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Article publié dans la Revue cantonale de Boulogne-Billancourt
à l’occasion du référendum sur le projet de constitution européenne,
sous le titre Évidemment,
de Gaulle aurait dit non !
(juin
2005)
Un certain nombre de parlementaires
s'étant réclamé du gaullisme pour appeler les Français à approuver le
projet de constitution européenne, l'historien leur répond, citations à
l'appui.
De Gaulle et l’Europe
Partisans du «oui», partisans du
«non», tout le monde s’arrache le soutien du général de Gaulle. Soutien
posthume et pour le moins douteux, qui fait du général un européen
malgré lui, tantôt partisan du projet de Constitution giscardien, tantôt
adepte d’une confédération qui n’en diffère guère.
C’est oublier combien, sur ce sujet
plus que tout autre, sa pensée fut originale en même temps qu’évolutive.
On permettra à un historien du gaullisme de le rappeler ici textes à
l’appui.
*
Certes, de Gaulle fut «européen» et
parmi les premiers. Mais c’était il y a soixante ans, au tout début de
la Quatrième République, dans une situation et dans un esprit bien
différents de ceux d’aujourd’hui.
Il s’agissait alors pour lui de
consolider la victoire militaire de la France et d’assurer sa primauté
sur le continent. Écoutons-le : «Il faut que se forme entre les États
libres de l’Europe un groupement économique, diplomatique et stratégique
conjuguant leurs productions, leurs échanges, leurs actions extérieures
et leurs moyens de défense. Cet ensemble, qui pourrait comprendre
250 millions d’hommes, des ressources considérables et souvent
complémentaires, des valeurs intellectuelles, spirituelles, morales et
sociales éminentes, […] redresserait la chance du Vieux Monde. Mais,
d’un groupement ayant pour artères la Mer du Nord, le Rhin, la
Méditerranée, c’est à la France que doivent revenir le devoir et la
dignité d’être le centre et la clef.»
Le propos date de 1948 et n’est pas
isolé. Rappelons-nous qu’à cette époque, l’Allemagne était anéantie,
occupée, amputée provisoirement de la Ruhr, de la Sarre et de la zone
soviétique; que la République fédérale n’était pas même encore
constituée, que l’Italie aussi était un pays vaincu, alors que le nôtre,
membre permanent du conseil de sécurité de l’O.N.U., se trouvait à la
tête de l’un des deux plus puissants empires coloniaux de la planète et
occupait une partie de l’Allemagne et de l’Autriche. De Gaulle, après
1945, était européen comme Napoléon quand il installait ses frères sur
les trônes voisins après ses victoires d’Austerlitz et d’Iéna, comme
Louis XIV quand il était candidat au trône impérial contre l’héritier
des Habsbourg. L’Europe gaullienne au lendemain de la guerre, c’était un
nouvel empire français, une sorte de protectorat sur l’ouest du
continent.
*
Lorsqu’il revint au pouvoir en 1958,
une telle hégémonie, peut-être envisageable dix ans plus tôt, n’était
plus possible, mais il espérait encore exercer, ne serait-ce que par son
poids personnel, un ascendant moral sur les six partenaires de la
Communauté économique européenne qui venait de se constituer. Il pensait
pouvoir les amener à ses vues et ainsi ajouter leur poids au nôtre dans
les négociations internationales. Il appliqua le traité de Rome, imposa
son extension au domaine agricole et proposa en 1962 un plan ambitieux
d’union politique, presque un projet de confédération, le plan Fouchet :
«Pour nous organiser politiquement, commençons par le commencement.
Organisons notre coopération. Réunissons périodiquement nos chefs d’État
ou de gouvernement pour qu’ils examinent en commun les problèmes qui
sont les nôtres et pour qu’ils prennent à leur égard des décisions qui
sont celles de l’Europe. Formons une commission politique, une
commission de défense, une commission culturelle, de même que nous avons
déjà une commission économique à Bruxelles qui étudie les questions
communes et qui prépare les décisions des six gouvernements.»
Là encore, il faut se souvenir que
la France de l’époque avait un poids relatif prépondérant dans cette
Europe naissante : elle représentait à peu près le quart de sa
population; sa langue était parlée par trois des six pays partenaires,
c’est-à-dire la moitié d’entre eux, et était la langue de travail
exclusivement admise; elle était la seule puissance nucléaire,
conservait un puissant réseau d’influence africain et mondial, avait un
fort dynamisme économique, une autorité et un prestige politiques sans
égaux. L’Allemagne n’était pas encore réunifiée; quinze ans après la
guerre, elle restait un nain politique; l’Angleterre ne faisait pas
partie de l’Europe communautaire, ni les pays scandinaves, ni l’Irlande;
l’élément anglophile ou anglophone était donc réduit à sa plus simple
expression. Le pari d’une Europe française, d’une Europe qui ne serait
que la France en plus grand, pouvait encore être raisonnablement
envisagé.
Mais force est de constater que si
de Gaulle voyait la France en chef de file d’une Europe ragaillardie,
nos partenaires ne l’entendaient pas ainsi. Il fallut donc rapidement
déchanter : les Pays-Bas firent capoter le plan Fouchet, pas assez
supranational à leur goût; l’Allemagne et tous les autres partenaires
restèrent désespérément et servilement arrimés aux États-Unis. Le rêve
gaullien ne devint jamais réalité.
Le général de Gaulle en tira
aussitôt les conséquences. Il se lança dans une politique de rechange de
coopération franco-soviétique, de «détente, entente, coopération»
avec l’Europe de l’est, et d’initiatives mondiales, en Amérique du Sud,
en Asie, au Québec.
Et il ne le regretta pas, car cette
politique d’indépendance flamboyante et de non alignement réfléchi nous
permit, bien mieux que ne l’aurait fait le levier européen, d’exister et
de peser en Europe et dans le monde. En 1966, tirant le bilan de ses
deux politiques successives, l’européenne et la mondiale, il confia à
Alain Peyrefitte : «Voyez-vous, l’indépendance nationale, rien ne
vaut ça ! Il ne faut pas regretter que nos partenaires aient repoussé le
plan Fouchet. Si nous avions dû conférer au préalable avec nos cinq
partenaires, sans parler des Anglais, avant de prendre une initiative en
politique étrangère, nous n’aurions jamais rien pu faire ! Nous aurions
été mis en minorité à tous les coups.[…] Nous nous serions usés en
parlotes. Il y aurait eu des fuites, des pressions des Américains,
conjuguées avec celles de nos partenaires. La presse se serait déchaînée
contre moi avant que j’aie rien pu faire. Non, non, rien n’est plus
précieux que de rester indépendant. La supranationalité, le fédéralisme,
toutes les velléités de mise en cause de notre souveraineté, ce sont des
menaces contre lesquelles il faut lutter, il faudra sans cesse lutter.»
On ne peut donc présenter le plan
Fouchet – ce que pourtant font beaucoup de gaullistes sincères – comme
l’ultime vision européenne du général de Gaulle, comme le dispositif
qu’il faudrait pieusement mettre en place pour accomplir enfin ses
dernières volontés. Voici maintenant plus de quarante ans qu’il en a
fait son deuil, et plutôt joyeusement; il est inutile de le ressusciter.
*
Cependant, il est un point sur
lequel de Gaulle ne varia pas. Jamais il ne conçut l’Europe comme la
voulait Jean Monnet, comme la construisit Jacques Delors avec
Maëstricht, comme elle est aujourd’hui par conséquent. Il refusait la
«fusion des peuples» et lui opposait le «concert des États»,
d’États souverains et non pas soumis à la tutelle d’un pouvoir
technocratique ou politique qui leur serait supérieur. Telle était déjà
sa vision de des années cinquante; de même ses propositions du début des
années soixante en vue du plan Fouchet.
Cela est si vrai que, tout en
affirmant son attachement à l’idée européenne, il s’en prit en même
temps, dans des conférences de presse restées célèbres, aux théoriciens
d’une Europe supranationale. C’est pourquoi, concrètement,
il lutta avec d’autres contre le projet de Communauté Européenne de
Défense qu’il fit repousser en 1954. C’est pourquoi, par la crise «de la
chaise vide» et «l’arrangement de Luxembourg» de 1965, il rétablit la
règle de l’unanimité et réorienta l’Europe du traité de Rome vers un
système qu’on appelle aujourd’hui «intergouvernemental».
Et l’on connaît son dernier mot sur
le sujet, le vrai, celui qu’il coucha sur le papier dans ses Mémoires
d’Espoir, l’année même de sa mort: «Pour l’école dirigeante de
chaque parti politique, l’effacement de notre pays est devenue une
doctrine établie et affichée. […] D’où l’adhésion à “l’Europe”
vue comme une construction dans laquelle des technocrates formant un
“exécutif” et des parlementaires s’investissant du législatif — la
grande majorité des uns et des autres étant des étrangers — auraient
qualité pour régler le sort du peuple français».
Dans cette dénonciation, on aura
reconnu la description de ce que , depuis le traité de Maëstricht,
l’Europe de Bruxelles est devenue et de ce qu’elle sera encore plus si
le projet de constitution européenne est mis en œuvre.
Alors il est évident de Gaulle
aurait voté «non». Ceux qui osent constituer des «comités Théodule»
pour dire le contraire n’ont pas lu le projet de constitution, ou ne
connaissent rien au gaullisme.
Voyant combien aujourd’hui l’Union
européenne abaisse, entrave et musèle la France et les Français, on
peut même se demander si le général de Gaulle n’en claquerait pas la
porte, comme il le fit à l’O.T.A.N. en 1966…
Francis
Choisel
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