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Intervention prononcée en ouverture d’un colloque du Club 89, club de réflexion politique de la majorité présidentielle de l’époque. Repris et adapté sous forme d’article dans les Nouveaux Cahiers de 89(n° 52, mai-juin-juillet 1996).La France vient du fond des âgesAvant d'analyser les défis qui sont lancés à notre pays, et de chercher comment les relever, il convient de se pencher sur notre passé. En ce 1.500ème anniversaire du baptême de Clovis, ce regard nous permettra de mieux comprendre ce qu'est la France. Démarche sans laquelle rien de solide ne pourrait être proposé pour son avenir.Un territoire, des frontières.La France est d'abord un territoire, enclos par des frontières. Celles-ci ne sont pas seulement l'héritage d'une longue Histoire; elles n'ont rien d'artificiel.Si les limites des Gaules, du royaume de Clovis, de la Première République, sont, à peu de choses près, les mêmes, ce n'est pas par hasard.La France ne date pas de la Révolution, pas plus que de Clovis ou du traité de Verdun, ni même de Vercingétorix. Elle est plus vieille encore. Les menhirs et les dolmens de l'époque mégalithique, les peintures préhistoriques des grottes de Lascaux appartiennent à notre patrimoine.Car il est des permanences plus fortes que le sort des armes et que l'encre des traités, plus puissantes que la volonté des hommes.En effet, les frontières des nations sont inscrites dans la nature. On voit que les océans, les montagnes, les rivières marquent sur le sol autant que sur le papier, des bornes concrètes entre les peuples. A l'origine, la frontière est un obstacle du sol, qui empêche la migration ou l'extension plus avant d'un groupe humain, ou qui permet d'établir une ligne de défense efficace contre les agressions extérieures.Mais aussi, et à l'inverse, les mers, les fleuves, les montagnes, sont le cœur des États autant que leur limite. La montagne n'est une barrière que pour le peuple des plaines; et c'est à l'inverse la plaine qui est le repoussoir pour le peuple des montagnes. En outre, les cours d'eau et les océans sont souvent des voies de pénétration et des canaux d'échange; les massifs montagneux cachent souvent dans leur sous-sol des minerais recherchés. Ce sont autant de sources de richesses, de lignes de gravité, autour desquelles on s'établit et à la périphérie desquelles se forment des vides relatifs.La France est ce "pré carré" où coulent la Seine, la Loire, le Rhône et la Garonne, cet "hexagone", que bordent la Méditerranée, la Manche et l'Océan, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. De génération en génération, cette terre façonne et unit ceux qui y versent leur sueur et leur sang. Quels que soient les hommes qui la peuplent, ils sont le peuple de France.Une famille, une personne.Mais la France, c'est plus encore: quelque chose de difficile à définir et qui fait que, loin du territoire, au-delà du pré carré, on peut rester, être, ou même devenir Français. Il est vrai aussi que le seul fait de résider sur un même territoire ne suffit pas toujours à créer une cohésion nationale.Si l'on raisonne la nation par rapport à ceux qui la composent, on la voit comme une famille, avec ses solidarités fortes, sa fraternité spontanée. La nation naît ainsi d'un lien naturel ou adoptif entre ses membres: lien du sang ou du cœur; choix ou héritage; mariage d'inclination ou de raison; filiation légitime ou naturelle.Si l'on considère les nations les unes par rapport aux autres, elles apparaissent non plus comme des familles, mais comme des personnes, qui forment une société de nations, qui ont leur liberté, qui vivent, agissent, meurent, qui peuvent s'allier ou s'unir, mais qui ne se confondent pas et ne se mélangent pas.Famille ou personne, chacune a son caractère, sa culture, ses mœurs, en un mot son identité, qui évolue avec le temps, se transforme face aux épreuves et cependant demeure au travers des siècles.La nation contre l'Empire.Avant d'aller plus avant, arrêtons-nous quelques instants sur la notion d'Empire.L'Empire, aux origines, c'est Rome. C'est l'unité du monde civilisé, c'est-à-dire méditerranéen et aussi — puisque le christianisme est né dans l'Empire et qu'il s'y est imposé — l'unité du monde chrétien. Mais l'Empire romain se scinda en empire d'orient et empire d'occident.À l'ouest, l'empire d'occident fut anéanti par les invasions barbares. Charlemagne le ressuscita quelque temps. Othon, roi de Germanie, le reconstitua à son tour, autour de l'an mil, et fonda le Saint-Empire romain germanique, ensemble théorique qui ne devint jamais un État véritable mais qui aspirait à la domination européenne.Tout au long de son histoire, sauf fugitive exception, la France ne prétendit jamais à l'Empire et refusa d'être noyée dans un tel ensemble, contre lequel elle lutta et qu'elle n'eut de cesse de faire éclater. C'est le combat millénaire des Capétiens, qui affirmaient: "Le roi de France est empereur en son royaume." Au dessus du roi de France, nulle autorité: pas d'Empereur, pas même le Pape.Le cardinal de Richelieu puis Napoléon, finalement, eurent raison du Saint-Empire. Et la République, en 1918, assura le triomphe définitif des nations sur les Empires.Fille aînée de l'Église, patrie des droits de l'HommePourtant, la France, jalouse de son indépendance, ne fut jamais égoïstement repliée sur elle-même. Toujours elle tendit à l'universel. Sur la scène du monde, elle se sent une mission.Premier des rois barbares à embrasser la religion chrétienne après l'écroulement de l'Empire romain, Clovis fit d'elle la "fille aînée de l'Église". Elle fut fidèle à cette vocation originelle: pour s'en convaincre, il suffit de citer les Croisades, Saint Bernard et Saint-Louis, Bérulle ou Saint-Vincent de Paul, et les ordres missionnaires que la Troisième République elle-même, anticléricale à l'intérieur, soutint sur tous les continents.Depuis les Lumières, depuis la Révolution, elle est aussi la "patrie des droits de l'Homme" et le champion du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui va de pair. Nombreux sont les États qui lui doivent leur naissance: États-Unis, Belgique, Grèce, Italie, par exemple. Nombreux sont les peuples opprimés ou menacés en faveur desquels elle éleva la voix ou prit l'épée: Irlandais, Polonais, Roumains, Serbes, Libanais et bien d'autres encore. Partout elle se fit l'avocat de la démocratie, partout elle combattit pour la liberté, l'égalité, la fraternité.Sans cet idéal, sans cette générosité, la France ne serait pas la France; elle perdrait sa raison d'être.DemainLa France est une terre. Les pôles de développement se déplacent. Il faut donc une politique résolue d'aménagement du territoire — au plan interne comme à l'échelle européenne — pour éviter son écartèlement.La France est une famille. Les migrations la bousculent. Des régionalismes la menacent. Il faut assurer la cohésion de ses habitants en les fondant au creuset d'une seule culture.La France est une personne. La France est unique. Elle est universelle. De nouveaux empires, financiers, industriels, médiatiques ou technocratiques, voudraient nier sa vocation, sa spécificité, son existence. Il faut sauvegarder sa liberté d'être et d'agir comme elle l'entend, en réaffirmant l'utile et incontournable réalité du fait national, en maintenant l'exception française comme un droit, en revendiquant notre mission historique comme un devoir.Car — il faut en être convaincu — les Français que nous sommes ne s'épanouiront pas dans une France affaiblie ou dénaturée. Et le monde, quant à lui, ne saurait se passer de notre pays sans y beaucoup perdre.Francis Choisel |
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