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Article paru dans le cadre de
la «chronique
indépendante de Francis Choisel»
du mensuel
La Une.
(mai 1998)
Ce
texte, dans des versions légèrement différentes, avait déjà fait l’objet
de publications plus restreintes en 1989 et 1990 (sous le titre
«Une France de 200 millions
d’habitants»)
Une
France de 100 millions d'habitants ?
Lorsqu'il y a deux siècles, en 1763,
la France perdit le Canada, celui-ci était peuplé de 60.000 colons.
Aujourd'hui, leurs descendants sont 6 millions. Cent fois plus. Et cela
uniquement grâce aux seules naissances : car les Canadiens français, à
la différence des anglophones, n'ont pratiquement pas bénéficié de
l'apport de l'immigration. Bien au contraire, certains d'entre eux ont
été déportés en Louisiane, d'autres se sont expatriés, par exemple dans
le nord des États-Unis, ou ont été anglicisés sur place. Vitalité
démographique remarquable !
À la même époque, à la veille de la
Révolution, les Français de France étaient quant à eux 26 millions
environ. Imaginez combien nous devrions être aujourd'hui si nos ancêtres
avaient eu la même vitalité que leurs cousins d'outre-Atlantique,
c'est-à-dire s'ils avaient centuplé : deux milliards et demi ! Deux fois
la Chine.
Certes, nous ne serions pas entassés
en France. Nous nous serions répandus en Europe. Beaucoup auraient
émigré aussi, peut-être au Canada justement, où une centaine de millions
d'entre nous équilibreraient les États-Unis, à moins que ceux-ci
n'eussent eux-mêmes été francisés par une forte immigration française.
En Nouvelle-Calédonie, dont la surface équivaut à la moitié de la
Belgique, nous serions quelques millions et non pas deux cent mille. En
Afrique du Nord, en Afrique Noire, en Indochine, nos colons auraient
submergé les indigènes par leur nombre.
En un mot, nous aurions fait ce
qu'ont fait les Britanniques aux États-Unis, en Australie, en
Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud, et au Canada, alors qu'ils
n'étaient que 9 millions à la fin du XVIII ème siècle.
Nous aurions essaimé.
Il n'est donc pas du tout irréel
d'imaginer que nous aurions pu être un à deux milliards de Français de
sang répartis sur la planète. Sans compter les populations — colons
étrangers ou peuples colonisés — que nous aurions assimilés
linguistiquement comme l'ont fait les Anglais, les Espagnols, les
Portugais là où ils se sont installés, et comme nous l'avons fait
nous-mêmes avec notre piètre démographie.
Autre comparaison : 9 millions
d'Anglais vers 1780, cela correspond à un tiers de la population
française au même moment. Si nous étions toujours trois fois plus
nombreux que nos voisins d'Outre-Manche, nous serions à peu près
170 millions. Plus que le Japon. Il nous eut suffi de sextupler, comme
les Anglais, et comme bien d'autres peuples européens.
Évidemment, on ne refait pas
l'histoire. Il est même assez difficile, en ce domaine, de l'expliquer.
La révolution de 1789 probablement, et les suivantes, les guerres
mondiales, et les autres, les habitudes et les mœurs en matière de
fécondité qui ont changé — en raison de la législation sur les
héritages, de la déchristianisation, de l'urbanisation ou d'autres
phénomènes — ont fait que nous n'avons que doublé depuis la fin de la
monarchie d'Ancien Régime et non pas centuplé, ni même sextuplé.
Mais ce qu'il convient de retenir,
c'est que notre poids démographique actuel n'est pas une fatalité.
Pendant des siècles, nous avons été le pays le plus peuplé d'Europe
après la Russie; nous pouvons
le redevenir. Puisque
d'autres, au Québec, en Europe, ont assuré leur survie comme peuple ou
leur influence comme nation grâce à leur dynamisme démographique, nous
pouvons également le faire demain, si nous le voulons et si nous nous en
donnons les moyens.
Il n'est d'ailleurs pas si vieux le
temps où, entre le début des années 1940 et la fin des années 1960 nous
avions retrouvé notre vitalité, époque où le général de Gaulle et son
premier ministre Michel Debré parlaient d'une France de cent millions
d'habitants comme d'un objectif raisonnable à court terme.
Bien sûr, on pensera que 100 à 200
millions d'habitants, c'est beaucoup trop pour notre France de
550.000 kilomètres carrés. Où les mettrions-nous ?
dira-t-on en songeant à la foule du métro, aux bouchons du dimanche
soir, aux bureaux empilés de la Défense, aux Parisiens entassés dans des
appartements trop chers et trop petits.
Songeons plutôt aux immensités
sous-peuplées du Massif Central ou de la Beauce, aux villages qui
meurent faute d'enfants. Rappelons-nous aussi que nous sommes le pays le
plus étendu d'Europe après la Russie, et aussi celui où la densité
moyenne de population au kilomètre
carré est la plus faible.
L'Italie, par exemple, a une population à peu près équivalente à celle
de la France pour un territoire correspondant à moins des trois
cinquièmes du
nôtre. De même la Grande-Bretagne, pour moins de la moitié de notre
superficie. Point besoin de longs calculs pour s'apercevoir qu'en
occupant notre espace autant que les Anglais ou les Italiens le leur,
nous pourrions être plus de 100 millions.
Il est aussi facile de constater que
les Japonais, avec leurs 370.000 kilomètres carrés — c'est-à-dire
beaucoup moins que la France — sont plus de 120 millions. Avec leur
densité d'habitants et nos 550.000 kilomètres carrés, nous
pourrions être 180 millions.
Évidemment, on se récriera encore, en songeant aux Japonais qu'on pousse
dans les trains comme on presse les vêtements dans une valise trop
petite. Mais Tokyo n'est pas le Japon. Et l'on trouve des densités
comparables, supérieures même, à notre porte, en Belgique, par exemple.
Et avec la densité des Pays-Bas, nous
serions près de 240 millions. Ces densités sont d'ailleurs
comparables à celle de la Martinique, île de rêve paraît-il.
Pas plus que l'histoire, on ne
refait la géographie. Mais ces quelques calculs doivent nous convaincre
que notre territoire n'est nullement trop petit pour permettre à notre
pays de rivaliser démographiquement avec le Japon et avec d'autres.
Or le poids démographique, c'est
aussi, par voie de conséquence et compte tenu de ce qu'est la France par
ailleurs, un poids économique,
militaire, politique. Si les
Français le veulent, la France peut avoir, à terme, la population d'une
super-puissance.
Il faut évidemment pour cela que le
Gouvernement leur en donne les moyens, c'est-à-dire qu'il pratique une
politique familiale ambitieuse, afin de permettre
une reprise de la natalité. Il faut aussi engager résolument une
politique d'aménagement et de développement du territoire, afin
qu'au-delà de l'entassement en Île-de-France, se repeuple le «désert
français». Il ne peut
d'ailleurs y avoir d'aménagement réussi du territoire sans une politique
démographique et familiale forte.
Ce seront là les enjeux majeurs du
prochain siècle pour notre pays.
Francis Choisel
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