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Article paru dans le cadre de la «chronique indépendante de Francis Choisel» du mensuel La Une
(mars 1998)

L'économie mondiale vit-elle
sur un mythe ?

À l'heure de la mondialisation, nos économistes distingués et leurs disciples de la politique feraient bien de se replonger quelques instants dans une bonne Histoire de l'Angleterre.

Au chapitre «libre échange», ils trouveraient des enseignements très utiles, qui valent toutes les équations de la science économique contemporaine, et qui valent surtout mieux que les mythes sur lesquels vivent trop de politiques qui ignorent autant l'histoire que l'économie.

Au seuil du vingtième siècle, nos voisins d'outre-Manche, qui jusque là avaient dominé l'économie mondiale, prirent conscience qu'ils étaient engagés depuis quelques années dans un processus de déclin. Ils étaient rattrapés, dépassés par les États-Unis et l'Allemagne, talonnés par de nombreux pays neufs.

De grandes voix s'élevèrent alors, telles celles de Randolph Churchill (le père de Winston) ou de Joseph Chamberlain (le père, aussi). Les deux hommes soulignèrent qu'en pratiquant le libre échange dans un monde protectionniste, l'Angleterre  luttait à armes inégales face à ses concurrents anciens et nouveaux.

Churchill lança la formule du «juste échange» (fair trade, comme on dit fair play) et Chamberlain proposa une politique de «préférence impériale». Celle-ci consistait à laisser circuler sans aucune contrainte toutes les marchandises à l'intérieur de l'Empire colonial et des dominions (comprenant entre autres le Canada, l'Australie, les Indes…) et à protéger l'ensemble face au reste du monde. En un mot, ils suggéraient, pragmatiquement, de passer d'un libre-échange intégral à un libre-échange raisonnable.

Malgré une forte campagne d'opinion, ce remède, dénoncé comme protectionniste, fut rejeté. L'Angleterre était la patrie du libre-échange. C'est le libre échange qui avait fait la prospérité britannique. Hors du libre-échange point de salut. Voilà ce dont ne démordait pas la majorité du peuple anglais et de ses élites.

Pourtant, la Grande-Bretagne n'avait adopté le libre-échange que depuis le milieu du siècle. Et c'est auparavant, lorsqu'elle pratiquait un protectionnisme très sévère, qu'elle avait réalisé sa révolution agricole, sa révolution industrielle, son décollage économique.

Songez qu'en vertu des actes de navigation, quiconque voulait exporter en direction des îles britanniques ne pouvait le faire qu'en transportant ses marchandises sur des navires anglais et qu'il était par ailleurs interdit d'exporter certaines machines, et à certains techniciens de sortir du territoire national, afin d'empêcher les transferts de technologie ! Sans parler, bien sûr, des droits de douane.

«Le libéralisme, dit un jour François Mitterrand, c'est la liberté du renard dans le poulailler.» Lorsqu'à l'abri des barrières douanières l'Angleterre eut acquis la force du renard, elle s'avisa qu'il serait bon d'ouvrir le poulailler. Les industriels, sûrs de leur supériorité sur leurs concurrents étrangers, réclamèrent un abaissement général des douanes. Ainsi, les produits agricoles importés concurrenceraient la production nationale et feraient baisser ses prix. La nourriture étant alors moins chère, les salaires pourraient diminuer. Et la compétitivité des produits sur les marchés extérieurs, déjà excellente, s'en trouverait encore renforcée.

Bien sûr, les propriétaires fonciers vivant de revenus agricoles s'opposaient à l'ouverture des frontières, qui se ferait contre leurs intérêts. Mais le Premier ministre Robert Peel trancha contre eux en 1846. C'est donc sciemment que le gouvernement britannique choisit l'industrie contre l'agriculture. Avait-il toutefois conscience d'avoir purement et simplement sacrifié cette dernière ?

Quoi qu'il en fût, c'est dans les années 1880 que l'effet ravageur de cette décision se fit pleinement sentir : la navigation à vapeur permettait désormais d'importer à bas prix de pays lointains, notamment d'Amérique latine, des blés et des viandes produits à moindre coût. Les États du continent, qui avaient suivi l'Angleterre dans la voie du libre-échange firent marche arrière et se protégèrent à nouveau; ainsi la France, avec les fameuses lois Méline. L'Angleterre ne le fit pas et son agriculture n'y résista pas.

L'industrie, hélas, ne fut pas plus heureuse. Les usines du continent se hissèrent peu à peu au niveau de leurs concurrentes insulaires : les poules devenaient des renards… parfois même des loups ! Et la liberté du commerce se retourna contre l'industrie de la vieille Angleterre. D'autant plus que cette liberté était maintenant à sens unique.

Mais la Grande-Bretagne n'abandonna le libre-échange pour la préférence impériale dans le cadre du Commonwealth, qu'au lendemain de la crise de 1929. Il était bien tard, trop tard : la première puissance économique du dix-neuvième siècle était devenue une puissance industrielle de deuxième ordre.

L'expérience anglaise n'est pas la seule à se révéler instructive. On pourrait citer celle de l'Extrême Orient. Avec les traités inégaux, les Occidentaux imposèrent en 1840 l'ouverture de la Chine à leur commerce; au Japon, ils échouèrent à le faire. Aussi la Chine, déstabilisée par la concurrence sans frein des économies occidentales plus compétitives, sombra-t-elle dans le chaos. Et le Japon, à l'abri de ses frontières douanières, imita les Européens et parvint à les égaler.

On pourrait aussi montrer en exemple le Second Empire français. Le traité de commerce de 1860, qu'on appelle improprement de libre-échange parce qu'il a mis fin au protectionnisme, fut en effet un modèle de sagesse et d'équilibre. Il reposait sur deux principes simples. Trop de protection, et c'est la routine, les prix trop élevés, le retard économique. Trop d'ouverture, et c'est la rentabilité impossible, la faillite, le chômage, la société bouleversée.

On ne peut se plonger dans les archives des enquêtes économiques et des négociations diplomatiques sans être saisi de la méthode consciencieuse et prudente avec laquelle ce traité fut appliqué. Industrie par industrie, branche par branche, produit par produit, on détermina le niveau optimal de protection et d'ouverture. Du sur mesure. Au millimètre.

Les États de l'Union européenne ont dominé l'économie mondiale. Ils se trouvent aujourd'hui menacés par d'autres : Japon, États-Unis, nouveaux pays industrialisés. Et comme les Anglais du début du siècle, ils restent, contre toute raison, attachés à la religion du libre-échange. Ils vont même plus loin : alors que le traité de Rome organisait une union douanière les protégeant contre les assaut de l'extérieur, ils ouvrent leur frontière commerciale commune à tous les vents.

À la lumière de l'histoire, le résultat n'est guère surprenant. Les économies et les sociétés européennes n'étant pas en mesure de tenir le choc, nous nous acheminons au mieux vers un lent déclin, selon le scénario anglais de la première moitié du siècle, au pire vers la crise et la désagrégation sociale, comme la Chine des derniers empereurs.

La solution est tout aussi simple à tracer. Nous devons prendre le tournant que conseillait Joseph Chamberlain et que manqua la Grande-Bretagne. Nous ne devons pas nous laisser imposer notre politique douanière par d'autres, fût-ce sous couvert de l'Organisation mondiale du Commerce, à l'instar du Japon d'autrefois. Nous devons revenir aux dispositions et à l'esprit du traité de Rome, à la préférence européenne : le marché unique sans protection doit redevenir une union douanière, un marché commun.

Comme le Second Empire enfin, nous devons pratiquer avec le reste du monde un juste échange, en trouvant le point d'équilibre douanier qui permet de stimuler l'économie européenne sans la détruire, de la protéger sans l'endormir.

Puissions-nous le comprendre  avant qu'il ne soit trop tard. 

Francis Choisel

 

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