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Article paru dans le cadre de la
«chronique indépendante de Francis Choisel»
du mensuel
La Une.
(février 1998)
L'Europe fédérale
à contresens de l'Histoire
Le véritable homme d'État est celui
qui agit dans le sens de l'Histoire.
C'est pourquoi beaucoup d'hommes
politiques sincèrement attachés à notre pays, se laissent conduire sur
la voie d'une Europe fédérale dans laquelle, pourtant, nous serions
noyés. Ils craignent par dessus tout d'apparaître à leurs contemporains,
et ensuite à la postérité, comme les Don Quichottes égarés d'un combat
perdu d'avance. Alors, ils acceptent tout : l'Acte unique, Maëstricht,
le Pacte de stabilité et bientôt le traité d'Amsterdam. Ils ne le font
pas par conviction, ni même par raison, mais par fatalisme, pour ne pas
insulter l'avenir.
À supposer que l'avenir, avec un
grand A, soit unique, comme la pensée du même nom, et qu'il doive donc
être considéré comme inéluctable, encore faudrait-il ne pas se tromper
sur ce qu'il est. Car, si nous roulions à contresens de l'Histoire, nous
serions promis aux plus grandes catastrophes et nos dirigeants, ne leur
en déplaise, seraient cloués au pilori des manuels scolaires des siècles
prochains.
Or, nous vivons sur quelques idées
reçues qui faussent notre jugement.
L'avenir appartient aux
États-continents, pense-t-on. A l'origine, nous aurions été dispersés en
une multitude de tribus. Puis nous nous serions peu à peu agglomérés en
cités sous l'Antiquité, en provinces au Moyen-âge, en royaumes et en
nations à l'époque moderne, pour finalement nous grouper au sein d'une
Europe unie, hier celle des Six, aujourd' hui celle des Quinze, demain
un super-État qui étendra son emprise de la mer Baltique à l'Atlantique
et à la Méditerranée. En attendant l'État mondial.
Il n'en est rien. Notre siècle n'est
pas celui des États-continents mais au contraire de l'éclatement des
empires : éclatement de l'empire austro-hongrois et de l'empire ottoman
en 1918, des empires coloniaux après 1945, de l'empire russe depuis
1989.
Les quelques fédérations qui
subsistent encore entre peuples de langues et cultures différentes sont
aujourd'hui bien mal en point. Le Québec petit à petit s'affranchit du
Canada qui, trop étendu, menace même d'éclater entre l'est et l'Ouest.
Les Flamands et les Wallons sont déjà pratiquement séparés : il n'y a
plus guère de Belges. Les Écossais eux-mêmes qui, comme chacun sait, ne
sont pas des Anglais, viennent de recouvrer leur autonomie perdue en
1707. Pour ne citer que ces exemples. Quant à l'Empire du milieu,
autrement dit la Chine, il ne manquera pas un jour de rentrer dans ses
frontières millénaires, abandonnant ses conquêtes des deux ou trois
derniers siècles : Tibet, Mandchourie, Turkestan chinois et Mongolie
«intérieure», soit la moitié de son actuel territoire.
Notre siècle est celui du triomphe
des nations.
Or, l'Union européenne n'est pas une
nation et ne le sera jamais. C'est une construction multinationale. En
un mot, c'est un empire. Ce n'est pas par hasard si, en 1957, c'est à
Rome que les pères de l'Europe ont décidé de signer le traité fondateur.
L'idée européenne repose sur le rêve de ressusciter un empire romain
d'occident que d'ailleurs on confond un peu vite avec celui de
Charlemagne, et que les Allemands, quant à eux voient d'abord comme la
restauration du Saint-Empire romain germanique. Ce rêve est à
contretemps, parce que l'ère des constructions multinationales est
terminée.
Et s'il parvient à se réaliser, il
ne durera pas, parce qu'aucun empire n'a jamais duré mille ans, pas même
Rome. Les empires, par nature, sont éphémères. Ce sont des conglomérats
artificiels qui ne tiennent que par l'action centralisatrice d'un
pouvoir fort. Un jour ou l'autre, ils se disloquent, généralement dans
le sang et dans les larmes. Seules les nations perdurent.
La France, elle, est une nation,
plus vieille que tous les empires.
Pour complaire aux régionalismes à
la mode, il est pourtant de bon ton d'affirmer qu'elle s'est construite
de bric et de broc par l'épée des rois de France et que son unité,
notamment linguistique, n'est que le résultat de la contrainte opérée
par les instituteurs de la Troisième République.
C'est oublier que les frontières
naturelles, que réclama la Révolution Française et qu'elle atteignit en
1795, délimitent un territoire qui n'est autre que celui de la Gaule
celtique et gallo-romaine, y compris la Gaule belgique. C'est oublier
aussi que, depuis Clovis, les rois de France ont toujours été les
suzerains de leur royaume et que ce royaume, ils ne l'ont pas conquis
mais reconquis contre les seigneurs féodaux qui contestaient leur
autorité légitime. C'est oublier enfin que les parlers régionaux ne
sont, le plus souvent, que la dégénérescence divergente d'une langue
anciennement commune.
La France, même quand elle
s'appelait la Gaule, a toujours été la France. A travers toutes les
vicissitudes de notre histoire et malgré les transformations que nous
avons connues, nous avons toujours été un même peuple, sur un même
territoire, avec le sentiment de son unité et la volonté de son
indépendance, de Vercingétorix à de Gaulle, en passant par Jeanne d'Arc
et Danton.
Parce qu'il est le triomphe des
nations, notre siècle est aussi celui des idées françaises.
Depuis mille ans la politique de la
France est celle du refus des empires, Nous avons lutté militairement
contre l'empiètement du vieil empire germanique et reconquis peu à peu à
ses dépens la frontière du Rhin et des Alpes. Nous avons lutté
idéologiquement contre le principe même d'un Empereur supérieur aux
rois, d'un Saint-Empire supranational dominant toute l'Europe : «Le roi
de France est empereur en son royaume» disaient nos légistes.
Nous avons toujours soutenu les
petits États contre les gros qui visaient à la domination continentale
ou mondiale. Nous avons aidé les peuples opprimés et contribué à
l'affranchissement de beaucoup d'entre eux.
Cohérents avec nous-mêmes, sauf la
fugitive aventure de Napoléon, nous n'avons jamais prétendu à la
domination européenne : nous luttons contre les empires mais nous ne
cherchons pas à les remplacer, C'est cela l'exception française. Et elle
ne nous a pas si mal réussi.
Aujourd'hui, nous devons continuer
dans cette voie, Il est vain de faire comme la grenouille de la fable,
et de tenter de nous «enfler» en un super-État européen «jusqu'à en
crever», afin de rivaliser avec telle ou telle superpuissance
continentale ou planétaire.
Nous avons mieux à faire : être en
Europe et dans le monde les champions des peuples et des nations contre
les hégémonies; travailler à la dissolution et à l'éclatement des
empires qui subsistent encore, empêcher de naître ceux qui voudraient se
constituer.
En un mot, plutôt que nous dissoudre
dans une hypothétique et artificielle superpuissance européenne qui
aurait vocation à jouer son jeu dans un monde fait à nouveau de blocs
antagonistes, contribuons à l'accouchement en cours d'un monde
véritablement multipolaire, fait de coopérations entrecroisées entre des
peuples libres et égaux, parmi lesquels nous pourrions occuper une place
éminente voire centrale.
Si l'on ne peut garantir que ce
soit, à coup sûr et sans retour, le sens de l'Histoire, c'est du moins
l'un des avenirs raisonnablement possibles, à la réalisation duquel
notre génération peut utilement travailler.
Francis Choisel
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