Article paru dans la Revue de la Cavalerie Blindée
(N°127, septembre 1984)

La popularité du général Boulanger

Bien que la France soit un pays où d’instinct, on se méfie de l’intrusion des militaires dans la politique, nombre d’officiers généraux se sont au cours des deux derniers siècles, taillé une popularité débordant le cadre de leurs exploits guerriers.

Le général Boulanger, bien que moins heureux que d’autres, comme Bonaparte ou de Gaulle, fut de ceux-là. Son ascension rapide, l’adulation dont il fut l’objet intriguent autant que l’aspect fugitif de son succès et le caractère mélodramatique de sa fin.

Un soldat brillant et zélé

Lorsqu’on cherche les titres de gloire de Boulanger, on trouve simplement une brillante carrière : quatre campagnes (Kabylie, Italie, Cochinchine, guerre de 1870) qui lui valurent six blessures, deux citations et le grade de lieutenant-colonel à trente-quatre ans, mais pas d’expédition d’Egypte ou de campagne d’Italie pour faire de lui un grand capitaine couronné de lauriers. Ses exploits sont ceux d’un jeune officier du Second Empire comme il y en avait beaucoup. Il s’en dégage néanmoins le premier trait de son image, qui est la bravoure, l’audace physique, le mépris du danger.

Après 1871, la vie de garnison révèle d’autres aspects de sa personnalité. C’était un officier très politique, aux deux sens du terme, c’est-à-dire flagorneur vis-à-vis de ses chefs, et qui ne craignait pas d’afficher, au mépris de toute neutralité, une bruyante fidélité au gouvernement en place.

Pendant la Commune il se singularisa en faisant signer aux cadres de son régiment une adresse de fidélité à l’Assemblée nationale, c’est-à-dire à Thiers et aux Versaillais. Bonaparte, il est vrai, en avait fait autant en Italie, vis-à-vis du Directoire.

Quand l’Ordre moral fut la devise du gouvernement, après que les monarchistes conservateurs et cléricaux eurent remplacé Thiers par Mac-Mahon, Boulanger fit plus que s’accommoder des moeurs du temps. Allant ostensiblement à la messe, distribuant les prix au petit séminaire, il protesta de son dévouement au général duc d’Aumale, un des fils de Louis-Philippe, sous les ordres duquel il servait, lui donnant du « Monseigneur » et affirmant : « Je serai toujours fier d’avoir servi sous un chef tel que vous. ( ...) Béni soit le jour qui me rappellerait sous vos ordres. »

A partir de 1880, les républicains tinrent les rênes du pouvoir. C’était désormais cette carte que Boulanger allait jouer. Il entra en contact avec Gambetta, avec le député Granet, avec Clemenceau surtout – ils s’étaient connus au lycée de Nantes. Boulanger devint le général républicain par excellence, un général radical, même, dans une armée qui en comptait peu. C’est pourquoi Clemenceau en fit son protégé, convaincu qu’il était d’avoir trouvé un fidèle qui aurait à cœur de républicaniser l’armée si des responsabilités importantes lui étaient confiées.

Outre la bravoure et l’habileté dans ses relations avec ses chefs militaires et le milieu politique, Boulanger possédait un autre don il savait soigner sa publicité. Un de ses camarades de promotion affirmait : « Vous allez voir le plus grand metteur en scène qui ait jamais existé. C’est un homme qui ne peut rien faire, si simple que ce soit, sans que cela paraisse extraordinaire. ( ...) Il a une manière de commander, même de se faire blesser, qui attire l’attention. Qu’on réunisse cent généraux et au milieu de tous, c’est lui presque seul qu’on verra. »

Son voyage aux Etats-Unis, en août 1881, comme chef de la délégation française aux fêtes du centenaire de l’indépendance américaine, est significative à cet égard. Sa mission de relations publiques fut parfaitement remplie. Signant des autographes en quantité («Général Boulanger, of the French Army»), il s’attirait le succès auprès des populations par des phrases telles que celle-ci, prononcée dans une école de jeunes filles de San Francisco «Mesdemoiselles, j’avais bien entendu dire que la Californie produisait des fleurs et des fruits pendant toute l’année; j’en doutais. Mais je n’en doute plus depuis que je vous vois, car vous êtes vous-mêmes plus belles que les plus belles fleurs. »

Commandant le corps d’occupation de Tunisie à partir de 1884, il ne manquait pas une occasion de présider une cérémonie militaire, de donner des directives fracassantes ou de faire des communiqués aux journaux locaux – mais il avait aussi des contacts avec la presse parisienne – on vendait même sa biographie ! A tel point que cette attitude de matamore le brouilla avec le résident civil, Paul Cambon.

Un ministre efficace et populaire

En 1886, à l’âge de quarante-neuf ans, il fut porté au ministère de la guerre grâce à l’influence de Clemenceau; il resta seize mois à ce poste, dans les cabinets Freycinet et Goblet. On y retrouve ce même personnage qu’on a décrit dans son ascension.

Il est indéniable qu’il accomplit une œuvre bénéfique. Sur le plan technique, ce fut l’adoption du Lebel, à répétition, en remplacement du fusil Gras, ou l’introduction de la bicyclette dans l’armée, par exemple. Certes, ce n’était pas un grand tacticien et, comme le dit Gallifet : «Si un tel fumiste nous conduit pendant que nous aurons les Prussiens dans le ventre, nous sommes fichus.» Mais il sortait des ornières de la routine, savait insuffler l’optimisme, l’enthousiasme, l’esprit offensif. «Il nous a refichu le képi sur l’oreille» résumait Canrobert. Son action au plan moral, pour être souvent symbolique – d’autres diraient démagogique – n’en fut pas moins efficace. C’est lui qui fit peindre les guérites en tricolore, baptiser les casernes et quartiers, accueillir les conscrits en musique à la gare. Plus concrètement il remplaça les gamelles par des assiettes, les paillasses par des sommiers, il autorisa le port de la barbe, permit aux sous-officiers mariés de coucher en ville, etc.

Le ministère de la Guerre, qui aurait pu n’être qu’un portefeuille technique, fut aussi pour lui l’occasion d’affirmer un républicanisme parfois poussé à l’excès et d’autant plus mal accepté par certains qu’il ne l’avait pas toujours professé. Il déplaça une brigade de cavalerie dont les officiers avaient affiché des opinions royalistes, pour l‘installer dans une garnison moins attrayante. Il raya des cadres les princes des familles ayant régné sur la France – dont le duc d’Aumale, déjà cité. Lorsque le gouvernement envoya la troupe à Decazeville, pour faire face à la grève des mineurs qui s’était déclenchée, Boulanger, interpellé à la Chambre, montra une fois de plus l’habileté avec laquelle i1 savait user du verbe : «On a dit qu’il y avait à Decazeville autant de soldats que de mineurs. L’exagération est évidente; mais je vous le dis: ne vous en plaignez pas; ne nous le reprochez pas car, peut-être, à l’heure qu’il est, chaque soldat partage avec un mineur sa soupe et sa ration de pain.»

Il avait aussi le don de reconnaître les noms et les visages, il charmait ses visiteurs, il satisfaisait les solliciteurs. Tous ces gestes firent de lui un ministre populaire. D’autant plus que le bureau de presse qu’il avait créé au ministère leur assurait toute la publicité souhaitable par l’intermédiaire des journaux.

Cependant, le véritable essor du culte de Boulanger date de la revue du 14 juillet 1886 à Longchamp. Contrairement à l’usage, il défila lui-même en tète; il avait fière allure sur son cheval noir, précédant son nombreux état-major chamarré. Et il se planta face à la tribune présidentielle pendant toute la cérémonie, ravissant ainsi la vedette Grévy : les «Vive Boulanger !» concurrencèrent les «Vive Grévy !» et les «Vive la République». Le soir, le chansonnier Paulus lançait son fameux «En revenant de la revue», dont Boulanger était le héros.

Le héros national

Cette popularité inquiétait vivement les républicains, et son succès finit par perdre le trop voyant ministre. Les opportunistes Ferry et Grévy, ne l’aimaient guère; les chefs militaires n’étaient pas dupes de la poudre qu’il jetait aux yeux de l’opinion; son arrivisme, enfin, ne lui avait pas fait que des amis. Finalement, le ministère fut renversé, simple prétexte pour éliminer Boulanger de la combinaison suivante. Quelques temps après, Clemenceau lui-même se mit à combattre ce poulain qui l’éclipsait et qui commençait à devenir dangereux.

Mais sa disgrâce, loin de le faire oublier, accrut encore la ferveur que lui portaient les foules. Les chansons dont il était le thème se multiplièrent (370 entre 1886 et 1889); on retrouvait son effigie sur de nombreux objets d’usage courant, pipes, lorgnettes, chaînes de montres, jeux de cartes. Il y eut même le savon Boulanger, le camembert Boulanger, la liqueur Boulanger «qui met du coeur au ventre».

Son départ pour Clermont-Ferrand, où il devait prendre le commandement du XIIème corps fut l’occasion d’une manifestation immense à la gare de Lyon en juillet 1887. On voyait bien qu’il s’agissait pour le gouvernement de l’éloigner (le journaliste Rochefort s’était écrié : «On l’a déporté sans jugement. On lui a donné comme lieu de détention les montagnes d’Auvergne.») La foule parisienne vint pour le retenir, se répandant partout, sur les quais et sur les rails, sur les marchepieds et les toits des wagons, escaladant les piliers et les becs de gaz pour mieux voir, empêchant pendant deux heures la locomotive de démarrer.

Le témoignage de sympathie prenait figure d’émeute, de même que la popularité de l’homme se muait peu à peu en mouvement révolutionnaire. Un comité boulangiste se créa. Militaire, donc inéligible, et bien que n’étant pas candidat, Boulanger obtint de nombreuses voix dans diverses élections partielles. Cela se faisait prétendument en dehors de lui, mais le gouvernement, qui n’était pas dupe, le mit à la retraite en mars 1888, le lendemain dune élection dans l’Aisne où il avait remporté une majorité de suffrages.

Alors, libéré de toute obligation de réserve et de toute entrave, Boulanger entama une carrière de chef de parti, qu’il n’est pas de notre propos d’analyser pour l’instant. Rappelons cependant ses alliances contradictoires et, pour certaines, secrètes avec des socialistes et des radicaux dissidents, avec les nationalistes, avec les bonapartistes et avec les monarchistes, ses victoires multiples dans les élections partielles de 1888, son élection triomphale dans la Seine le 27 janvier 1889, au soir de laquelle il aurait pu marcher sur l’Elysée à la tête de la foule en délire, et réussir un coup d’Etat devant lequel il recula.

La mort du mythe

A l’échec de Boulanger, il y a de nombreuses raisons, qui tiennent à la lutte des idées comme aux mesures que surent prendre les gouvernements de la IIIème République à son encontre. Mais surtout, Boulanger lui-même détruit cela seul qui l’avait porté si haut: son image.

Au soir de son élection de la Seine, il eut probablement raison de ne pas sortir de la légalité; mais le peuple qui croyait en lui découvrit chez son héros un manque d’audace politique. Il apparut en cette affaire, selon le mot du duc de Broglie, comme «un aventurier peu aventureux» ce qu’il était, à en croire ses confidences : «il faut neuf chances sur dix, et encore on hésite» ou : «si on était sûr du succès...».

Sa réputation de bravoure à son tour disparut, lorsque, habilement menacé d’arrestation et de procès en Haute Cour, il prit peur et courut se mettre à l’abri à Bruxelles. Ses collaborateurs eux-mêmes parlèrent de «fuite honteuse», de «désertion» de «pleutrerie». A partir de là, les péripéties importent peu; le déclin du boulangisme était inévitable.

Il est d’ailleurs significatif que la vie de Boulanger se soit aussi terminée par une sorte de fuite, dont la mise en scène spectaculaire est bien dans sa manière : il se suicida sur la tombe de sa maîtresse, décédée quelques mois auparavant.

*

Dans un premier temps, Boulanger avait organisé son ascension avec habileté et efficacité; ministre de la Guerre, il avait fait face avec aisance à ses responsabilités et, plus encore, il avait su y orchestrer son action de main de maître. Mais ensuite il perdit le contrôle de la situation. L’hostilité des républicains opportunistes le chassa du ministère, et l’abandon des radicaux lui interdit d’espérer un retour au poste qui fut, vraisemblablement, la seule véritable ambition qu’il eut jamais. Sa mise à la retraite, faute majeure du gouvernement, le libéra de tout garde-fou et le livra à son succès. Dépassé, il se laissa porter par sa popularité où les événements voulurent le mener. Il devint le drapeau – plus que le chef, à la vérité – d’un mouvement quasi révolutionnaire, antiparlementaire et hostile à la République; et, au dernier moment, il recula devant le geste décisif qu’il n’eut probablement jamais l’idée d’accomplir et devant une charge et des responsabilités pour lesquelles il n’était pas fait.

Ce fut un soldat égaré presque malgré lui dans la politique, comme il le dit lui-même: « Chez moi, en grattant l’homme politique, c’est toujours le soldat qu’on trouvera », et comme en témoignent ces mots de son testament: « En quittant la vie, je n’ai qu’un regret, celui de ne pas mourir sur le champ de bataille, en soldat, pour mon pays. »

Francis Choisel

 

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