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Article publié, dans les Nouveaux Cahiers de 89, revue éditée par le Club 89, club de réflexion politique d’inspiration gaulliste et libérale.(1987)Le constat que Matignon fonctionne comme une machine à broyer autant qu’à fabriquer des présidentiables est aujourd’hui communément admise. Elle l’était moins, voire pas du tout, à l’époque où a été écrit cet article, c’est-à-dire sous le gouvernement d’Édouard Balladur.Le chemin de l'Élysée passe-t il par Matignon ?Georges Pompidou, premier ministre du général de Gaulle pendant six ans, de 1962 à 1968, devint son successeur en 1969. Depuis cette date, accéder à Matignon fait aussitôt entrer dans le cercle des "présidentiables".Pourtant, aucun autre chef de gouvernement de la Cinquième République n'a accédé à l'Élysée: Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas, Jacques Chirac par deux fois, et Raymond Barre ont certes été candidats; mais tous ont été battus, et même, dans quatre cas sur cinq, dès le premier tour. Maurice Couve de Murville et Pierre Messmer, sans parler de Pierre Mauroy et de Pierre Bérégovoy, n'ont même pas eu l'occasion de tenter leur chance.Il y a là de quoi faire réfléchir Michel Rocard, Laurent Fabius, Jacques Chirac et Édouard Balladur...D'autant plus que, sous les républiques précédentes, leurs prédécesseurs n'ont, en général, pas été plus heureux. Pour se limiter aux plus marquants, rappelons que Jules Ferry a été battu par Sadi Carnot, Méline par Loubet, Clemenceau par Deschanel, Briand par Doumer; et que Herriot, Blum, Mendès-France, Pinay, Guy Mollet, n'ont pas même été candidats.Pour présider la République avant 1958, il valait bien mieux avoir présidé l'une des deux assemblées. Lorsqu'il furent élus, Grévy et Casimir-Périer présidaient la Chambre des députés; Fallières, Loubet, Doumergue, Doumer et Lebrun présidaient le Sénat; Auriol venait de présider les deux assemblées constituantes. Il y a là de quoi donner des idées à René Monory et Philippe Séguin...Mais ils devront se souvenir aussi que, sous la Cinquième République, il n'y a pas de précédents semblables. Il y en a même de contraire: Alain Poher, président du Sénat et Jacques Chaban-Delmas, ancien président de l'Assemblée nationale, tous deux battus.Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand sous la Cinquième République, René Coty sous la Quatrième, Mac Mahon, Sadi Carnot et Félix Faure sous la Troisième, Louis-Napoléon Bonaparte sous la Deuxième, quant à eux, n'avaient, été ni premier ministres, ni présidents d'une assemblée avant d'accéder à la présidence de la République. L'espoir est donc permis pour Jacques Delors, Jean-Pierre Chevènement, Charles Pasqua, François Léotard, ou d'autres...*Le passage à la tête du gouvernement apparaît finalement comme un handicap plutôt que comme un atout pour accéder à la tête de l'État.Sous la Troisième et sous la Quatrième République, le fantôme de la monarchie absolue, de l'Empire, ou d'un pouvoir dictatorial était encore vivace. On institua un régime d'assemblée dans lequel le chef de l'État devait présider sans gouverner. Il était élu par les parlementaires. Ceux-ci prenaient bien garde de ne pas choisir une personnalité forte, populaire, qui aurait pu les dominer. Ils préféraient un homme de compromis, dont le profil n'était guère différent de celui qui était requis pour présider l'une des deux chambres. Et qui ne correspondait pas à celui d'un président du conseil, surtout si celui-ci avait quelque peu réussi dans ses fonctions.Sous la Seconde et sous la Cinquième République, l'élection au suffrage universel direct suppose au contraire que le chef de l'État, patron véritable de l'exécutif et de la majorité, soit un homme d'action de tout premier plan, connu de l'opinion. Le profil d'un président d'assemblée, dont le rôle est de diriger des débats, correspond assez peu à ce portrait. Un président du conseil des anciennes républiques y répondrait beaucoup mieux.Mais sous la Cinquième République, on acquiert à Matignon l'image d'un exécutant, d'un second, d'un homme englué dans les détails de la politique parlementaire et de la gestion quotidienne, alors qu'on attend d'un président qu'il ne dépende de personne et que, détaché des contingences, il voie haut et loin. En outre, le premier ministre, qui conduit une politique qui n'est pas entièrement la sienne, en assume en première ligne l'impopularité.Il est vrai toutefois que le cas d'un premier ministre «de cohabitation» sous la Cinquième République est assez particulier: il "dirige et conduit" réellement la politique de la nation, comme les présidents du Conseil des précédentes républiques ; et pour accéder à l'Élysée il n'a pas, comme eux, à se faire élire par des parlementaires jaloux de son autorité et de son efficacité politiques. Face au peuple, s'il agit habilement, il peut avoir toutes ses chances. Jacques Chirac et Édouard Balladur sont tous les deux dans ce cas.*Il convient enfin de rappeler que Raymond Poincaré et Alexandre Millerand étaient présidents du conseil lors de leur élection. Il est vrai aussi que de Gaulle fut le dernier chef de gouvernement de la Quatrième République avant de devenir aussitôt après chef de l'État. Pétain, dans des circonstances très exceptionnelles, fut dans le même cas. Et Thiers avait été deux fois premier ministre de Louis-Philippe, trente ans avant son accession à la magistrature suprême.Ces exemples, comme celui de Georges Pompidou, peuvent n'être pas considérés comme très significatifs. Mais on admettra, en tout cas, que la compétition reste largement ouverte.Premier ministre en fonction, anciens premiers ministres, présidents et anciens présidents de l'Assemblée nationale ou du Sénat, anciens ministres d'État, voire ancien président de la République tentant un retour, tous ont l'expérience des affaires. Ce qui les départagera ne sera pas la nature exacte de leur carrière antérieure, mais leur personnalité profonde qui inspirera ou non confiance, leurs idées qu'ils sauront ou non faire partager aux Français, et aussi leur caractère qui les fera ou non apparaître capables d'assumer, en toutes circonstances, le destin de la France.Francis Choisel |
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