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Article paru dans le cadre de la «chronique indépendante de Francis Choisel» du mensuel La Une, sous le titre «Les anticonformismes du gaullisme»
(juillet 1998)

Si le grain ne meurt …

Gaullisme de gauche et gaullisme de droite. Gaullisme libéral, dirigiste ou social. Gaullisme historique. Archéo-gaullisme. Néo-gaullisme. Et j'en passe … Que de qualificatifs n'a-t-on pas accolés au gaullisme pour l'étiqueter, le classer, le définir ?

Tant de gens l'invoquent à tout propos, pour ne pas dire à tort et à travers, que son image en est  brouillée et que plus personne, sauf les spécialistes, ne sait désormais en quoi il consiste vraiment.

Ainsi discrédité, il se meurt, au moment même où nous en aurions le plus besoin. 

Pour ma part, je ne vois que trois gaullismes.

D'abord, le gaullisme de façade : c'est le gaullisme d'incantation, la récupération d'image et d'héritage, l'art de faire parler les morts sans en avoir l'air. Bref, l'emballage sans la marchandise.

Rideau de fumée, poudre aux yeux, potion magique qui donne au politicien de banlieue et au chef de parti l'apparence de l'homme d'État, ce gaullisme est le pire de tous. Car il repose sur l'abus de confiance.

Vous souvenez-vous de ce conte germanique ? Des rats pullulaient dans une cité de l'Allemagne profonde qui n'arrivait pas à se débarrasser d'eux. Un jour, vint un joueur de flûte, qui les subjugua au son de son instrument. Il les mena ainsi, dans son sillage, jusqu'à l'étang voisin où ils se noyèrent.

Nombre d'anti-gaullistes, et de carriéristes sans convictions ont dérobé la flûte gaulliste pour conduire le bon peuple là où ils voudraient le mener.

Ils osent prétendre par exemple, pour nous faire avaler la pilule supranationale, que l'Europe de Maastricht et d'Amsterdam est celle du général de Gaulle.

En se réclamant du gaullisme, ils le tuent plus sûrement qu'en l'attaquant de front. 

Il est un autre gaullisme, tout aussi néfaste que le précédent, sauf le respect que je dois à ceux qui le professent : le gaullisme fossile.

C'est la pensée figée par la mort en novembre 1970. Ce sont les solutions des années soixante, parfois même des années cinquante, gravées dans le marbre pour l'éternité. C'est la confusion entre la lettre et l'esprit.

Ce gaullisme est commode. Il dispense de réfléchir, un peu comme le livre de recettes de bonne-maman ou le petit guide de la conversation qu'on emporte en voyage. En un mot, c'est l'assurance tout risque pour éviter de verser dans les fossés de l'Histoire.

Du moins c'est ce que l'on croit. Car ce gaullisme-là, s'il est sincère et authentique, n'en conduit pas moins à la catastrophe. En politique comme à la guerre, il est toujours périlleux de préparer les batailles de l'avenir en reproduisant servilement les techniques du passé.

L'axe franco-allemand, par exemple, fait partie des tables de la loi. On oublie que de Gaulle eut sur ce point des déconvenues et, après plusieurs décennies, on n'ose pas même entreprendre d'en faire honnêtement un bilan objectif, par peur d'une remise en cause déchirante.

Figé et stérile, ce gaullisme du passé est voué à une lente extinction.

Le vrai gaullisme, enfin, est une démarche forte au service de deux idées simples.

Ces idées sont connues : l'attachement à la France, à son indépendance, à sa grandeur, c'est-à-dire à son ouverture au monde, à son influence, à sa mission généreuse et pacifique. L'humanisme aussi, qui suppose la liberté et la dignité de chacun, la responsabilité, la fraternité. Pas plus. Tout le reste n'est qu'application de ces deux principes ne souffrant aucune entorse, même mineure.

La démarche est claire aussi, bien qu'on la méconnaisse aujourd'hui jusqu'au contresens. Parce que de Gaulle appelait au rassemblement, on oublie que le gaullisme est d'abord une rupture et un rejet. Rupture avec le conformisme et la pensée dominante, Rejet des fausses élites, des corporatismes, des partis, de leur égoïsmes et de leurs combinaisons.

Combattre la «pensée unique» et ses contempteurs est une attitude éminemment gaullienne.

On oublie aussi que le gaullisme — n'en déplaise à René Rémond — n'est pas un courant de pensée et pas un courant de la droite. C'est une synthèse, qui emprunte aux divers courants de la politique française, sans exception, passant chacun au crible de l'idée nationale et de l'impératif humaniste. Cette synthèse forte (qu'on ne doit pas confondre avec le compromis tiède, simple point moyen entre les extrêmes) recompose le paysage politique autour d'elle et contre elle.

Le gaullisme, enfin, s'il incarne la continuité nationale et respecte la tradition, est tout entier tourné vers la recherche du progrès. Il a foi dans l'avenir. Il s'appuie sur des hommes neufs et sur des structures nouvelles.

Être gaulliste aujourd'hui ne consiste donc ni à revendiquer hautement l'appellation, ni à reprendre à la virgule près le prêt-à-penser gaullien. C'est même exactement le contraire.

Anticonformiste, le vrai gaulliste aujourd'hui combat le conformisme gaullien en même temps que le politiquement correct. Rejetant les partis et visant à la synthèse des courants de pensée, il refuse de se laisser enfermer dans les limites d'un seul parti, même se réclamant du gaullisme. Afin d'éviter d'être assimilé au gaullisme de façade ou au gaullisme fossile, afin de marquer son orientation vers l'avenir, il prend même garde à ne pas se dire gaulliste.

Adoptant la démarche de rupture et de rassemblement du vrai gaullisme, il mène le même combat humaniste et patriote, plus que jamais d'actualité à l'heure de l'euro, du traité d'Amsterdam et de l'A.M.I.

Alors ne nous lamentons pas trop sur le dépérissement du gaullisme, sur son image brouillée, sur sa fusion avec le centre européiste. Pour que naisse un nouveau gaullisme, sous un autre nom, il faut que l'ancien, déformé et dévalorisé, ait auparavant fait place nette.

Francis Choisel

 

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