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Article paru dans la Revue de la Cavalerie Blindée
(N°128, décembre 1984)
Le général Boulanger
et la République
La crise boulangiste fut bien plus que la simple aventure personne d’un ambitieux. Trouvant son origine et son explication dans les courants profonds qui animent la vie politique française, elle ébranla la République et laissa des traces durables dans les mentalités.
Le général Revanche
Le choc psychologique provoqué par la défaite de 1871 fut, pour la France d’alors, autant une cause de querelles partisanes qu’un facteur d’union sacrée. Certes nul ne mettait en cause l’objectif commun, le retour à la patrie des provinces perdues. Mais, quant aux voies et à l’heure de cette revanche, les avis divergeaient. Le boulangisme, une des plus graves crises de la Troisième République, trouve là un élément essentiel de son explication.
La droite monarchiste qui, pacifiste, avait pris la responsabilité du traité de Francfort pratiqua de 1871 à 1879 une politique de
«recueillement», c’est-à-dire d’effacement international, en attendant que le pays ait refait ses forces. Avec les républicains modérés qui gouvernèrent ensuite, la France reprit sa place dans le concert des nations. Jules Ferry en particulier, la lança dans une ambitieuse politique coloniale qui visait à créer un vaste empire source de richesse et de puissance pour le pays. Mais, en matière de politique européenne, la prudence régnait en maître. On préparait certes la revanche. Mais patiemment – par l’oeuvre d’éducation patriotique de l’école primaire, par exemple – et discrètement :
«Y penser toujours, n’en parler jamais.»
Les radicaux étaient en désaccord avec ces patriotismes qu’on pouvait appeler raisonnables, mais qui paraissaient bien résignés. Ils s’inquiétaient avec Clemenceau de l’action outre-mer, qui dispersait et usait nos forces, qui détournait les regards de la ligne bleue des Vosges, qui nous brouillait avec l’Angleterre et l’Italie – nos concurrentes dans la colonisation mais nos alliées naturelles contre l’Allemagne – et qui nous amenait à accepter à l’occasion les bons offices de Bismarck – qui, lui, n’avait pas d’ambitions hors d’Europe. Les nationalistes, derrière Déroulède, le fondateur de la Ligue des Patriotes, réclamaient eux aussi une attitude plus ferme vis-à-vis des vainqueurs de 1870 et une affirmation plus nette de la revendication de l’Alsace-Lorraine.
En revanche, l’unanimité se refaisait dans le véritable culte qu’on vouait à l’armée. Celle-ci, ciment de l’unité nationale, garante de la sécurité du pays, instrument de la Revanche espérée, conférait à ceux qui la servaient une sorte d’auréole. On s’imagine difficilement aujourd’hui l’engouement pour l’uniforme des Français de l’époque, leur attrait pour les défilés, leur intérêt pour les exercices militaires, le prestige et le respect dont ils entouraient les chefs militaires.
Boulanger, comme général puis comme titulaire du portefeuille de la Guerre, bénéficiait de ce capital de popularité. On a vu dans un précédent article avec quelle habileté il le fit fructifier (revue du 14 juillet 1886 en particulier). Comme ministre radical, il réussit, par ses déclarations et ses prises de position, à s’attirer la faveur des patriotes les plus intransigeants et à mériter – de façon certes un peu prématurée – le surnom élogieux de
«Général Revanche».
Ainsi affirma-t-il «Il y a deux sortes de paix : la paix qu’on demande et la paix qu’on impose par une attitude ferme et digne. Cette dernière est la seule qui nous convienne.» Lors de l’incident Schnaebelé, il se montra partisan, au Conseil des ministres d’un ultimatum qui aurait pu mener à la guerre si on l’avait écouté; bien que l’affaire ait en suite été réglée à l’amiable, quoique sans concession, par le président du Conseil, Boulanger n’en devint pas moins, par la bouche de Déroulède
«le seul ministre qui fasse peur à l’Allemagne». Rochefort confirma dans ses mémoires:
«Il n’aspirait qu’au moment où, ayant totalement réorganisé armée, il trouverait l’occasion de se mettre à sa tête pour marcher contre l’ennemi.»
Le Général Nettoyage
Cette impatience, qui se manifestait dans l’opinion et à la Chambre contre la politique extérieure des républicains modérés, se conjugua avec une crise de confiance dans la république parlementaire. Celle-ci avait toujours eu ses détracteurs, à droite comme à gauche, et elle ne s’était pas établie sans difficulté. Mais, depuis les élections de 1885, c’est dans toutes les couches de population que se manifestait un mécontentement diffus. Celui-ci tenait à l’expansion coloniale, impopulaire parce qu’on acceptait mal la participation du contingent à ces lointaines expéditions, à la politique anticléricale qui tenait trop souvent lieu de réformisme social, aux intrigues parlementaires surtout et à l’instabilité ministérielle qui discréditaient le régime. L’affaire des décorations, qui mit en cause le gendre du président Grévy et contraignit ce dernier à démissionner, ajouta à cela l’odeur des scandales (le scandale de Panama, lui, n’avait pas encore éclaté, mais il était en train de couver). Cette atmosphère d’opposition et de corruption rappelait celle des années finissantes de la Monarchie de juillet, voire du Second Empire. Précisément, la
Troisième République atteignait un cap que depuis 1789 aucun régime n’avait franchi: les plus durables avaient été balayés après quinze ou dix-huit ans d’existence. En 1886, elle avait seize ans...
Boulanger, parce que militaire, ne faisait pas partie du monde politique et bien que ministre, n’était pas atteint par ce discrédit. Comme soldat, il bénéficiait d’un préjugé de droiture, d’honnêteté, d’honneur. Arrivé depuis peu aux affaires, il apparaissait comme un homme neuf. Habilement, il exploita cet atout en insistant sur ce thème dans ses déclarations. Ainsi, par exemple, dans un discours, appela-t-il un jour les députés «les 500 rois fainéants» et un de ses collaborateurs affirma-t-il :
«Le parlementarisme est une parade honteuse où des acrobates font semblant de se quereller et s’entendent au fond pour n’accomplir aucune réforme fondamentale».
Rejeté par les républicains après son élimination du pouvoir et sa mise à la retraite anticipée, Boulanger se posa d’abord comme leur victime, puis comme leur dénonciateur, enfin comme l’homme fort – le sabre – qui pourrait les balayer. C’est à ce titre que tout une partie de l’opinion le suivit : parce que, comme dit Barrès, il était «le seul en France capable d’expulser les bavards du Palais Bourbon, qui nous assourdissent et qui sont de vilaines gens».
Un général factieux
Antiparlementaire, le boulangisme demandait donc une réforme de la constitution et traduisait sa revendication en un slogan extrêmement clair
«Dissolution, Constituante, révision». Pour faire aboutir ce programme, Boulanger comptait sur la pression de l’opinion publique. Il donnait à celle-ci l’occasion de s’exprimer à chaque élection partielle qui survenait; aussitôt élu il démissionnait pour se représenter ailleurs. Le triomphe devait être obtenu aux élections générales de 1889 où, la loi autorisant les candidatures multiples, il envisageait de briguer les suffrages dans tous les départements et se faire ainsi plébisciter.
Tout cela était parfaitement légal et n’était pas en soi antirépublicain. L’organe directeur de la campagne boulangiste s’intitulait d’ailleurs « Comité Républicain National », et était composé d’anciens radicaux (le député Naquet, le journaliste Rochefort), de patriotes (Déroulède) voire de socialistes dissidents, Mais, entre le jacobinisme plébiscitaire et revanchard de Boulanger et un néo-bonapartisme amateur de coups d’Etat, il n’y avait qu’un pas.
Celui-ci: fut franchi, à moitié seulement il est vrai. Puisque nous luttons contre le même ennemi, pourquoi ne pas nous entendre avec les royalistes et les bonapartistes? C’est un raisonnement qui aurait certainement révolté la plupart des membres du Comité républicain national mais il vint à l’esprit de Boulanger, qui avait les idées politiques peu fixées et que l’ambition rendait pragmatique. Il entama secrètement, à l’insu même de ses collaborateurs, des négociations avec le comte de Paris et le prince Napoléon.
Le ralliement de la droite à cet ancien ministre radical qui, au pouvoir, l’avait peu ménagée, pouvait paraître contre nature, En réalité, celle-ci était alors assez désemparée, Les bonapartistes venaient de perdre leur prétendant, le jeune prince Eugène, mort en 1879; ils étaient désormais divisés en deux clans rivaux. Quant aux royalistes, la disparition du comte de Chambord, en 1883, en faisant du comte de Paris l’unique héritier de la couronne, n’avait pas encore véritablement effacé les dissensions entre légitimistes et orléanistes. Ainsi, ni les uns ni les autres n’étaient en mesure de profiter de la crise interne de la République. Ils risquaient même d’être réduits à néant par la vague de fond boulangiste: seraient-ils suivis par leurs électeurs s’ils tentaient de la concurrencer ou de s’y opposer ?
Tout juste pouvaient-ils essayer de lier leur sort au succès de Boulanger, et de se servir de sa popularité pour renverser le régime. C’était
«une arme qu’il fallait prendre sans regarder au manche», «un trou à la faveur duquel les monarchistes compt[ai]ent bien entrer dans la République», du propre aveu d’un journal royaliste. Au demeurant, le programme boulangiste restait assez vague pour satisfaire tout le monde et il serait possible de reprendre sa liberté de manoeuvre au moment du plébiscite prévu pour trancher la question du régime (ce que, de son côté, Boulanger comptait bien faire aussi). L’alliance se fit donc, obligeant ce dernier à un double, voire à un triple jeu, tant à l’égard des électeurs que de ses collaborateurs.
Ce qui sauva la République fut le constant refus qu’opposa le général à ceux qui lui conseillaient d’aller jusqu’au bout de sa logique et de recourir au coup d’Etat:
«Alors, ce serait la guerre civile, une chose affreuse » répondait-il. Le soir de son élection dans la Seine le 27 janvier 1889, jamais l’occasion n’avait été aussi belle. Déroulède avait mobilisé sa Ligue des Patriotes, les boulevards étaient noirs de monde, la foule surexcitée, les forces de l’ordre acquises ou impuissantes. Mais Boulanger ne céda pas aux cris de
«A l’Elysée!» ni aux conseils pressants de ses amis : «Pourquoi serais-je si pressé ? Le Deux-Décembre a pesé continuellement sur l’Empire. Je ne veux pas faire couler le sang». Un de ses amis, déçu, tira la leçon de la journée:
«Minuit cinq. Depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse».
En effet, ayant décidé de se battre contre la République avec les armes de ses adversaires, Boulanger courut dès lors d’échec en échec : menacé de procès en Haute Cour, il s’enfuit, ce qui détruit son mythe; jugé et condamné par contumace, il dut rester en exil; dévoilé, son double jeu le discrédita. Enfin, sa tactique plébiscitaire fut réduite à néant par la suppression des candidatures multiples et le retour au scrutin d’arrondissement. Les cantonales furent un échec, les élections générales de 1889 une déroute (366 républicains, 140 conservateurs, 44 boulangistes), d’autant plus que le ministre de l’Intérieur avait tout mis en oeuvre pour triompher:
«Quand on n’a pas la majorité, on la fait » déclara-t-il à
l'un de ses préfets.
D’abord opposition patriote et radicale à la politique extérieure des républicains modérés, le boulangisme glissa ensuite dans l’antiparlementarisme avant de tomber la lutte contre la république. Certes, on doit rendre cette justice à Boulanger d’avoir refusé, pour aboutir à ses fins, de sortir de la légalité, vouant ainsi son entreprise à l’échec et consolidant indirectement la République. Mais il laissa l’image qu’il s’était forgée de
«Général Revanche», brave, patriote, républicain, devenir celle d’un général ambitieux et rebelle,
«à la bolivienne» selon l’expression de Ferry. Et par sa faute, l’armée et le nationalisme redevinrent pour un temps sujets de défiance de la part des démocrates et des libéraux.
Francis Choisel
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