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Article publié dans la
Revue de l’Institut Catholique de
Paris (n° 57, janvier-mars 1996) et dans le bulletin du Centre
d’Études et de Recherches sur le Bonapartisme (C.E.R.B., n° 2,
mars-avril 1997)
Prolongeant son livre
Bonapartisme et gaullisme, Francis Choisel résume ici sa définition de
ces deux systèmes de pensée et d’action afin d’imaginer sous quelle
forme ils pourraient renaître au vingt-et-unième siècle.
Le gaullisme hors de son siècle
[1]
Peut-il y avoir un
gaullisme sans de Gaulle ? La question est classique. Elle se posait du
vivant du général. Vingt-cinq ans après sa mort, un siècle après sa
naissance, elle se pose toujours, alors qu'un parti continue à se
réclamer de ses idées et que tous les hommes politiques, de la droite à
la gauche et du centre aux extrêmes, invoquent sa mémoire. Autant dire
que répondre à cette question consiste plus à définir ce qu'est le vrai
gaullisme, celui du général de Gaulle, qu'à estimer les chances de sa
pérennité.
Certains considèrent
que, de Gaulle mort, il n'y a plus de gaullisme. Car, selon eux, le
gaullisme n'est pas une idéologie, une doctrine, un système. C'est le
simple attachement à un homme et à sa politique, telle qu'elle fut menée
en son temps; le gaullisme est un pragmatisme, une façon d'être, un
comportement face aux événements. Et vouloir en faire un courant de
pensée serait un contresens total. Au surplus, de Gaulle et le gaullisme
sont le produit de circonstances exceptionnelles et non reproductibles;
ils sont un moment de notre Histoire, irrémédiablement révolu. De Gaulle
est inimitable. Ce gaullisme est celui des compagnons.
Mais il existe aussi
un gaullisme des disciples et des politologues, moins incarné et plus
théorisé. Selon la thèse désormais classique de René Rémond, le
gaullisme est l'un des trois courants qui composent la droite française
depuis la révolution de 1789; le gaullisme, qui a d'abord pris la forme
du bonapartisme des deux empires, du boulangisme, puis du nationalisme
des premières années du vingtième siècle, correspond à une vision
politique permanente dans la pensée et dans l'opinion françaises. De
Gaulle est en effet un homme à idées-forces, théoricien militaire mais
aussi théoricien et exégète constitutionnel, penseur social, doctrinaire
économique, idéologue des relations entre peuples et nations. Et quand
même il n'aurait pas lui-même clairement défini sa doctrine, les
exemples qu'il a donnés sont suffisamment clairs pour que l'on puisse
tirer des enseignements cohérents de son action et qu'il soit permis
d'en déduire un système.
Les recherches que
nous avons menées — et dont nous avons livré au public les conclusions
dans un ouvrage publié il y a quelques années[2]
— nous ont conduit à rejeter la première de ceux deux interprétations.
Nous avons en effet rencontré de trop nombreuses et de trop profondes
convergences entre la pensée, l'oeuvre et les méthodes de gouvernement
de Napoléon III et celles du général de Gaulle pour qu'il s'agisse là de
quelque chose de fortuit. Mais l'objet de cet article n'est pas de
reprendre et de résumer notre argumentation, en nous répétant. Il est
d'aller plus loin. «Puisqu'il y a eu un gaullisme avant de Gaulle, à
savoir le bonapartisme, un gaullisme après de Gaulle est possible, qui
sera aussi un nouveau bonapartisme» : voilà le postulat de départ.«Quel
pourra être la physionomie de ce nouveau bonapartisme, de ce gaullisme
d'après de Gaulle?»: voilà le but que nous fixons à notre réflexion.
Exercice périlleux pour l'historien, puisqu'il consiste à tourner son
regard vers l'avenir autant que vers l'étude et le commentaire du passé.
Pour cela, il nous
faudra d'abord, avec une grande rigueur, extraire le gaullisme et le
bonapartisme de leur temps et de ce qui est lié à la personne de leurs
fondateurs; il faudra, en quelque sorte, les «désincarner». Nous
dégagerons ainsi leur essence, leur esprit, au sens chimique de ces
termes; et, ayant par là procédé à leur «distillation», ou à leur
«raffinage», nous obtiendrons un gaullisme totalement pur. Ce sera
l'essentiel de notre démarche. Il nous restera alors à le réincarner
dans un XXIème siècle
à définir.
*
Tout en nous situant parmi ceux qui croient possible un gaullisme sans
de Gaulle, nous n'en réfutons pourtant pas moins l'opinion de ceux qui
le considèrent comme un courant de pensée autonome et permanent. Le
réduire à n'être que cela serait un énorme contresens.
Car l'un des
fondements du gaullisme est, précisément, de refuser de s'inscrire dans
un courant de pensée. Comme souvent, c'est Louis-Napoléon Bonaparte qui
exprime le plus clairement la vision qui est aussi celle du général de
Gaulle : «Dans tous les pays, les besoins et les griefs du peuple se
formulent en idées, en principes, et forment les partis. Ces
associations d'individus, qui naissent d'un mouvement commun, mais
d'esprits différents, ont chacune leurs défauts et leurs passions, comme
elles ont aussi chacune leur vérité. Pressées d'agir par la fermentation
sociale, elles se heurtent, se détruisent réciproquement, jusqu'à ce que
la vérité nationale, se formant de toutes ces vérités partielles, se
soit élevée, d'un commun accord, au-dessus des passions politiques.»[3].
De Gaulle parle, quant à lui, de «familles spirituelles» plutôt
que de «vérités partielles» et d'«objectifs de salut public»
plutôt que de «vérités nationales» mais son analyse est semblable
et les termes interchangeables. Il ne disait pas autre chose encore, en
se voulant «au-dessus des partis».
Le gaullisme est donc
une synthèse entre divers courants de pensée contradictoires; il n'est pas l'un
d'eux. Il n'est pas un courant de la droite, — pour prendre un langage
commode en matière politique — ni la droite tout entière, pas plus qu'il
n'est à gauche. Il est la synthèse entre la droite et la gauche.
Reste à définir le
mécanisme de cette synthèse. A écouter et à lire le général de Gaulle,
il procéderait par rejet symétrique. En matière économique et sociale,
par exemple, il ne veut ni le socialisme ni le libéralisme : «Nous
repoussons la tyrannie du totalitarisme et [...] en même temps, nous
rejetons le fatalisme inhumain du laissez faire, laissez passer.»[4]
Il dénonce «tout à la fois un capitalisme abusif et un communisme
écrasant»[5].
Mais la démarche du gaullisme et du bonapartisme n'est qu'en apparence
un «ni, ni». En réalité, c'est bien plutôt un «et, et», comme le montre
leur conception de la légitimité : Napoléon III fondait son pouvoir à la
fois sur une certaine conception du droit divin et sur la souveraineté
nationale dans son application plébiscitaire. Il était «par la grâce
de Dieu et la volonté nationale empereur des Français». De même, de
Gaulle, homme providentiel et élu du peuple. Le «ni, ni», en la matière,
c'est l'orléanisme, qui ne repose ni sur le droit divin (Louis-Philippe
n'est pas l'héritier légitime du trône) ni sur une véritable
souveraineté nationale (il n'est pas l'élu du peuple). Comme le souligne
une chanson de l'époque, l'orléanisme est une «quasi» légitimité. Alors
que le bonapartisme et le gaullisme se fondent sur une double
légitimité. Ainsi, en matière économique, pour reprendre l'exemple
choisi plus haut, le gaullisme est à la fois dirigiste et libéral,
authentiquement et pleinement l'un et l'autre.
Le bonapartisme ne se
confond pas avec l'orléanisme. Il n'est pas un «juste milieu». De même,
le gaullisme n'est pas un centre[6].
Certes, avec le centre, le gaullisme a un point commun : le rejet des
sectarismes. N'est-ce pas ce que de Gaulle voulait dire en fustigeant le
«régime exclusif des partis»? Mais de Gaulle est loin d'être un «modéré» : il n'était pas
«modérément» pour la poursuite de la guerre en
juin 1940; il n'était pas l'adepte d'un «juste milieu» entre la
Résistance et la collaboration ... De Gaulle est un passionné, un homme
tout d'un bloc. Et même lorsqu'il lui arrive de rechercher une position
d'équilibre, il procède non par la méthode du compromis mais par
l'affirmation d'un excès contraire, comme il l'explique lui-même : «
Le monde est fait d'idées qui se compensent. Faute de cet équilibre, où
irions-nous? Il faut un frein d'autant plus fort que le char est plus
rapide.»[7]
Au pouvoir, ses «coups politiques» sont un bon exemple de cette méthode
et de ce tempérament; tels que le «Vive le Québec libre! » ou
«L'Europe!
L'Europe!» qui, précisément ont pour effet d'agacer au plus haut
point les personnalités modérées.
Le gaullisme peut
donc, de ce point de vue, se définir comme un radicalisme,
au sens originel et étymologique de ce terme[8],
au sens où l'on parlait aux débuts de la IIIème République
de républicains radicaux (comme Gambetta ou Clemenceau) par opposition
aux républicains modérés ou «opportunistes» (tels Ferry ou Grévy).
Prenons un dernier exemple, avec le discours du 24 mai 1968, qui exprime
la véritable analyse du général de Gaulle sur la crise étudiante et
sociale, et dont il tenta de tirer les conséquence par son référendum
d'avril 1969 : «Tout le monde comprend, évidemment, quelle est la
portée des actuels événements, universitaires, puis sociaux. On y voit
tous les signes qui démontrent la nécessité d'une mutation de notre
société. (...) Certes, dans la situation bouleversée d'aujourd'hui, le
premier devoir de l'État, c'est d'assurer, en dépit de tout, l'ordre
public. (...) Voilà pour l'immédiat. Mais, ensuite, il y a sans nul
doute à modifier les structures, c'est-à-dire à réformer.» Il pense
que «maintenir» l'ordre ne suffit pas, qu'il faut l'assurer en
profondeur, en supprimant les causes de désordre, c'est-à-dire les
causes du mécontentement. Louis-Napoléon disait quant à lui : «L'ordre,
ce n'est pas seulement le gendarme.» Pour les deux hommes, il faut
donc prendre les problèmes à leur racine et non se contenter de les
régler superficiellement. Ainsi, de Gaulle est-il à la fois pleinement
soixante-huitard (il rejette la société de consommation et veut la
réformer en profondeur) et tout aussi fortement anti-soixante-huitard
(il exige le retour à l'ordre par la mise en œuvre de la répression). De
même Louis-Napoléon est-il quarante-huitard en même temps
qu'anti-quarante-huitard.
La synthèse gaullienne
est donc une addition des contraires, une fusion d'idées fortes, issues
des divers courants de pensée qui agitent la vie intellectuelle et
politique française, démarche à laquelle répond une volonté de
rassemblement des hommes et des partis. Il y a ainsi quelque chose de
paradoxal dans les idées gaulliennes, et qui est leur véritable
originalité : le gaullisme, comme le bonapartisme, est une sorte de
transcendance politique, au sens où il résout les contradictions du
débat politique en s'élevant au-dessus d'elles, et sans rien faire
perdre de leur force aux idées qu'il emprunte.
*
Le second fondement intemporel du gaullisme est la philosophie de
l'Histoire, la conception de l'évolution historique, qui le sous-tend.
C'est encore Napoléon III qui la résume le mieux, à propos de la
Révolution française : «Lorsque les idées ont gouverné le monde
pendant de longues périodes, perdant, par la transformation nécessaire
des sociétés, de leur force et de leur empire, il en surgit de
nouvelles, destinées à remplacer celles qui les précédaient. […] Mais
l'enfantement [...] est pénible, l'oeuvre des siècles ne se détruit pas
sans des secousses terribles! [...] Napoléon apparut, débrouilla ce
chaos de néant et de gloire, sépara la vérité des passions, les éléments
de succès des germes de mort et ramena à l'idée de synthèse tous ces
grands principes qui, luttant sans cesse entre eux, compromettraient le
succès auquel tous étaient intéressés. [...] [Il s'empara] du
génie régénérateur.»[9]
De Gaulle, qui pense de même, croit en un certain déterminisme
historique, parfaitement cohérent d'ailleurs, avec le fatalisme qui est
le sien au plan personnel et qui fonde la conviction de sa
prédestination. Aussi, contrairement aux apparences et à ce que certains
croient, le gaullisme n'est-il pas d'abord un refus triomphant de
l'inéluctable, mais une soumission au «sens de l'Histoire». L'appel du
18 juin est d'abord une magistrale analyse prévisionnelle de ce
qu'allait être l'évolution de la guerre; on voit plus nettement encore
dans la gestion de la crise algérienne cette même démarche d'acceptation
de l'inéluctable; on comprend aussi, aujourd'hui, combien le «Québec
libre» et l' «Europe de l'Atlantique à l'Oural»
s'inscrivaient dans une juste compréhension de l'évolution historique.
De Gaulle est un visionnaire, pas un Don Quichotte. Être gaullien, c'est
savoir être «l'accoucheur de l'Histoire», le «génie régénérateur»
dont parle Louis-Napoléon. De Gaulle veut «amener la France à épouser
son siècle»; Louis-Napoléon, quant à lui, affirme : «Marchez à la
tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous
soutiennent. Marchez à leur suite, elles vous entraînent. Marchez contre
elles, elles vous renversent.»[10]
De Gaulle et les Bonaparte s'appliquent à discerner le sens de
l'évolution historique, afin de se mettre à sa tête et de l'accélérer :
«Prompt à saisir la tendance de la civilisation, l'Empereur en
accélérait la marche, en exécutant sur le champ ce qui n'était renfermé
que dans les lointains décrets de la Providence.»[11]
De Gaulle, comme les Napoléon, est ainsi un révolutionnaire, mais par
fatalisme, non par révolte.
À dire vrai, de
Gaulle n'est pas seulement révolutionnaire. Là encore, il procède par
synthèse entre la tradition et la révolution: «Il y a l'éternel
courant du mouvement qui va aux réformes, qui va aux changements, qui
est naturellement nécessaire, et puis il y a aussi un courant de
l'ordre, de la règle, de la tradition, qui lui aussi est nécessaire.
C'est avec tout cela qu'on fait la France.»[12]
Ayons encore une fois recours à l'analyse de Louis-Napoléon Bonaparte :
selon lui, Napoléon Ier fut «le médiateur entre deux siècles ennemis»[13],
c'est-à-dire entre l'Ancien Régime (le XVIIIème siècle)
et la Révolution de 1789 (le XIXème siècle).
Par transposition, on peut considérer que de Gaulle fut le médiateur
entre le XIXème et
le XXème siècles,
entre la société libérale bourgeoise et la révolution socialiste de
1917.
*
Si l'on s'en tenait à cette définition du gaullisme — synthèse entre les
familles spirituelles du moment, synthèse entre l'héritage des siècles
passés et l'apport d'une révolution — on aurait réduit le gaullisme à un
simple pragmatisme. Un pragmatisme audacieux et visionnaire certes, et
non pas prudent et à courte vue; un pragmatisme rassembleur et non
machiavélique; mais un pragmatisme seulement. Or, selon de Gaulle, «la politique [est] l'action au service d'une idée forte et simple»[14];
et «il faut à la politique un élan qui la soulève»[15].
En un mot, la synthèse gaullienne s'opère par référence à un idéal; la
démarche n'est pas neutre. Au demeurant, pour débrouiller le «bon» et le
«mauvais», pour faire le tri entre les idées contradictoires, n'est-il
pas indispensable d'avoir des critères de choix, qui peuvent être
extrêmement variables d'un individu à l'autre? En simplifiant, on peut
affirmer que le gaullisme se réfère à deux idéaux fondamentaux.
En premier lieu, il se
fonde sur un humanisme d'essence chrétienne, ceci par opposition au
matérialisme et au totalitarisme; il appelle «une autre psychologie
que celle de l'exploitation des uns par les autres ou bien celle de la
lutte des classes»[16]:
Car«le capitalisme, du point de vue de l'Homme, n'offre pas de
solution satisfaisante.»[17]
Et le communisme non plus. De Gaulle veut «un changement de condition
morale qui fasse de l'Homme un responsable au lieu d'être un instrument»[18].
Le but final de son action est l'épanouissement de chaque homme, pris
pour ce qu'il est dans la tradition chrétienne, c'est-à-dire un individu
unique, irréductible à aucun autre, animé autant par des sentiments (une
âme) que par la raison et par ses intérêts. Cet humanisme se définit
comme l'exaltation du libre arbitre, donc de la responsabilité, et de la
fraternité. Il s'exprime dans la Déclaration des droits de l'Homme et du
citoyen de 1789, conçue comme l'aboutissement et le triomphe de la
philosophie issue de la religion chrétienne, et non comme sa négation.
Le second idéal
fondamental, lié au précédent, est un patriotisme altruiste, par
opposition à l'égoïsme individuel ou national, et à l'internationalisme
ou au mondialisme. Le but du gaullisme est l'épanouissement de la
France, par sa grandeur et son indépendance, qui permettent
l'accomplissement de sa «mission» et l'épanouissement de tous les
Français, pris collectivement et solidairement: «Aujourd'hui plus que
jamais, nous tenons à l'indépendance. D'abord parce que, depuis beaucoup
de siècles, nous en avons pris l'habitude. Ensuite, parce que nous
pensons, après maintes expériences, être les meilleurs juges de ce que
nous avons à faire. Enfin parce que l'effacement de la France serait
désastreux pour le monde entier.»[19]
Celle-ci a, en effet, une «vocation qui en fit en permanence un
champion des droits des hommes»[20]:«Le
vieux peuple que nous sommes a assez vécu pour savoir qu'il est un
champion dont les hommes libres ne se passent pas. […] Il y a un
pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté
du monde.»[21]
*
Cela étant posé, quelle forme aura le gaullisme demain ?
En premier lieu, il
sera une synthèse nouvelle entre les diverses familles spirituelles du
moment; car, chaque courant de pensée évoluant par lui-même, la synthèse
doit en permanence être réactualisée.
Mais surtout, le
gaullisme de demain sera la synthèse entre le XXème et
le XXIème siècles.
Il reste à savoir quelle «révolution culturelle» séparera notre siècle
du prochain, comme 1789 a séparé le XVIIIème du
XIXème siècles et
comme 1917 a séparé le XIXème du
XXème siècles. La
prospective est évidemment difficile. Qu'on nous permette cependant de
risquer une hypothèse. Notre société peut se définir d'abord comme une
société de consommation; la révolution culturelle qui la menace et qui
gronde ne serait-elle pas la prise de conscience et la revendication
écologiques ? Dès lors que l'écologie sera devenue une véritable «révolution», le gaullisme de l'avenir sera la réconciliation entre la
société de consommation et cette révolution écologique, la synthèse
entre les courants de pensée traditionnels et ce nouveau courant
écologiste.
Enfin, le gaullisme
restera un humanisme patriote, c'est-à-dire qu'au coeur de cette
synthèse nouvelle resteront la dignité de l'Homme et la grandeur de la
France.
Toutefois, pour que
cette synthèse puisse s'opérer, il faudra probablement des circonstances
exceptionnelles et dramatiques, semblables à la révolution de 1789 dans
laquelle disparut toute une société et qui se répandit sur tout le
continent dans une guerre d'un quart de siècle, ou telles que la Seconde
guerre mondiale qui entraîna dès les premiers mois l'écroulement de
l'État républicain en France. Ces circonstances révéleront un homme de
caractère, un homme d'action, qui réalisera en lui-même la synthèse. Le
gaullisme ne se conçoit en effet que comme incarné.
Peut-être d'ailleurs
une réelle démarche de synthèse ne peut-elle se conduire
qu'individuellement, en soi-même, toute tentative de résolution des
contradictions menée collectivement aboutissant en fait au compromis,
non à la synthèse. Or, si la synthèse ne peut être qu'individuelle, elle
doit, pour triompher, s'imposer aux autres, face aux solutions extrêmes
et exclusives et face aux compromis sans vigueur, voire s'imposer à
l'opinion générale, donc au peuple. Napoléon Ier disait
: «Le premier devoir d'un prince, sans doute, est de faire ce que
veut le peuple, mais ce que veut le peuple n'est presque jamais dans ce
qu'il dit : sa volonté, ses besoins, doivent se trouver moins dans sa
bouche que dans le coeur du prince.»[22]
Il faisait ainsi écho à Rousseau, qui affirme : «On veut toujours son
bien, mais on ne le voit pas toujours.»[23]
Il faut donc que se révèle un homme, consacré par la gloire et le
succès, par les «événements», bref par l'Histoire, qui ait ainsi
la force et l'autorité morale susceptibles d'imposer la synthèse, un
homme qui dispose de la confiance aveugle du peuple. Louis-Napoléon
écrit : «L'influence d'un grand génie, semblable en cela à
l'influence de la divinité, est un fluide qui se répand comme
l'électricité, exalte les imaginations, fait palpiter les coeurs et
entraîne parce qu'elle touche l'âme avant que de persuader.»[24]
De Gaulle se qualifie lui-même de «guide» ou de «pilote du
navire»; on pourrait parler de «pasteur du troupeau». En un mot, il
n'y a pas et il n'y aura pas de gaullisme sans un homme providentiel,
dont le destin est d'être l'accoucheur de l'Histoire.
Mais si l'historien
peut tenter de discerner les mouvements de fond de l'histoire
contemporaine et ainsi essayer de deviner les évolutions structurelles,
il lui est impossible de connaître les desseins de la Providence. Aussi,
après nous être risqué à dire que le XXIème siècle
serait écologique, nous nous arrêterons là, ne pouvant par avance ni
désigner l'homme providentiel — qui peut-être d'ailleurs n'est pas
encore né — ni prévoir les circonstances exactes qui le révéleront. Tout
au plus espérons-nous avoir donné quelques points de repère qui
permettront de le reconnaître s'il surgit un jour prochain.
Car selon nous, on
l'aura compris, le gaullisme n'est pas un courant de pensée continu
mais un phénomène discontinu, qui apparaît et disparaît avec l'homme qui
l'incarne. Aujourd'hui, le gaullisme véritable n'existe plus. Ou pas
encore.
Francis Choisel
______________________________
[1] En
1990, pour le centenaire de la naissance du général de Gaulle,
l'Institut Charles de Gaulle organisa un colloque international
intitulé le gaullisme en son siècle. C'est par référence
à ce colloque que nous avons choisi ce titre.
[2]
Bonapartisme et gaullisme, Albatros, 1987, 384 p.
[3]
Fragments historiques, in Oeuvres de Napoléon III,
tome 1, p. 244.
[4]
Conférence de presse du 29 juillet 1963.
[5]
Conférence de presse du 16 mai 1967.
[6] Nous
prenons l'expression »centre» dans son acception classique et
non par référence au Centre des Démocrates Sociaux qui, en
matière d'intégration européenne par exemple , n'a pas une
position «centriste» mais bien plutôt «extrémiste»...
[7] Lettre
du 14 novembre 1934 à Jean Auburtin.
[8] Pas au
sens du parti radical, qui contrairement à son appellation, est
aujourd'hui un véritable «juste milieu».
[9] Des
Idées napoléoniennes, chapitre II.
[10]
Fragments historiques, conclusion de l'ouvrage.
[11]
Des Idées napoléoniennes, chapitre V.
[12]
Entretien radiodiffusé et télévisé du 15 décembre 1965, avec
Michel Droit.
[13]
Des Idées napoléoniennes, chapitre IV.
[14]
Mémoires d'espoir, tome 1, p. 274.
[15]
Mémoires de guerre, tome 2, p. 216.
[16]
Discours prononcé à Saint-Étienne, le 4 janvier 1948.
[17]
Entretien radiodiffusé et télévisé du 7 juin 1968 avec Michel
Droit.
[18]Mémoires
d'Espoir, tome 2, p. 123.
[19]
Discours prononcé le 28 septembre 1963 à Lyon.
[20]
Réponse du 16 mai 1963 au toast du roi Constantin II, à
Athè4nes.
[21]
Discours prononcé à Londres, le 1er mars
1941.
[22]
Mémorial de Sainte-Hélène, à la date du 24 décembre 1815.
[23]Du
Contrat social, livre II, chapitre III.
[24]L'Idée
napoléonienne, in Oeuvres de Napoléon III, tome 1,
pp. 11-12.de
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