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Inédit (1992)

Les Empires sont mortels

Nous sommes entrés dans l'époque des États-continents, proclament les partisans de l'Europe de Maastricht et de Bruxelles. Le sens de l'Histoire porte les peuples à se grouper en masses toujours plus immenses : États-tribus à l'ère préhistorique, États-cités dans l'Antiquité, États-provinces au Moyen-âge, États-royaumes puis États-nations à l'époque moderne et au dix-neuvième siècle. Et aujourd'hui les États-continents, en attendant, demain l'État planétaire. Aussi l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre, la France elle-même, et bien d'autres pays encore, ne seraient que les vestiges d'une organisation politique désuète. Face à l'Amérique, la Russie, la Chine, l'Inde ou le Brésil, nos vieilles nations d'Europe ne pourraient survivre, ou du moins peser sur le destin du monde qu'en s'unissant, voire en se dissolvant dans un super-État qui s'étendrait à l'Europe toute entière, ou, pour le moins, à sa moitié occidentale.

Notre siècle est celui de l'éclatement des empires

Peut- être. Mais si l'on considère la courte histoire de notre vingtième siècle, que voit-on ? Bien plutôt l'éclatement des Empires. Regardez l'Europe de la fin du dix-neuvième siècle: sa carte est simple. Peu d'États la composent: empire russe, empire allemand, empire austro-hongrois à l'est; un peu plus bas l'empire turc. Et à l'ouest, les nations que nous connaissons: France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, et quelques autres, plus petites.

Qu'en est-il aujourd'hui? L'Autriche-Hongrie et l'empire turc ont disparu depuis 1919. De multiples États, ressuscités ou créés de toutes pièces, occupent leur place : Tchéquie, Slovaquie, Autriche, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Yougoslavie, en Europe; Turquie, Syrie, Liban, Irak, Israël, Jordanie, etc. en Asie. La Russie a dû consentir, en 1918, à la renaissance de la Pologne et à l'indépendance de la Finlande, et, tout récemment, à celle des pays baltes. Les îles britanniques elles-mêmes, qui pendant quatre siècles furent unies sous un même sceptre ont fait place, aujourd'hui à deux États, par le fait de l'indépendance irlandaise réalisée entre les deux guerres mondiales.

Élargissons notre regard: Le phénomène n'est pas exclusivement européen. Considérons le monde. En 1900, quelques empires coloniaux se le partagent. Et d'abord le britannique et le français, à eux deux ils couvrent l'Afrique et la moitié de l'Asie, plus les îles du Pacifique. Voilà, pour le coup, de véritables États-continents. Ils n'ont pas perduré. Ils se sont non seulement séparés de la métropole, mais ont eux-mêmes éclaté en de nombreux États. États qui, à leur tour, tendent à se diviser et à se subdiviser autant qu'il leur est possible: l'Indochine, fédérée sous l'égide de la France, s'est à nouveau morcelée en trois ensembles; les Indes britanniques ont donné naissance à l'Inde et au Pakistan, à la Birmanie, au Népal, à Ceylan; le Pakistan lui même s'est ensuite divisé en deux, par l'indépendance du Bengale. Ce ne sont pas là des phénomènes isolés : la Corée par exemple, qui avait été sous suzeraineté chinoise puis était devenue province japonaise, s'est séparée de l'une et de l'autre et forme deux États; l'Afrique est bien plus morcelée qu'en 1920; les océans, indien ou pacifique, et les Caraïbes, sont le lieu d'une poussière d'îles ou archipels indépendants tels que Maurice, les Comores, le Vanuatu ou Grenade. Il y avait une cinquantaine d'États à l'ONU en 1945. Il y en a aujourd'hui trois fois plus.

Les empires sont éphémères

Mais cet éclatement des empires n'est pas seulement un phénomène contemporain. Les vastes ensembles continentaux ou maritimes qui s'étaient constitués au dix-neuvième siècle et qui ont éclaté au vingtième, avaient été précédés par d'autres, constitués différemment et qui avaient aussi disparu après quelques décennies, ou parfois plusieurs siècles, d'existence.

N'insistons pas sur l'empire espagnol d'Amérique, éclaté, et sur l'empire portugais (XVIème - XVIIIème siècles) lui aussi morcelé, sur l'empire mongol (XIIIèmesiècle), sur l'empire khmers (XIIème siècle), sur l'empire perse de Darius (dans l'Antiquité).

 Mais on ne peut s'empêcher de s'arrêter sur le cas de la Méditerranée. C'est peut-être là que les empires furent les plus achevés et les plus durables: après l'éphémère empire grec d'Alexandre, aussi peu solide que celui de Napoléon, se constitue l'empire romain : du Rhin jusqu'au Jourdain, des côtes de la Mer Noire au détroit de Gibraltar, des îles britanniques à l'Égypte, il dure cinq siècles. Encore se scinde-t-il très tôt en empire d'Orient et empire d'Occident. Ce dernier éclate sous le coup des invasions barbares et renaît pour un temps très bref sous le sceptre de Charlemagne tandis que l'empire d'Orient résiste sous la forme de l'empire byzantin. Quand celui-ci succombe à son tour, à la fin du Moyen-âge, il est remplacé par l'empire turc qui s'étend d'Alger aux portes de Vienne en passant par le Caire, Jérusalem et Constantinople. Il se décompose ensuite peu à peu. A l'ouest, le Saint Empire romain germanique qui vise à l'hégémonie européenne n'est plus que l'ombre de celui dont il  se prétend l'héritier; il réunit tout de même les Allemands d'Allemagne et ceux d'Autriche, les Tchèques, des Italiens et même à certaines époques les Belges et les Flamands. Il se disloque lui aussi peu à peu.

Seules les nations perdurent

Les empires naissent. Les empires meurent. Ils ne durent jamais mille ans. Ceux d'aujourd'hui comme ceux d'hier : partout dans le monde, il semble que les forces de dislocation n'aient pas encore terminé leur oeuvre : au Québec qui aspire à se séparer du Canada, État-continent; au Proche-Orient, avec les Kurdes qui réclament leur affranchissement; en Afrique orientale, où l'Érythrée lutte pour échapper à la souveraineté éthiopienne; en Belgique où Flamands et Wallons ne s'entendent pas; en Espagne, où les vieux particularismes basque et catalan relèvent la tête; en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, au Tibet, et dans bien d'autres lieux encore.

Que pèsent, en face de cela, les tentatives d'unité arabe, africaine, panaméricaine, européenne, ou autres? L'unité arabe est peut-être devant nous, puisque des hommes politiques l'appellent de leurs voeux. Elle est surtout derrière nous, dans l'empire turc, héritier des invasions arabes. L'unité européenne réussira peut-être, mais elle est surtout derrière nous, dans l'empire romain d'occident, ou à peu près. Et si elle se fait demain, combien de temps durera-t-elle? Les unités américaine et africaine, elles aussi, sont dans le passé - tout au moins en partie - dans les empires coloniaux, avant d'être dans l'avenir. Quoi qu'il en soit, soyons certains qu'à l'échelle des siècles, c'est-à-dire à l'échelle de l'Histoire, leur réussite ne pourra être que passagère.

Seules les nations perdurent. La France est-elle  «éternelle» comme d'aucuns l'ont qualifiée ? En tout cas, elle garde ses chances face aux empires éphémères : il lui suffit d'attendre sereinement et patiemment qu'ils se disloquent. Demain. Ou après demain. 

Francis Choisel

 

 

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