© 2006, LE SITEMESTRE

Etude publiée dans Histoire et Culture chrétienne, hommage à monseigneur Marchasson, ouvrage collectif réalisé sous la direction d'Yves Ledure.
 (Beauchesne, 1992, pp. 219-230).

Bonapartisme, gaullisme, catholicisme social

Comparer le bonapartisme et le gaullisme, le Second Empire et la république gaullienne, en un mot Napoléon III et de Gaulle, leurs idées, leur action, leur oeuvre, est aujourd’hui devenu une méthode classique qui permet d’éclairer l’un par l’autre et qui fait ressortir d’étonnantes convergences. Mais si les points communs entre les deux courant de pensée ont été maintes fois mis en relief en matière constitutionnelle et politique, de même que l’essor et la prospérité économiques durant les deux périodes, on s’est rarement attaché aux similitudes de leurs idées économiques et sociales.

Certes, à la différence du libéralisme ou des socialismes, le bonapartisme et le gaullisme ne sont pas d’abord des théories économiques et sociales. Néanmoins, pour n’être pas structurées en doctrine, leurs idées en la matière n’en sont pas moins nettes, et tout aussi convergentes, quant à l’essentiel, que dans les autres domaines.

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Voyons tout d’abord quel jugement Napoléon III et de Gaulle portent sur la société qui est la leur et qu’ils observent autour d’eux. Ils lui trouvent, pour le moins, de nombreux vices et beaucoup de défauts: l’un et l’autre emploient à son égard des termes que le socialisme ne désavouerait pas.

Louis-Napoléon, dans ses ouvrages jeunesse, Des idées napoléoniennes (1839), l’Analyse de la question des sucres (1842), ou l’Extinction du paupérisme (1844) exprime son sentiment sans détour: «L’esprit de propriété est par lui- même envahissant et exclusif. La Révolution affranchit la terre. La propriété du sol avait eu ses vassaux et ses serfs; mais la nouvelle propriété de l’industrie, s’agrandissant journellement, tendait à passer par les mêmes phases que la première, et à avoir comme elle ses vassaux ce ses serfs.»[1] «Broyant également dans ses rouages les hommes comme la matière, [l’industrie] dépeuple les campagnes, agglomère les populations dans des espaces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps et jette ensuite sur le pavé, quand elle n’en sait plus que faire, les hommes qui ont sacrifié pour l’enrichir leur force, leur jeunesse, leur existence. Véritable Saturne du travail, l’industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort.»[2] «L’ intérêt du consommateur oblige le fabricant à devenir oppresseur. Pour dominer la concurrence et livrer ses produits au plus bas prix, il faut qu’il maintien ne des millions d’individus dans la misère, qu’il réduise journellement les salaires, qu’il emploie de préférence les femmes et les enfants.» [3] De Gaulle, tant sous la Quatrième que sous la Cinquième république, lui répond en écho: «Un jour la machine a paru. Le capital l’a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dés lors, beaucoup d’hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. Liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leur salaire, ils se sentent moralement réduits et matériellement menacés.»[4] «La propriété, la direction, le bénéfice, dans le système capitaliste, n’appartiennent qu’au capital. Alors, ceux qui ne le possèdent pas se trouvent dans une sorte d’état d’aliénation à l’intérieur même de l’activité à laquelle ils contribuent.»[5] «Du Laissez faire! Laissez passer! appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme […] il est résulté beaucoup de rudes secousses et une somme énorme d’injustices»[6]. Les deux hommes se livrent donc à une critique très sévère de la société industrielle contemporaine, qu’ils fondent sur la triple dénonciation du capitalisme, du machinisme, et du libéralisme.

Mais ils abhorrent tout autant le socialisme, le communisme, l’étatisme. Louis Napoléon les qualifie sous la Seconde république de «vaines abstractions» [7], de «théories inapplicables» aux «avantages imaginaires» [8], d’«idées pernicieuses qui engendrent la misère» [9], de «théories qui ne sont pas fondées sur l’expérience et sur la raison» [10]. Pour de Gaulle, le système communiste (c’est-à-dire soviétique) «réussit, en utilisant la contrainte implacable et la propagande forcenée, à construire un appareil de production massive. […] Mais c’est au prix d’immenses épreuves, de gigantesque gaspillages, de l’écrasement des individus» [11]. Et les adeptes de cette théories sont des «fanatiques de la destruction», des «doctrinaires de la négation», des «spécialistes de la démagogie» qui cherchent à «exploiter l’amertume pour provoquer l’agitation sans que leur stérilité, qu’ils ont la dérisoire insolence d’appeler révolution, puisse d’ailleurs tendre à rien d’autre qu’à tout dissoudre dans le néant ou bien à pousser tout sous les broyeuses totalitaires.» [12].

Ainsi Napoléon III et de Gaulle rejettent-ils symétriquement le capitalisme libéral et le socialisme étatique, «le capitalisme abusif et le communisme écrasant» la «tyrannie du totalitarisme» et le «fatalisme inhumain du laisser-faire, laissez-passer» [13]. Et ce rejet se fonde, chez les deux hommes, sur un jugement moral, sur la dénonciation de la tare morale qui est commune aux deux systèmes et qui est la cause de leurs méfaits. Dès 1941, de Gaulle souhaite «assurer en définitive le triomphe de l’esprit sur la matière» [14]. Dans ses Mémoires d’espoir, il revient encore sur «le malaise des âmes, qui résulte d’une civilisation dominée par la matière» [15]. En 1968, il s’exclame: «Non, le capitalisme, du point de vue de l’homme n’offre pas de solution satisfaisante» [16]. Louis Napoléon, pour sa part, résume, dans l’Extinction du paupérisme: «Aujourd’hui, le but de tout gouvernement habile doit tendre à ce qu’on puisse dire bientôt: le triomphe du christianisme a détruit l’esclavage, le triomphe de la Révolution française a détruit le servage; le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme.» [17]

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Le bonapartisme et le gaullisme, insatisfaits de la société capitaliste, libérale et industrielle, souhaitent donc la réformer en profondeur. Ils veulent apporter à ses infirmités plusieurs remèdes décisifs.

Et tout d’abord le dirigisme. Pour Louis Napoléon, «un gouvernement seul peut résoudre en entier ce problème de l’organisation du travail car seul il peut s’entourer de toutes les lumières et faire appel à toutes intelligences» [18]. «Le grand art du gouvernement est de consulter toutes les capacités, en leur marquant le but et la route qu’il faut suivre, car sans cela on a beaucoup de bruit sans effet, beaucoup de travail sans résultat.» [19] En 1857, il ajoute encore: «Il faut stimuler les uns, modérer les autres, alimenter l’activité de cette société haletante, inquiète, exigeante, qui, en France, attend tout du gouvernement. […]. Eclairer et diriger voilà notre devoir.» [20] De Gaulle ne s’exprime guère différemment en 1945: «L’Etat […] est le seul qualifié pour faire en sorte que les multiples activités fragmentaires constituent un tout dont la collectivité nationale tire parti.» [21] Et encore dans ses Mémoires d’espoir: «Le plan, parce qu’il embrasse l’ensemble, fixe les objectifs, établit une hiérarchie des urgences et des importances introduit parmi les responsables et même dans l’esprit public le sens de ce qui est global, ordonné et continu, compense l’inconvénient de la liberté sans en perdre l’avantage.» [22]

Mais le dirigisme n’est pas l’étatisation. Napoléon III et de Gaulle, s’ils souhaitent une intervention vigoureuse de l’Etat dans l’économie, n’en sont pas moins attachés à la liberté et à l’initiative privée. Louis-Napoléon, dans l’Extinction du paupérisme, affirme vouloir maintenir à l’industrie «cette liberté qui seule fait sa vie» [23]. Et, devenu empereur, il assure: «Je m’efforce tous les ans de diminuer les entraves qui s’opposent depuis longtemps à la libre expansion de l’initiative individuelle.» [24] De Gaulle, à son tour, s’exclame «Que l’esprit d’entreprise, l’initiative, l’émulation, soient dans tous les milieux encouragés et récompensés!» [25]

Second remède: l’amélioration et la transformation de la condition ouvrière, c’est-à-dire du salariat. Pour de Gaulle, la chose est connue: il a lancé la formule de la «participation», d’abord appelée de manière plus juste «association capital-travail». L’objectif est «un changement de condition morale, qui fasse de l’homme un responsable au lieu d’être un instrument» [26]. Pour cela, «dans un même groupe d’entreprise, tous ceux qui en font partie, les chefs, les cadres, les ouvriers fixeraient ensemble, entre égaux, avec arbitrage organisé, les conditions de leur travail, notamment les rémunérations. Et ils les fixeraient de telle sorte que tous, depuis le patron ou le directeur inclus, jusqu’au manoeuvre inclus, recevraient de par la loi et suivant l’échelle hiérarchique, une rémunération proportionnée au rendement global de l’entreprise» [27]. La même idée est présente chez Louis-Napoléon, qui prévoit, dans l’Extinction du paupérisme, l’élection des contremaîtres dans toutes les entreprises de plus de dix salariés. L’un de ses ministres, Victor Duruy, témoigne: «Je crois qu’un remède existe, au moins pour beaucoup d’industries la participation de l’ouvrier aux bénéfices du patron. J’en ai souvent parlé au conseil [des ministres], mais inutilement. Un seul homme, l’Empereur, en comprenant l’importance.» [28] Dans une note de la fin de l’Empire Napoléon III écrit: «Le principe posé par les industriels qui ont associé les ouvriers à leurs bénéfices est celui-ci: une entreprise quelconque a besoin d’un fonds social. On suppose celui-ci composé de deux éléments, d’une part le capital fictif représenté par le travail des ouvriers, et d’autre part l’argent des actionnaires.» [29] N’est-ce pas là, avant la lettre, l’une des meilleures définitions de la participation gaullienne ?

Plus classiquement, l’amélioration de la condition ouvrière passe aussi par une augmentation du niveau de vie. Dans son fameux discours de Bordeaux, Louis Napoléon souhaite «conquérir à l’aisance cette partie encore si nombreuse de la population qui […] au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir des produits de première nécessité» [30]. Selon lui, en effet, «le travail qui crée l’aisance, et l’aisance qui consomme, voilà les véritables bases de prospérité d’un pays.» [31] De Gaulle, lui aussi, veut «procurer â la masse […] une situation matérielle meilleure» [32]: «Tous ces biens matériels. et spirituels auxquels chacun souhaite accéder, il s’agit de les rendre de plus en plus accessibles […] en procurant des moyens accrus pour les acquérir». [33] Et ce niveau de vie meilleur passe par la prospérité de l’économie, donc par la croissance de la production. Louis Napoléon l’affirme: «Il n’y a […] qu’un système général de bonne économie politique qui puisse, en créant la richesse nationale, répandre l‘aisance dans la classe ouvrière». De Gaulle le répète: «Si nous sommes pauvres ou en désordre, économiquement parlant, nous ne progresserons pas socialement.» [34]

Troisième grand axe de la politique économique et sociale du bonapartisme et du gaullisme: le libre-échange. Pour Louis Napoléon, «il faut multiplier les moyens d’échange pour rendre le commerce florissant; sans concurrence l’industrie reste stationnaire et conserve des prix élevés qui s’opposent aux progrès de la consommation. […] Pour encourager la production, il faut affranchir de tout droit les matières premières indispensables. […] L’industrie, stimulée par la concurrence, luttera avantageusement avec les produits étrangers et notre commerce, au lieu de languir, prendra un nouvel essor.» [35] Pour de Gaulle «la concurrence est nécessaire, c’est l’aiguillon qui est indispensable au progrès, et notamment au progrès économique. Il serait absurde, pour un pays, de s’enfermer comme nous le faisions autrefois, dans des douanes et des barrières» [36]. «C’est une certaine sécurité, mais une médiocrité certaine que les barrières des douanes, les bornes des interdictions et les clôtures des contingents ont apportées à notre industrie, à notre agriculture, à notre commerce. Au contraire, la compétition leur fera sentir l’aiguillon. On peut penser que, dans le combat, l’économie française adaptera son équipement, son esprit d’entreprise, ses méthodes, aux exigences de la réussite.» [37]

Mais ce libre-échangisme n’est pas un dogme. Ce n’est qu’un moyen, pour stimuler l’économie nationale, Il est tempéré par le souci de l’indépendance nationale. Louis Napoléon, pensant à l’autosuffisance en cas de guerre, l’exprime de façon classique: «Une nation est coupable de remettre à la merci des autres son approvisionnement des denrées de première nécessité. Pouvoir, d’un jour à 1’autre, être privé de sucre, de fer, c’est livrer sa destinée au décret étranger, c’est une sorte de suicide anticipé.» [38] Aussi s’oppose-t-il aux «apôtre de la liberté illimitée du commerce [qui] ont admis comme principe cet axiome: "A chaque pays son produit naturel"» [39]. De Gaulle, quant à lui, donne même pour objectif au développement économique de garantir la puissance de la France, donc l’indépendance nationale: «Quand nous transformons […] toute l’activité française, c’est parce que nous voulons que dans son progrès, notre pays soit lui-même au-dedans et au-dehors. […] Car l’indépendance aujourd’hui, ne peut aller sans le progrès.»[40] «La valeur économique […] que [notre développement] nous apporte, nous protège de l’emprise du dehors» [41] Les deux hommes voient donc les nations comme des économies en compétition voire en guerre, et non pas en terme de complémentarité. Ils ne sont pas adeptes de la division internationale du travail, «Aujourd’hui - dit Louis Napoléon - c’est par le perfectionnement de l’industrie, par les conquêtes du commerce, qu’il faut lutter avec le monde entier.» [42] De Gaulle le pense également «Que [chaque peuple] transforme en émulation créatrice et productrice par rapport aux autres nations ce qui fut et demeure trop souvent rivalité d’ambitions.» [43]

Le dernier axe de la politique économique napoléonienne et gaullienne est la volonté de concentration des entreprises. Cet objectif ne se trouve pas dans les déclarations de principes de Napoléon III et du général de Gaulle, mais dans la législation sur les sociétés, qu‘ils ont fait voter lorsqu’ils étaient au pouvoir. Le code du commerce de 1808 avait élaboré, pour les sociétés anonymes, un statut très contraignant: celles-ci ne pouvaient voir le jour qu’après avoir obtenu une autorisation, délivrée par la puissance publique après une longue procédure, et toujours révocables ; diverses mesures soumettaient leur fonctionnement à la tutelle publique. En un mot, on se méfiait de l’honnêteté des sociétés anonymes, et le contrôle qu’on avait cru devoir leur imposer entravait leur développement. De ce fait, la société en commandite était de loin la plus répandue à l’avènement du Second Empire. Celui-ci modifia la législation en deux étapes. Tout d’abord en 1863, lorsque fut créé le statut de société à responsabilité limitée («SARL»), sorte de société anonyme totalement libre, mais dont les actions sont nominatives et dont le capital ne peut dépasser un certain seuil. Ensuite en 1867, lorsqu’une loi libéra complètement les sociétés anonymes elles-mêmes. Etait ainsi posée la «pierre angulaire du grand capitalisme» comme disent les économistes: les sociétés anonymes à gros capitaux purent prendre leur essor. «Nous avons voulu ouvrir la voie libre et entière â toutes les combinaisons possibles des associations loyales» déclara Rouher. De Gaulle, à son tour, créa par deux lois de 1966 et 1967 de nouvelles de sociétés à directoire et les groupements d’intérêt économique («GIE»), organes communs à plusieurs sociétés et ayant un objet déterminé, tel que la recherche ou l’exportation. Les fusions d’entreprises furent également facilitées. Le cinquième plan avait par avance donné la raison d’être de cette nouvelle législation: «Une tâche essentielle sera de fortifier la puissance de compétitivité de l’industrie française en hâtant […] la création ou le développement de groupes à capitaux français de taille internationale constitués par la concentration technique, commerciale et financière des entreprises.»

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Avant, de conclure, et sans nous livrer à une étude détaillée de l’histoire économique et sociale du Second Empire et de la République gaullienne, il nous faut nous demander si ces objectifs ont réellement été atteints.

En matière de concentration d’entreprises, l’effet de la législation dont on vient de parler à l’instant fut, dans les deux cas foudroyant. De 1868 à 1870, c’est-à-dire en trois ans, il s’est créé en France autant de sociétés anonymes que pendant tout le demi-siècle précédent. Et entre 1966 et 1972, les opérations de fusion et autres concentrations boursières furent trois fois et demie supérieures, en moyenne annuelle, à ce qu’elles étaient entre 1950 et 1958. On notera également pour le Second Empire, indépendamment de cette législation, la naissance de grandes banques par actions telles que le Crédit Lyonnais, le CIC, le Crédit du Nord, ou l’éphémère Crédit Mobilier; dans le domaine des chemins de fer, la fusion des multiples sociétés en six grands réseaux nationaux; ainsi que le développement des entreprises du textile, de la sidérurgie et de la chimie. Pour l’époque gaullienne, citons quelques grands groupes nés de diverses fusions Aérospatiale, Elf-ERAP, CGE-Alsthom, Thomson-CSF. BNP, UAP, AGF, GAN, BSN, etc.

En matière de libre-échange, Napoléon III a effectivement rompu avec le protectionnisme qui était la règle depuis le début du siècle, Le traité de commerce de 1860 avec la Grande-Bretagne a été, de ce point de vue, le tournant du règne. D’autres accords douaniers ont suivi, avec presque tous les Etats d’Europe. De même, de Gaulle a accéléré hardiment la mise en place du «marché commun» prévu par le traité de Rome, revenant ainsi à une politique d’ouverture des frontières, qui avait été abandonnée depuis près d’un siècle. Le commerce extérieur tripla pendant les vingt ans du Second Empire et doubla pendant les dix ans de la présidence du général de Gaulle. Il fut d’ailleurs, aux deux époques, globalement bénéficiaire.

Les tentatives de transformation du salariat furent moins heureuses, en raison du conservatisme des acteurs économiques mais des progrès furent néanmoins faits: une loi de 1867 donna un cadre juridique aux coopératives et Napoléons III finança personnellement des initiative dans ce sens ; de Gaulle fut l‘origine des comités d’entreprise, en 1945, et imposa les ordonnances de 1959 et de 1967 qui permettaient la participation du personnel aux bénéfices de leur entreprise.

Quant au dirigisme, il fut effectivement pratiqué sous le Second Empire, par les moyens à la disposition du gouvernement (concessions de mines et de chemins de fer, autorisation de banques, etc.). Et le régime fut ponctué par deux discours programmes en matière économique, qui préfigurent presque la planification: le fameux discours de Bordeaux, en 1852; et surtout la non moins fameuse lettre à Achille Fould de janvier 1860. L’attachement du général de Gaulle à la planification, cette «ardente obligation» selon ses propres termes, est trop connue pour qu’on air besoin de s’y attarder. Il voulut même créer une sorte de mystique autour du plan.

Enfin, remarquons que le taux de croissance de la production, donc de la création de richesses, fut sous les deux régimes supérieur à la moyenne du siècle. Et le niveau de vie moyen s’accrut notablement, de telle sorte qu’on peut dire que le Second Empire a fait sortir la France de la sous-alimentation et l’a fait entrer dans l‘ère industrielle; et que la république gaullienne (et pompidolienne) l’a fait accéder à la société de consommation.

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On a constaté que les recettes économiques du bonapartisme et du gaullisme sont d’inspirations très diverses les convictions dirigistes sont puisées à la source du socialisme étatique, notamment du saint-simonisme et du marxisme; la volonté de transformation du salariat est empruntée au socialisme autogestionnaire; le libre-échange est l’un des credos du libéralisme (en même temps que du saint-simonisme); et la concentration des entreprises est la règle du capitalisme. En fait, comme on le voit, tout en rejetant symétriquement le capitalisme libéral et le socialisme, Napoléon III et de Gaulle empruntent aux deux, et en font la synthèse.

Mais le fond de la philosophie économique et sociale du bonapartisme et du gaullisme est à chercher ailleurs. De Gaulle en appelle à «une autre psychologie que celle de l’exploitation des uns par les autres ou bien celle de la lutte des classes» [44]. Et il ajoute: «Faudra-t-il donc que nous demeurions dans cet état de malaise ruineux et exaspérant où les hommes qui travaillent ensemble à la même tâche opposent organiquement leurs intérêts et leurs sentiments.» [45] Napoléon III s’exprime de manière semblable: «La lutte entre le capital et le travail produit des effets déplorables pour tout le monde.» [46] Il faut, selon lui «réunir les différentes classes de la société, faire cesser les jalousies qui existent entre elles» [47], car «l’intérêt du riche n’est pas opposé à l’intérêt du pauvre» [48].

Ce rejet de la lutte des classes, cette volonté de «rassemblement» au plan économique et social (comme au plan politique, du reste), se fonde sur une vision essentiellement morale de la société. Napoléon III et de Gaulle refusent le matérialisme, qu’il soit doctrinal («historique») ou qu’il soit mercantile, parce que l’Homme, dans toute sa dimension, est au centre de leurs préoccupations. On retrouve là une inspiration chrétienne, celle du «catholicisme social» au XIXème siècle, et celle de la «doctrine sociale de l’Eglise» au XXème.

Toutefois, comme la référence religieuse est absente des théories napoléoniennes et gaulliennes en la matière, il vaut mieux considérer le bonapartisme et le gaullisme sur le plan économique et social, tout simplement comme un humanisme. Mais un humanisme d’inspiration chrétienne.

Francis Choisel

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[1] Des idées napoléoniennes, chap. III, § «industrie».
[2] Extinction du paupérisme, cbap. 1, § «industrie».
[3] Analyse de la question des sucres, chap. II, § «intérêt des consommateurs».
[4] Discours du 1er mai 1850.
[5] Entretien radiodiffusé et télévisé du 7 juin 1968.
[6] Conférence de presse du 4 février 1965.
[7] Discours du 7 avril 1850.
[8] Message du 7 Juin 1849 à l’assemblée législative.
[9] Discours du 16 août 1850.
[10] Intervention du 26 octobre 1848 à l’assemblée constituante.
[11] Conférence de presse du 4 février 1965.
[12] Allocution radiodiffusée et télévisée du 31 décembre 1968.
[13] De Gaulle, dans ses conférences de presse du 16 mai 1967 et du 29 juillet 1963.
[14] Discours d’Oxford, 25 novembre.
[15] T. 2, p.122.
[16] Entretien radiodiffusé et télévisé du 7 juin.
[17] Chap.V.
[18] Analyse de la question des sucres, chap.II, § «intérêts industriels».
[19] Ibib., chap. V, § «intérêt de la fabrication indigène».

[20] Discours du trône, 16 février.
[21] Discours du 2 mars à l’assemblée consultative.
[22] T.1, p.143
[23] Chap.I, § «industrie».
[24] Discours du trône du 15 février 1865.
[25] Discours de Strasbourg, le 7 avril 1947.
[26] Mémoires d’Espoir, t.2, p.123.
[27] Discours de Saint-Étienne, le 4 février 1948
[28] Lettre à Émile Ollivier, citée par ce dernier dans l’Empire libéral, t. XIII, p.240.
[29] Note manuscrite du 23 juillet 1869, Arch. Nat., 400 AP 54.
[30] 9 octobre 1852.
[31] Extinction du paupérisme, chap.V
[32] Mémoires d’Espoir, t.2, p.165.
[33] Conférences de presse du 14 janvier 1963.
[34] Entretien radiodiffusé et télévisé du 13 décembre 1965.
[35] Lettre programme du 5 janvier 1860 à Achille Fould, ministre d’Etat.
[36] Entretien radiodiffusé et télévisé du 14 décembre 1965.
[37] Mémoires d’Espoir, t.1 p.152.
[38] Analyse de la question des sucres, chap. III, paragraphe de conclusion.
[39] Ibid., ch. II, § «intérêt des consommateurs»
[40] Allocution radiodiffusée et télévisée du 10 août 1967.
[41] Discours de Lyon, le 28 septembre 1963.
[42] Discours à l’exposition de l’industrie, le 31 août 1849.
[43] Réponse au toast porté par le président de la république de Bolivie, le 28 septembre 1964.
[44] Discours de Sainte Etienne, le 4 janvier 1948
[45] Discours de Strasbourg, le 7 avril 1947
[46] Fragment d’une note manuscrite du 23 juillet 1869,arch. Nat.400 AP 54
[47] Discours de Lyon, le 16 août 1850
[48] Discours de l’exposition de l’industrie, le 31 août 1849.
 

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