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Article publié, dans les
Nouveaux Cahiers de 89,
revue éditée par le Club 89, club de réflexion politique
d’inspiration gaulliste et libérale.
(juin1991)
Le gaullisme, demain
Le Club 89, en 1991, peut-il encore
raisonnablement se réclamer, comme il le fait, des idées gaulliennes ?
Peut-il construire, pour l'an 2000, un projet d'avenir sur de si
vieilles fondations ? Tant de choses ont changé, en France et dans le
monde, depuis qu'est né le gaullisme!
Encore faudrait-il savoir ce qu'on
entend par "gaullisme". Celui-ci ne se limite pas aux quelques
orientations politiques majeures qui ont marqué la physionomie de la
France de la deuxième moitié du vingtième siècle. Le gaullisme, ce n'est
pas seulement l'élection du chef de l'État au suffrage universel direct,
la force de frappe, la participation, ou la décolonisation de l'Algérie.
Le gaullisme est d'abord un idéal qu'on peut résumer en deux formules :
humanisme d'essence chrétienne, patriotisme altruiste. C'est ensuite un
comportement : l'adaptation de cet idéal aux circonstances et son
incarnation dans un homme. C'est enfin, et surtout, une démarche
intellectuelle originale que nous voudrions essayer d'analyser
brièvement.
La synthèse, pas le compromis
Comme nous avons démontré, dans un
ouvrage publié récemment, que cette démarche est commune au bonapartisme
de Napoléon III et au gaullisme du général de Gaulle, on nous pardonnera
de citer le premier autant que le second.
Ainsi est-ce Louis-Napoléon Bonaparte
qui explique le plus clairement la vision politique gaullienne
consistant à se situer "au-dessus des partis": «Dans tous les pays,
les besoins et les griefs du peuple se formulent en idées, en principes,
et forment les partis. Ces associations d'individus, qui naissent d'un
mouvement commun, mais d'esprits différents, ont chacune leurs défauts
et leurs passions, comme elles ont aussi chacune leur vérité. Pressées
d'agir par la fermentation sociale, elles se heurtent, se détruisent
réciproquement, jusqu'à ce que la vérité nationale, se formant de toutes
ces vérités partielles, se soit élevée, d'un commun accord, au-dessus
des passions politiques.» Le gaullisme est donc une synthèse des
diverses «familles spirituelles» entre lesquelles se partagent
les Français, une osmose entre des courants de pensée souvent
antagonistes.
De la sorte, et contrairement à ce
que l'on pourrait croire en écoutant le Général lui-même, le gaullisme
n'est pas un «ni, ni» mais un «et, et». En matière de légitimité,
Napoléon III fonde son pouvoir à la fois sur une certaine forme de droit
divin et sur la souveraineté nationale; il est «par la grâce de Dieu
et la volonté nationale, empereur des Français» De même, de Gaulle,
homme providentiel et plébiscité par le peuple. Le «ni, ni», en la
matière, c'est l'orléanisme, qui ne repose ni sur le droit divin
(Louis-Philippe n'est pas l'héritier légitime du trône) ni sur une
véritable souveraineté nationale (il n'est pas l'élu du peuple). Comme
le souligne une chanson de l'époque, l'orléanisme est une quasi -légitimité.
Alors que le bonapartisme et le gaullisme se fondent sur une double
légitimité. Et en matière économique, même si de Gaulle, dénonçant
«tout à la fois un capitalisme abusif et un communisme écrasant»
semble ne vouloir ni du socialisme, ni du libéralisme, il s'inspire
pourtant de l'un tout autant que de l'autre; il est à la fois dirigiste
et libéral, authentiquement et pleinement l'un et l'autre.
En un mot, la synthèse n'est pas le
compromis, pas le «juste milieu». Certes, avec le centre, le gaullisme
a un point commun : le rejet des sectarismes. N'est-ce pas ce que de
Gaulle voulait dire en fustigeant le «régime exclusif des partis»?
Mais de Gaulle est loin d'être un «modéré» : il n'était pas
«modérément» pour la poursuite de la guerre en juin 1940; il n'était
pas l'adepte d'un «juste milieu» entre la Résistance et la
collaboration ... De Gaulle est un passionné, tout d'un bloc. Et même
lorsqu'il lui arrive de rechercher une position d'équilibre, il procède
non par la méthode du compromis mais par l'affirmation d'un excès
contraire, comme il l'explique lui-même : «Le monde est fait d'idées
qui se compensent. Faute de cet équilibre, où irions-nous? Il faut un
frein d'autant plus fort que le char est plus rapide..» Au pouvoir,
ses «coups politiques» sont un bon exemple de cette méthode et de ce
tempérament; tels que le «Vive le Québec libre! » ou
«L'Europe! L'Europe!» qui, précisément, ont pour effet d'agacer au
plus haut point les personnalités modérées.
Le gaullisme peut , de ce point de
vue, se définir comme un radicalisme, au sens où l'on parlait aux débuts
de la IIIème République de républicains radicaux (comme Gambetta ou
Clemenceau) par opposition aux républicains modérés (tels Ferry ou
Grévy). Prenons un autre exemple, avec le discours du 24 mai 1968, qui
exprime la véritable analyse du général de Gaulle sur la crise étudiante
et sociale, et dont il tenta de tirer les conséquence par son référendum
d'avril 1969 : "«Tout le monde comprend, évidemment, quelle est la
portée des actuels événements (...). On y voit tous les signes qui
démontrent la nécessité d'une mutation de notre société. (...) Certes,
dans la situation bouleversée d'aujourd'hui, le premier devoir de l'État,
c'est d'assurer, en dépit de tout, l'ordre public. (...) Voilà pour
l'immédiat. Mais, ensuite, il y a sans nul doute à modifier les
structures, c'est-à-dire à réformer.» De Gaulle pense que
«maintenir» l'ordre ne suffit pas, qu'il faut l'assurer en profondeur,
en supprimant les causes du désordre, c'est-à-dire les causes du
mécontentement. Louis-Napoléon disait quant à lui : «L'ordre, ce
n'est pas seulement le gendarme.» Pour les deux hommes, il faut
donc prendre les problèmes à leur racine et non se contenter de les
régler superficiellement en n'agissant que sur leurs effets.
La synthèse gaullienne est donc une
addition des contraires, une fusion d'idées fortes, issues des divers
courants de pensée qui agitent la vie intellectuelle et politique
française, démarche à laquelle répond une volonté de rassemblement des
hommes et des partis. Il y a ainsi quelque chose de paradoxal dans les
idées gaulliennes, et qui est leur véritable originalité : le gaullisme
est une sorte de transcendance politique, au sens où il résoud les
contradictions du débat public en s'élevant au-dessus d'elles, et sans
rien faire perdre de leur force aux idées qu'il emprunte.
Réconcilier le passé et l'avenir
Une seconde analyse de Napoléon III,
à propos de la Révolution française, nous permettra d'approfondir encore
la démarche de synthèse du gaullisme : «Lorsque les idées ont
gouverné le monde pendant de longues périodes, perdant, par la
transformation nécessaire des sociétés, de leur force et de leur empire,
il en surgit de nouvelles, destinées à remplacer celles qui les
précédaient. (...) Mais l'enfantement (...) est pénible, l'oeuvre des
siècles ne se détruit pas sans des secousses terribles! (...) Napoléon
apparut, débrouilla ce chaos de néant et de gloire, sépara la vérité des
passions, les éléments de succès des germes de mort et ramena à l'idée
de synthèse tous ces grands principes qui, luttant sans cesse entre eux,
compromettraient le succès auquel tous étaient intéressés. (...) (Il
s'empara) du génie régénérateur.» De Gaulle, qui pense de même,
croit en un certain déterminisme historique, parfaitement cohérent
d'ailleurs, avec le fatalisme qui est le sien au plan personnel et qui
fonde la conviction de sa prédestination. Aussi, contrairement aux
apparences , le gaullisme n'est-il pas d'abord un refus de
l'inéluctable, mais une soumission au "sens de l'Histoire". L'appel du
18 juin est d'abord une magistrale analyse prévisionnelle de ce
qu'allait être l'évolution de la guerre; on voit plus nettement encore
que l'«Algérie algérienne» est l'acceptation de l'inévitable;
on comprend aussi, aujourd'hui, combien le «Québec libre» et l'"«Europe
de l'Atlantique à l'Oural» s'inscrivaient dans une juste
compréhension de l'évolution historique. De Gaulle est un visionnaire,
pas un Don Quichotte. Il est «l'accoucheur de l'Histoire», le
«génie régénérateur» qui veut «amener la France à épouser son
siècle». A propos de son oncle, Napoléon III écrit : «Prompt à
saisir la tendance de la civilisation, l'Empereur en accélérait la
marche, en exécutant sur le champ ce qui n'était renfermé que dans les
lointains décrets de la Providence.» De même, de Gaulle
s'applique à discerner le sens de l'évolution historique, afin de se
mettre à sa tête et de l'accélérer. Il est ainsi un révolutionnaire,
mais par fatalisme, non par révolte.
À
dire vrai, de Gaulle n'est pas seulement révolutionnaire. Là encore, il
procède par synthèse, entre la tradition et la révolution : «Il y a
l'éternel courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux
changements, qui est naturellement nécessaire, et puis il y a aussi un
courant de l'ordre, de la règle, de la tradition, qui lui aussi est
nécessaire. C'est avec tout cela qu'on fait la France.» Dans le
discours déjà cité de mai 1968, on voit que de Gaulle est à la fois
pleinement soixante-huitard (il rejette la société de consommation et
veut la réformer en profondeur) et tout aussi fortement
anti-soixante-huitard (il exige le retour à l'ordre par la mise en
oeuvre de la répression). Ayons encore une fois recours à l'analyse de
Louis-Napoléon Bonaparte : selon lui, Napoléon 1er
fut «le médiateur entre deux siècles ennemis», c'est-à-dire
entre l'Ancien Régime (le dix-huitième siècle) et la Révolution de 1789
(le dix-neuvième siècle). Par transposition, on peut considérer que de
Gaulle fut le médiateur entre le dix-neuvième et le vingtième siècles,
entre la société libérale bourgeoise et la révolution socialiste de
1917.
Conçu de la sorte, le gaullisme n'est
d'aucun temps. Sa démarche peut s'appliquer au siècle prochain aussi
bien qu'au nôtre. Être gaulliste, demain comme hier, ce sera rechercher
une synthèse entre les diverses familles spirituelles du moment et
placer en son centre la dignité de l'Homme et la grandeur de la France.
Ce sera faire une synthèse nouvelle entre les courants de pensée
anciens, car ceux-ci auront évolué; ce sera faire la synthèse entre ces
courants de pensée anciens et un ou plusieurs courants de pensée
nouveaux, "révolutionnaires".
Cette famille spirituelle nouvelle,
qui rendra la synthèse gaullienne caduque et en appellera une nouvelle,
nous semble déjà en gestation : notre société peut se définir d'abord
comme une "société de consommation"; la "révolution" qui menace ses
fondements n'est autre que l'écologie. Si celle-ci accède au rang de
véritable philosophie politique, si elle se développe et s'affirme comme
une vision globale du monde et de l'organisation sociale, avec ses excès
et ses ses erreurs, et aussi sa part de vérité, le gaullisme sera la
réconciliation entre notre société de consommation libérale et sociale,
et la contestation écologiste. Ce sera un humanisme écologiste et
patriote.
Puissent les Clubs 89 travailler à
cette synthèse.
Francis Choisel
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