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Inédit (2003)Au cours des grandes manœuvres diplomatiques qui ont précédé la deuxième guerre menée par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein censé posséder l’arme atomique, la notion de «guerre préventive» a été abondamment invoquée par le président Georges Bush junior. Par cet article inédit, Francis Choisel apporte à cette notion l’éclairage de l’historien.Bush, Bismarcket la guerre préventiveLa crise que nous vivons aujourd’hui à propos de l’Irak n’est pas sans précédent, car la notion de guerre préventive ne date pas d’hier. Et si un ministre allemand a cru pouvoir comparer le président Bush à Hitler, il eut été plus avisé d’évoquer à son sujet le chancelier Bismarck.Rappelons les faits. En 1870, par une habile provocation, Bismarck réussit à amener la France à lui déclarer la guerre. Notre pays, qui depuis le Premier Empire, était considéré comme un État dominateur et belliqueux, passa pour l’agresseur, se retrouva isolé et, à la surprise générale, subit une sévère défaite. Les années passèrent ensuite. Puis, en 1875, le gouvernement français fit voter, après quelques autres, une loi militaire qui augmentait le nombre des officiers et des sous-officiers de l’armée, afin de faciliter la mobilisation des troupes en cas de guerre.L’Allemagne réagit alors fermement : voyant dans cette réforme non pas une mesure défensive mais la préparation d’une revanche contre la défaite de 1871, Bismarck fit savoir à la France qu’il pourrait bien engager contre elle une guerre préventive : «Si la revanche est la pensée intime de la France, pourquoi attendre pour l’attaquer qu’elle ait repris des forces et qu’elle ait contracté des alliances?» Une campagne de presse savamment orchestrée relaya cette menace.Le gouvernement français, pour montrer sa pleine bonne foi et placer la communauté internationale face à ses responsabilités, annonça qu’en cas d’attaque allemande, la France ne se défendrait pas. Et il sollicita l’aide diplomatique de la Grande-Bretagne et de la Russie.Le Premier ministre britannique lui répondit que «si l’Allemagne essayait de faire une guerre préventive contre la France, le gouvernement anglais saurait témoigner son indignation». Et il demanda à Bismarck de «calmer les inquiétudes de l’Europe». Quant au tsar, il se rendit personnellement à Berlin pour dissuader l’Allemagne d’agresser la France. On ne sait ce qui fut dit, si ce n’est que Bismarck feignit l’innocence, ce qui était faire amende honorable. Et il est probable en effet qu’il ait seulement voulu intimider notre pays pour empêcher son réarmement, sans avoir vraiment songé à mettre en pratique sa menace de guerre. Quoiqu’il en fût, l’incident était clos : il n’y eut pas de guerre préventive.Certes, l’Irak n’est pas la France de 1875, même si, vaincu dans une guerre qu’il avait lui-même déclenchée en tombant dans un piège tendu par la diplomatie américaine, Saddam Hussein est aujourd’hui confronté à guerre préventive sous prétexte d’un supposé réarmement.Mais si les États-Unis connaissaient l’histoire de la «vieille Europe», s’ils avaient l’expérience multiséculaire de ses vieux pays, ils ne s’étonneraient pas de voir l’idée de guerre préventive coaliser les autres grandes puissances et la communauté internationale presque entière contre eux, car c’est ce qui se produisit en 1875. Dans cette affaire, Bismarck se retrouva isolé.Ils ne devraient pas non plus se scandaliser de voir leur système d’alliance momentanément mis à mal. En 1875, l’Allemagne et la Russie formaient, avec l’Autriche-Hongrie, l’Entente des Trois Empereurs. Cela n’empêcha pas le tsar de s’engager du côté du droit international.Ils devraient enfin s’inquiéter des conséquences d’une crise aussi maladroitement engagée. En 1875, le Premier ministre britannique conclut que, décidément, Bismarck était «une espèce de vieux Bonaparte». Et, plus généralement, l’opinion publique internationale réalisa que le danger pour la paix et pour l’équilibre européen ne se trouvait plus du côté de la France, mais de l’Allemagne. La Russie et la Grande-Bretagne, qui en cette aventure soutinrent la France, se retrouvèrent d’ailleurs, quelques décennies plus tard, alliées avec elle, au sein de la Triple Entente, contre l’Allemagne. L’«alerte de 1875», épisode méconnu, annonçait 1914 et 1918.Aussi, on peut se demander si, de la même façon, l’année 2003 ne restera pas dans l’Histoire comme celle de la prise de conscience générale que, l’Union soviétique étant défunte et la Chine pas encore réveillée, ce sont les États-Unis qui désormais menacent l’équilibre et la paix du monde.Francis Choisel
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