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Notice publiée dans le bulletin du  Cercle d’études et de recherches sur le bonapartisme (C.E.R.B.,1997).

Le général Charles Espinasse

ESPINASSE (Esprit, Charles, Marie)
Né à Castelnaudary (Aude),le 2 avril 1815  , mort à la bataille de Magenta (Italie), le 4 juin 1859.
Aide de camp de l'Empereur, général de division, ministre de Napoléon III, sénateur.

 

D'une famille de négociants agricoles, Charles Espinasse, après des études au collège de Sorrèze, embrassa la carrière militaire. Reçu au concours de Saint-Cyr en 1833, il en sortit deux ans plus tard pour servir en Algérie. Sous-lieutenant au 47ème régiment d'infanterie de ligne, il fut remarqué par le général Pelet et, malgré l'appui de ce dernier, échoua de peu aux concours d'état-major de 1836 et 1837. Affecté ensuite au 1er régiment de la Légion étrangère, il y participa à divers engagements, fut nommé lieutenant (1838) et apprit l'arabe pendant les temps de repos: "On s'ennuie par-dessus tout car on n'a ni camarade, ni livre, ni le reste. Au milieu de cette désolation, j'ai appris l'arabe bien par hasard."[1] En 1840, il fut cité à l'ordre de l'armée à la suite de l'expédition de Médéah, puis fut muté, avec l'appui du duc d'Aumale, au 9ème Bataillon de chasseurs à pied, et nommé capitaine (1841). «J'étais alors une espèce de casse-cou" dit-il plus tard de lui-même à cette époque»[2].

Rentré à Metz avec son unité, il compléta son instruction militaire et enseigna l'arabe. Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1842 et retourna en Afrique en 1843, au 2ème régiment de la Légion étrangère, où il se trouva sous les ordres de Mac Mahon. En 1844, au cours de l'expédition de Biskra, il reçut quatre blessures, qui lui valurent une nouvelle citation. Ses notes soulignent qu'il «a fait preuve devant l'ennemi d'une bravoure remarquable, alliée à un jugement sain, à des qualités brillantes»[3] Après sa convalescence, il revint en Algérie comme chef de bataillon au régiment d zouaves (1845); et lors de l'expédition de la grande Kabylie, dirigée par le maréchal Bugeaud, il fut une nouvelle fois cité. L'un de ses subordonnés disait de lui: «Le premier à l'attaque et le dernier à la retraite, il savait s'attirer la confiance de ses soldats qui le voyaient toujours là où le danger était le plus sérieux.»[4]

Il participa ensuite à l'expédition de Rome, comme lieutenant-colonel au 22ème régiment d'infanterie légère, qu'il rejoignit en mai 1849. «En récompense de sa belle conduite»[5] son régiment défila en tête lors de son entrée triomphale dans la capitale pontificale. Une nouvelle fois cité, il fut promu officier de la Légion d'honneur et fait commandeur de l'ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand.

À sa demande, il retourna en Algérie avec le 20ème régiment d'infanterie de ligne et il participa à l'expédition des Aurès sous les ordres de Saint-Arnaud qu'il avait connu capitaine en 1840 à la Légion, et qui le décrivait «d'une grande bravoure, très intelligent, (...) véritable homme de guerre»[6]

Au début de l'année 1851, rentrant de permission, il fit par hasard la traversée avec Fleury, aide de camp du président de la République, qui le convertit à la cause de ce dernier. Avec Saint-Arnaud, il participa à la pacification de la petite Kabylie, «l'expédition la plus sérieuse et la plus difficile»[7] qu'il ait faite en Afrique. Promu colonel, il fut placé à la tête du 14ème régiment d'infanterie légère, en juillet 1851, à Marseille, puis du 42ème de ligne, en août, à Paris, afin de participer au coup d'État.

Quelques jours avant l'événement, ayant reçu la mission de prendre le contrôle du palais Bourbon dans la nuit du 1er au 2 décembre, il s'enquit des lieux, guidé par l'un des questeurs de l'Assemblée, Le Flô, qu'il avait connu en Afrique et qui ne se doutait pas du but de la visite d'Espinasse. La nuit décisive, celui-ci, nommé commandant supérieur de l'Assemblée, occupa le palais Bourbon sans difficulté, permettant ainsi aux commissaires de police d'arrêter facilement les questeurs; il informa le président Dupin du coup d'État, et dispersa une cinquantaine de députés qui avaient réussi à s'infiltrer jusqu'à la salle des séances. Les 3 et 4 décembre, son régiment assura l'ordre dans les Xème et XIème arrondissements de l'époque. Dans cette "mission périlleuse et compromettante", il avait le sentiment d'agir «pour le salut de [son] pays»[8] plus que par conviction politique partisane. S'adressant quelques années plus tard à l'Empereur, il déclara en effet: «Supposer que la France a voulu renouer, en vous appelant au pouvoir, une tradition dynastique interrompue depuis 33 ans, c'est lui faire un honneur de sentiments politiques que, par malheur, elle n'avait pas. (...) C'est l'ordre que le peuple a cherché en acclamant votre nom; c'est l'horreur de l'anarchie républicaine qui a été, pour la seconde fois, le sacre de la dynastie napoléonienne.»[9] Ce sentiment était, à n'en pas douter, également celui d'Espinasse en décembre 1851.

Nommé en février 1852 aide de camp du Prince-président, il le demeura , par-delà les missions ponctuelles et les campagnes, jusqu'à sa mort. Le 26 mars, il fut chargé, comme Canrobert* et Quentin Bauchart, de parcourir une partie des départements pour réviser les condamnations prononcées à la hâte après le coup d'État. Dans le Sud-ouest, où il se rendit, sur 4000 jugements, il ne prononça, contrairement à l'intention initiale de Louis-Napoléon, que 300 grâces ou commutations. Dans son rapport final, il affirmait même : «Les grâces individuelles que vous avez accordées, Monseigneur, ont produit, en général, une mauvaise impression dans le pays. (...) L'opinion est hostile à toute amnistie immédiate, qui est regardée comme un piège tendu par les partis vaincus. Les condamnations doivent être, quant à présent, maintenues: les grâces ne doivent être accordées que partiellement, sans éclat, et sur l'initiative des autorités locales.»

Promu général en mai, il se maria l'année suivante avec une nièce du maréchal Bugeaud, Marie Festugière, issue d'une riche famille de la bourgeoisie bordelaise, union dont naquirent deux filles et un fils.

Lorsque la guerre d'Orient se déclencha, il fut placé à la tête de la première brigade, dans la division Canrobert, sous le commandement en chef de Saint-Arnaud. De fait, il eut souvent à commander la division par intérim, notamment dans la campagne de la Dobroudja (où le corps expéditionnaire fut gravement frappé par le choléra) et, après une brève convalescence en France, devant Sébastopol. A la demande de Napoléon III et à son intention, il rédigea un rapport confidentiel assez critique sur le siège qui s'éternisait. Promu général de division en août 1855, il termina la campagne de Crimée à la tête de la 3ème division et fut fait chevalier de l'ordre britannique du Bain. Il retourna presqu'aussitôt sur place pour faire une enquête sur les causes du mauvais état sanitaire des troupes non encore rapatriées et atteintes du typhus.

Le 7 février 1858, après l'attentat d'Orsini, il fut appelé au gouvernement avec le titre de ministre de l'Intérieur «et de la Sûreté générale», avec pour mission de faire voter la loi du même nom (préparée avant son arrivée) et de l'appliquer vigoureusement. «On dit de toutes parts (...) que c'est le règne du sabre qui commence», nota madame Baroche[10]. Napoléon III, d'ailleurs, lui adressa des consignes claires : «Ne cherchez pas, par une modération hors de saison, à ramener ceux qui vous ont vu venir au ministère avec effroi. Il faut qu'on vous craigne, sans cela votre nomination n'aurait pas de raison d'être.»[11] Sa personnalité symbolique et son action énergique répondirent si bien à cette attente que quatre mois plus tard à peine, l'émotion provoquée par le coup d'État étant retombée, sa présence au gouvernement apparaissait déjà incongrue. L'Empereur le renvoya: «Vous êtes mon aide de camp, je vous ai donné une mission à l'intérieur comme j'aurais pu vous la donner à l'extérieur. Cette mission cesse le jour où je la crois remplie»[12] Conscient de «l'impression fâcheuse pour (sa) réputation que (pourrait) produire (son) éloignement des affaires après une aussi corte administration»[13], Espinasse en fut d'autant plus vivement affecté qu'il n'avait accepté ce poste que sur la demande insistante de Napoléon III, craignant de s' «user dans un rôle qu'[il] avait toute chance de mal remplir» et d'y «perdre ce prestige dont un homme a besoin pour faire de grandes choses»[14] Pourtant, Haussmann, dans ses Mémoires[15], affirme à propos de son ministre: «Je dois lui rendre ici cette justice: dans ce poste où sa mission était, par-dessus tout, de réprimer d'une main ferme les menées des factieux et de traiter de la bonne façon les imprudents qui s'aviseraient de troubler l'ordre, il ne fut au-dessous d'aucun de ses autres devoirs.»

Trois jours après son renvoi, il fut nommé sénateur à titre de compensation: «un enterrement de première classe" selon madame Baroche»[16] ; «une preuve officielle de mon approbation de vos services»[17], selon l'Empereur. La session  de 1858 étant déjà close, il ne put prêter serment qu'à l'ouverture de celle de 1859, le 7 février. Assidu aux séances, il ne siégea en fait que peu de temps; car, le 25 avril, il partait pour l'Italie où il était appelé à commander une division, et dont il ne revint pas.

Refusant d'être placé sous les ordres du prince Napoléon, il obtint finalement d'être, une fois de plus, sous ceux de Mac Mahon. Après les premiers engagements, il mourut le 4 juin en menant l'assaut sur Magenta. Se «sentant très apte à rendre de grands services en restant dans [sa] spécialisté»[18], et l'étant en effet mais ayant été appelé par l'Empereur à des tâches plus ingrates, il acquit par cette fin tragique un peu de cette gloire militaire qu'il ambitionnait et qui, pour la postérité comme pour les contemporains, n'est que trop éclipsée par sa participation au coup d'État et son identification à l'application de la discutable loi de sûreté générale.

 

Bibliographie

Mémoires, à la mémoire de mon père, de Jules Espinasse, Étampes, s.d. (1933?), tirage limité hors commerce. - Essentiellement sa correspondance.

Le général Espinasse, de P. Maldan, Paris, s.d. (antérieur au précédent), 159 p. - Témoignage.

Le général Espinasse, ou un parcours insolite sous le Second Empire, d'Alexandra Anthonioz, mémoire de maîtrise sous la direction de F. Choisel, Institut Catholique de Paris, 1993, 135 p. dactylographiées plus annexes.

 

Le C.E.R.B. (Cercle d’études et de recherches sur le bonapartisme) en ligne

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[1] Lettre à un camarade, citée dans ses Mémoires, p. 10.
[2] Mémoires p. 27.
[3] Dossier personnel, Archives militaires de Vincennes.
[4] in P. Maldan.
[5] Mémoires, p.35.
[6] Dossier personnel.
[7] Mémoires, p.49.
[8] Mémoires, p. 61.
[9] Lettre de juin 1858.
[10] Notes et  Souvenirs sur le Second Empire.
[11] Lettre du 15 février.
[12] Lettre du 12 juin.
[13] Lettre à l'Empereur
[14] Mémoires, p.125.
[15] Tome 2, page 229.
[16] Notes et Souvenirs.
[17] Mémoires, p.136.
[18] Mémoires, p.125.
 

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