confiance que le peuple lui avait
personnellement accordée, tantôt les maximes de réconciliation, d’ordre,
de prospérité et de bien-être qu’il avait inscrites dans son manifeste
électoral. Ces allocutions étaient courtes et généralement anodines;
mais l’essentiel n’était pas dans le contenu de ces messages, encore que
leur simplicité et leur brièveté lui permissent d’être mieux compris des
plus humbles; il était dans le lien physique créé avec les électeurs,
par dessus tous les intermédiaires, à une époque ou n’existait ni la
télévision, ni la radio, et si peu la photographie.
Une autre technique qu’il
affectionnait et qu’il utilisa plusieurs fois par la suite, était de
rendre publique une lettre adressée à un correspondant particulier, dans
laquelle il affirmait son autorité suprême ou se démarquait de la
politique du ministère. Il le fit en mai, pendant la campagne
électorale, dans une lettre au général Oudinot, commandant en chef de
l’expédition de Rome, pour soutenir cette intervention; puis en août, en
écrivant au lieutenant-colonel Edgar Ney, son aide de camp détaché au
sein du corps expéditionnaire, pour y définir ses vues personnelles sur
la façon de dénouer la question romaine.
Plus solennellement, et de façon
très classique, il s’adressa aussi au peuple français tout entier, par
deux fois : le jour de l’insurrection du 13 juin, par une proclamation
où il se posait en premier défenseur de l’ordre et de la Constitution;
et le 31 octobre, sous la forme d’un message à l’Assemblée législative.
Ce dernier message mérite qu’on s’y
arrête car il fit date, plus encore que la lettre à Edgar Ney ou que la
proclamation du 13 juin. Il accompagnait en effet un acte majeur du chef
de l’État : le renvoi des ministres. Et il en expliquait la raison :
«Depuis bientôt un an, j’ai donné assez de preuves d’abnégation pour
qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions. […] L’unité de vues et
d’intentions a été entravée, l’esprit de conciliation pris pour de la
faiblesse. […] La France, inquiète parce qu’elle ne voit pas de
direction, cherche la main, la volonté de l’élu du 10 décembre. Or cette
volonté ne peut être sentie que s’il y a entière communauté d’idées, de
vues, de convictions entre le Président et ses ministres, et si
l’Assemblée elle-même s’associe à la pensée nationale dont l’élection du
pouvoir exécutif a été l’expression.»
Le conflit qui éclatait ouvertement
le 31 octobre, bien plus qu’une question de personnes ou qu’une querelle
d’idées, était le résultat d’une profonde divergence d’interprétation du
texte constitutionnel. Pour les orléanistes, qui avaient contribué à
faire éclore et à façonner la Monarchie de Juillet, le régime
parlementaire représentait un idéal politique indépassable. C’est pour
l’établir qu’ils avaient renversé Charles X, pour en exiger
l’application intégrale qu’ils avaient contesté Louis-Philippe, jusqu’à
ébranler son trône. Installés dans la République, ils en appliquaient
tout naturellement les maximes, comme si ses pratiques étaient chez eux
une seconde nature. Au fond, peu importait que le Président de la
République eût triomphé de son seul fait ou grâce à leur soutien, et que
la majorité parlementaire ait dû sa victoire à ses propres vertus ou à
la popularité du Président dans l’opinion. De toute manière, selon leur
credo, c’est le ministère qui devait gouverner. Depuis longtemps
Adolphe Thiers avait forgé la formule en forme de commandement : «Le roi
règne et ne gouverne pas.» Le Président, devait donc se contenter de
présider et ne pas se mêler de gouverner.
Le message du 31 octobre prenait le
contre-pied de cette théorie en affirmant la primauté de l’élection
présidentielle et du Président : «Tout un système a triomphé au
10 décembre. Car le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme.
[…] C’est cette politique, inaugurée par mon élection, que je veux faire
triompher avec l’appui de l’Assemblée et celui du peuple.» Pour cela
— il n’est pas inutile d’y revenir et d’insister sur cette expression —
il doit y avoir «entière communauté d’idées, de vues, de convictions
entre le Président et ses ministres». C’est à eux de s’aligner sur ses
choix et non l’inverse. Et l’Assemblée, loin de déterminer la politique
de la Nation et de chercher à la conduire par ministère interposé, doit
se contenter modestement de «s’associer à la pensée nationale dont
l’élection du pouvoir exécutif a été l’expression». Son rôle n’est que
d’«appuyer» le Président de la République. On ne pouvait pas dire plus
nettement que le Président de la République était la clef de voûte des
institutions et que le régime ne devait pas être parlementaire mais
présidentiel. Imagine-t-on d’ailleurs qu’un Bonaparte pût envisager les
choses autrement ?
Trois ans pour mettre
fin à la cohabitation
La thèse du Président était
parfaitement conforme à l’esprit comme à la lettre de la Constitution du
4 novembre 1848, qui lui donnait raison sans ambiguïté. Celle-ci en
effet, n’était pas comme la nôtre, semi-parlementaire ou
semi-présidentielle, avec la possibilité d’en varier la géométrie. Elle
était présidentielle, à l’américaine. La séparation stricte du pouvoir
exécutif et du pouvoir législatif était la règle. Le Président ne
pouvait dissoudre l’Assemblée, qui se trouvait ainsi fortifiée dans son
rôle de législateur; mais il recevait délégation personnelle et directe
du suffrage universel pour exercer pleinement le pouvoir exécutif, qui
lui appartenait sans partage. Il nommait et révoquait les ministres;
ceux-ci n’étaient nullement responsables devant l’Assemblée; et ils ne
dépendaient en conséquence que de lui seul.
En refusant de se conformer aux
instructions du chef de l’État, Odilon Barrot et ses collègues avaient
contrevenu aux règles constitutionnelles. Et Louis-Napoléon Bonaparte,
en acceptant plus longtemps l’abaissement de sa fonction, aurait failli
à son devoir. Il les renvoyait donc.
Parmi leurs remplaçants, on trouve
Eugène Rouher à la Justice, Achille Fould aux Finances, Bineau aux
Travaux publics, Jean-Baptiste Dumas à l’Agriculture et au Commerce,
ainsi que Pierre Magne, nommé dix jours plus tard sous-secrétaire d’État
aux Finances. Ils occupaient pour la première fois un poste
gouvernemental[2];
et ils furent ensuite des hommes-clefs du régime napoléonien. Deux
autres, le général comte d’Hautpoul à la Guerre et Ferdinand Barrot — le
frère d’Odilon — à l’Intérieur devinrent sénateurs de l’Empire, de même
que le vicomte de La Hitte, à qui, le 19 novembre furent confiées les
Affaires étrangères. Signe qu’ils se comportèrent en bons serviteurs du
chef de l’État.
Mais ce coup d’éclat, qui avait
l’allure d’une prise de pouvoir, n’était en réalité et ne pouvait être
que l’affirmation d’un principe, la désignation d’un but. Car la
nomination d’un nouveau ministère plus respectueux de la fonction
présidentielle ne changeait rien en soi à la réalité objective des
rapports de force : la majorité monarchiste de l’Assemblée restait
maîtresse du jeu; elle était en mesure d’imposer sa volonté au
Président; et les nouveaux ministres devraient, comme les anciens,
compter avec elle. Ils étaient d’ailleurs issus du parti de l’Ordre et
leur politique ne différa en rien de celle de leurs prédécesseurs.
Peu à peu, cependant, le Président
de la République gagnait des fidèles parmi les membres de l’Assemblée et
ceux de la haute administration. Beaucoup parmi les monarchistes
n’étaient pas attachés à une dynastie plutôt qu’à une autre, et étaient
même prêts à accepter la République pourvu qu’elle fût conservatrice.
Ceux-là, que l’esprit partisan n’aveuglait pas, découvrirent dans
l’héritier du trône impérial un véritable homme d’État, ayant du
sang-froid, de l’autorité, une certaine habileté aussi, et sachant
parler au peuple. Au fil de ses déclarations et de ses actes, les
ralliements se firent plus nombreux. Un «parti de l’Élysée»,
c’est-à-dire un parti du Président, se constitua au sein de l’Assemblée.
Il était minoritaire, mais renforcé tantôt de monarchistes, tantôt de
républicains, ou même même des deux, il réussissait parfois à réunir
autour de lui des majorités d’idées conformes aux vues du chef de
l’État.
Le Président avait une claire
conscience de la situation précaire dans laquelle il se trouvait. Aussi,
dans son message, à côté des fermes affirmations qu’on a relevées,
avait-il annoncé de façon plus nuancée qu’il voulait s’entourer de
ministres «aussi préoccupés de [sa] propre responsabilité que de la
leur». C’était faire une concession à l’orléanisme et annoncer une
pratique plus «semi-parlementaire» que réellement présidentielle. De
fait, c’est ainsi que fonctionnèrent désormais les institutions.
D’autres crises suivirent en
conséquence. Le ministère Odilon Barrot avait duré dix mois; celui du
31 octobre se maintint quatorze mois, c’est-à-dire à peine plus
longtemps. Et l’année 1851 vit s’en succéder quatre autres. Seul le coup
d’État qui balaya l’Assemblée, et le plébiscite qui posa les bases d’un
nouveau régime permirent que s’établisse enfin une pratique exactement
conforme aux vues du prince Louis-Napoléon.
Dans son préambule, la Constitution
de 1852 reprenait l’argumentation du message du 31 octobre, dans des
termes qui n’en étaient guère différents : «Il faut que l’action [du
chef que vous avez élu] soit libre et sans entraves. De là l’obligation
d’avoir des ministres qui soient les auxiliaires honorés et puissants de
sa pensée, mais qui ne forment plus un conseil responsable, composé de
membres solidaires, obstacle journalier à l’impulsion du chef de l’État,
expression d’une politique émanée des chambres, et par là même exposée à
des changements fréquents qui empêchent tout esprit de suite, toute
application d’un système régulier.»
Et cette fois, les dispositions
nécessaires étaient prises pour que le principe soit suivi d’effet :
«Les ministres ne dépendent que du chef de l’État, soulignait sans
ambiguïté l’article 13 de la Constitution; ils ne sont responsables, que
chacun en ce qui le concerne, des actes du gouvernement; il n’y a point
de solidarité entre eux.» L’article 44 ajoutait : «Les ministres ne
peuvent être membres du corps législatif», ce qui était une sécurité
supplémentaire. Le refus de la responsabilité ministérielle figurait
même parmi les cinq bases plébiscitaires du régime.
On inventa aussi la «candidature officielle», c’est-à-dire l’investiture formelle par le chef de l’État
de candidats s’engageant à seconder son action, investiture pouvant être
retirée lors de l’élection suivante aux députés indociles. Grâce à cette
innovation, grâce aussi, bien sûr, au rétablissement du droit de
dissolution, une majorité compacte et disciplinée, conforme aux
résultats de l’élection présidentielle de 1848 et à ceux du plébiscite
de 1851, s’installa durablement au Corps législatif à partir des
élections de mars 1852. Chantage aux investitures et menace de
dissolution : on ne procède pas différemment aujourd’hui pour parvenir
au même résultat.
Ainsi prit fin une «cohabitation»
qui avait duré près de trois ans et qui était aux antipodes de la
conception bonapartiste du pouvoir. Elle ne devait reparaître que
dix-huit ans plus tard, après les élections de 1869, avec le ministère
Ollivier. On était alors bien loin du message du 31 octobre 1849.
L’Empire était à son tour tombé dans l’ornière du parlementarisme.
Francis Choisel
|
Résultats
de l’élection présidentielle
du
10 décembre 1848 |
|
|
|
Nombre de
votants : |
7.543.026 |
|
|
|
Bulletins blancs ou
nuls : |
36.426 |
|
|
|
Suffrages
exprimés : |
7.506.600 |
|
|
|
|
|
|
|
|
Louis-Napoléon
BONAPARTE |
5.587.759 voix |
74,44 % |
|
CAVAIGNAC |
1.474.687 voix |
19,64 % |
|
LEDRU-ROLLIN |
381.026 voix |
5,08 % |
|
RASPAIL |
37.121 voix |
0,49 % |
|
LAMARTINE |
21.032 voix |
0,28 % |
|
CHANGARNIER |
4.975 voix |
0,07 % |
|
|
|
Message adressé le 31
octobre 1849
par le Président de la
République
à l’Assemblée Législative
Monsieur le Président,
Dans les circonstances graves
où nous nous trouvons, l’accord qui doit régner entre les différents
pouvoirs de l’État ne peut se maintenir que si, animés d’une
confiance mutuelle, ils s’expliquent franchement l’un vis-à-vis de
l’autre. Afin de donner l’exemple de cette sincérité, je viens faire
connaître à l’Assemblée quelles sont les raisons qui m’ont déterminé
à changer le ministère, et à me séparer d’hommes dont je me plais à
proclamer les services éminents, et auxquels j’ai voué amitié et
reconnaissance.
Pour raffermir la République
menacée de tant de côtés par l’anarchie; pour assurer l’ordre plus
efficacement qu’il ne l’a été jusqu’à ce jour; pour maintenir à
l’extérieur le nom de la France à la hauteur de sa renommée, il faut
des hommes qui, animés d’un dévouement patriotique, comprennent la
nécessité d’une direction unique et ferme, et d’une politique
nettement formulée; qui ne compromettent le pouvoir par aucune
irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre
responsabilité que de la leur, et de l’action que de la parole.
Depuis bientôt un an, j’ai
donné assez de preuves d’abnégation pour qu’on ne se méprenne pas
sur mes véritables intentions. Sans rancune contre aucune
individualité, comme contre aucun parti, j’ai laissé arriver aux
affaires les hommes d’opinions les plus diverses, mais sans obtenir
les heureux résultats que j’attendais de ce rapprochement. Au lieu
d’opérer une fusion de nuances, je n’ai obtenu qu’une neutralisation
de forces. L’unité de vues et d’intentions a été entravée, l’esprit
de conciliation pris pour de la faiblesse. A peine les dangers de la
rue étaient-ils passés, qu’on a vu les anciens partis relever leurs
drapeaux, réveiller leurs rivalités, et alarmer le pays en semant
l’inquiétude. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète
parce qu’elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté
de l’élu du 10 décembre. Or cette volonté ne peut être sentie que
s’il y a communauté entière d’idées, de vues, de convictions entre
le Président et ses ministres, et si l’Assemblée elle-même s’associe
à la pensée nationale, dont l’élection du pouvoir exécutif a été
l’expression.
Tout un système a triomphé le
10 décembre.
Car le nom de Napoléon est à
lui seul tout un programme. Il veut dire : à l’intérieur, ordre,
autorité, religion, bien-être du peuple; à l’extérieur, dignité
nationale. C’est cette politique, inaugurée par mon élection, que je
veux faire triompher avec l’appui de l’Assemblée et celui du peuple.
Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant la
Constitution que j’ai jurée. Je veux inspirer au pays, par ma
loyauté, ma persévérance et ma fermeté, une confiance telle que les
affaires reprennent et qu’on ait foi dans l’avenir. La lettre d’une
constitution a sans doute une grande influence sur les destinées
d’un pays; mais la manière dont elle est exécutée en exerce
peut-être une plus grande encore. Le plus ou moins de durée du
pouvoir contribue puissamment à la stabilité des choses, mais c’est
aussi par les idées et les principes, que le gouvernement sait faire
prévaloir, que la société se rassure.
Relevons donc l’autorité sans
inquiéter la vraie liberté. Calmons les craintes en domptant
hardiment les mauvaises passions et en donnant à tous les nobles
instincts une direction utile. Affermissons le principe religieux
sans rien abandonner des conquêtes de la révolution, et nous
sauverons le pays malgré les partis, les ambitions et même les
imperfections que nos institutions pourraient renfermer.
LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
|
Le Souvenir Napoléonien en ligne :
______________________________
[1] L’élection
se déroulait dans le cadre départemental; les candidatures
multiples étaient autorisées.
[2]
À l’exception de Magne, qui avait déjà été sous-secrétaire
d’État chargé de l’Algérie à l’extrême fin de la Monarchie de
Juillet.
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