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Article sur le patriotisme français de
1871 à 1914, paru dans la revue Armées d'Aujourd'hui.
(n° 49, avril 1980)
« La Marseillaise
n’est pas encore enrouée» [1]
Du point de vue national, les défaites sont parfois plus bénéfiques que bien des victoires, car le choc qu’elles constituent provoque souvent une prise de conscience salutaire et un changement des mentalités et des comportements.
Ainsi en est-il de la guerre de 1870 dont la conséquence – pourrait-on dire par un raccourci audacieux – fut la victoire de 1918. L’insouciance de l’opinion française face au danger extérieur, son refus d’accepter les charges militaires, voire son pacifisme utopique, se muèrent du jour au lendemain en ferveur patriotique et même en nationalisme revanchard et militariste.
Les provinces perdues
Au plan doctrinal, se développa la réflexion sur la notion de patrie : il fallait prouver que l’Alsace était française. L’Allemagne la revendiquait au nom d’une conception de la nationalité tenant essentiellement à la langue, et se définissant comme l’appartenance naturelle et objective à un groupe ethnique auquel on est lié indissolublement, même malgré soi. Les théoriciens français, de longue date pensaient au contraire que le fondement de la Nation est le désir de vivre ensemble, tel Michelet qui, en 1846, estimait que la nationalité était une
« communauté de sentiment, sans nécessité d’une unité linguistique totale». Sans cette volonté, aucun lien naturel ne vaut. C’est pourquoi Fustel de
Coulanges affirmait :
« Il se peut que l’Allemagne soit allemande par la race et le langage. Mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, elle est française».
Les députés alsaciens-lorrains aux mêmes avaient été clairs en faisant solennellement savoir leur position, lue à l’Assemblée nationale de Bordeaux, le 1er mars 1871, par M. Jules Grosjean, député de Belfort à propos de la ratification du traité de Francfort.
Cette affirmation, de surcroît, faisait de la question un problème de morale internationale. La France proclamait, comme maintes fois dans le passé, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’impossibilité d’annexer une province sans le consentement de sa population. Dès lors, la revendication française cessait d’être purement nationale. Le caractère flagrant de l’injustice en faisait une cause exemplaire, et de la France le défenseur de toute une
conception des rapports internationaux,voire de la civilisation: «Avec
nous, disait une brochure de l’époque, du côté de la France, sont avec l’universalité de cette nation, tous ceux qui, dans les autres pays, aspirent à une condition meilleure, déshérités de la fortune, classes souffrantes tenues en lisières ou en servage, races captives et opprimées, malheureux de toutes espèces et de toutes conditions, tous partisans de la Révolution française, des Droits de l’homme et de ceux des peuples.»
La revanche
Le second caractère du patriotisme des années 1871 à 1914 fut d’être anti-allemand. Avant 1870, l'Allemand était loin d’être honni. Au contraire, le portrait sympathique qu'en avait fait madame de Staël était passé dans l’opinion : c’était l'artiste, le philosophe, le savant, volontiers individualiste, un peu bonhomme. D'un coup, il devint le barbare des grandes invasions, le uhlan, le soldat pillard, cruel et discipliné, l'espion sournois. Image popularisée par une abondante littérature qui retraçait les exploits du franc-tireur français de 1870, héroïque, audacieux et plein d'initiative.
Contre ce nouvel ennemi héréditaire, ne servait de rien l’idéal pacifiste, que renièrent les intellectuels qui en avaient été les chantres et qu’abandonnèrent les républicains, qui, après avoir versé dans l’anti-militarisme à la fin du Second Empire, renouèrent avec la tradition de l'An II, de la levée en masse pour défendre la Patrie, la Liberté et le Droit.
Tout le pays était ainsi tendu dans l'attente et l'espoir de la revanche, dans la préparation morale et matérielle de la reconquête.
Il se regroupa derrière son armée régénérée, intouchable et vénérée, symbole de l'unité nationale, seule capable d’effacer l’humiliation de Sedan et de ramener les provinces perdues à la mère-patrie. Elle était
« la grande patronne qui nous baptise tous Français» [2], grâce à un service militaire universel (établi en 1872 et 1889) qu'il était un honneur d'accomplir, dont personne ne contestait la nécessité et dont les
«bataillons scolaires» menés par l'instituteur étaient un avant-goût.
A la tête du mouvement, marchaient les poètes et les romanciers, qui se sentirent un rôle d’entraînement et d’éducation.
« La Marseillaise n'est pas encore enrouée, le cheval que montait Kléber n’est pas fourbu» s’écriait Hugo. D'autres, comme Déroulède, s’impatientaient et appelaient à la guerre, stigmatisant la timidité des gouvernements. Partout fleurissaient les vers patriotiques et la prose belliciste.
Le souvenir
Avec le temps, l’ardeur aurait pu s’émousser et l'oubli survenir, n’était la permanence de la question d'Alsace. Mais la littérature s'est emparée du drame de ces populations opprimées, pour le décrire (tel Alphonse Daudet dans ses
Contes du Lundi où il fait narrer par un petit Alsacien l’émouvante dernière classe de son instituteur français
remplacé par le maître prussien) et pour le dénoncer.
Soumis à la domination étrangère, encouragés dans leur refus par ce soutien moral et ce souvenir entretenu au cœur du reste des Français, les Alsaciens refusaient l'assimilation, désertaient l’armée allemande, élisaient au Reichstag des députes hostiles à l’annexion, et se cantonnaient dans une attitude de résistance passive.
En retour, les Français admiraient et s’émouvaient de la détermination de leurs compatriotes malheureux, ils se renforçaient dans le sentiment qu'il serait lâche et inhumain de les abandonner, et dans la certitude de leur bon droit face à l'oppressive Allemagne. Ainsi, par une sorte de dialogue pardessus les Vosges, se confortait le lien entre les deux tronçons séparés de la Patrie.
Moins sensibles à ce problème auraient néanmoins pu être les nouvelles générations qui n'avaient pas connu le temps ou l'Alsace était française. Mais l’école de la République veillait, qui eut pour tâche de transmettre l’idéal patriotique et le souvenir de la blessure.
« Si l’écolier ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil, l'instituteur aura perdu son temps» écrivait Ernest Lavisse.
Tout pour cela était bon, l’instruction civique bien
sûr et le cours de morale, les lectures, les dictées et les récitations pour lesquelles les textes étaient judicieusement choisis, les chants, les compositions françaises aux sujets patriotiques et militaires, la géographie qui apprenait à aimer le beau et fertile pays de France, et surtout l'Histoire, dont le but fut défini sans détour par Paul Bert :
« Rappeler aux enfants les gloires de notre pays, leur en rappeler les héros, les enthousiasmer au récit de tant de faits de dévouement à la patrie et au devoir qui sont l'honneur de nos annales, les attendrir et les indigner en leur racontant et en leur expliquant nos
malheurs.» Et sur la carte de France qui ornait le mur de la classe, l'Alsace-Lorraine était signalée par un drapeau voilé de crêpe.
Vers l'union sacrée
Au lendemain de Sedan, ce sentiment patriotique fut plus particulièrement le fait de la gauche républicaine et même socialiste: c'est Gambetta qui tenta l'ultime effort pour éviter la défaite, c'est en partie en réaction contre la capitulation que se sont révoltés les Communards, c'est Jules Ferry qui organisa l’éducation patriotique à l’école, ce sont les radicaux, Clemenceau en tête, qui critiquaient à la Chambre l'expansion coloniale pour l'unique raison qu'elle détournait nos forces et notre attention de la ligne bleue des Vosges.
La crise boulangiste et l'affaire Dreyfus renversèrent les tendances. L’Armée apparut avec le général Boulanger comme un danger pour la République, puis les antidreyfusards la montrèrent en contradiction totale avec les Droits de l'Homme. La gauche s'en détacha, et son patriotisme devint moins militariste, quand il ne se mua pas en pacifisme ou en internationalisme.
La droite monarchiste suivit le chemin inverse :
favorable à la signature de la paix en 1871 et adepte du «recueillement»
sous Mac Mahon, elle se rallia pour des raisons politique intérieure au boulangisme, adopta rapidement ses thèmes nationalistes et s'y identifia progressivement – en les transformant quelque peu il est vrai. Aboutissement d'une réflexion sur la défaite, son nationalisme était une révolte contre la décadence française, dont la république et la société de 1789 étaient selon elle responsables, de même que la puissance des Juifs et des francs-maçons. Son premier objectif était la régénération intérieure du pays, dont l'Armée, rempart de l'ordre et des valeurs traditionnelles, pouvait être l'instrument. On voit que le patriotisme avait dévié de ses origines pour ne presque devenir pour la droite qu'une doctrine de politique intérieure.
Les crises franco-allemandes de 1905 et de 1911 à propos du Maroc, en réactualisant le danger allemand, réconcilièrent les diverses tendances autour d'un patriotisme dont Peguy pourrait être le symbole. Ayant abandonné le socialisme
pacifiste de ses débuts, celui-ci acceptait l'héritagede la Monarchie
comme celui de la Révolution, en les inscrivant dans la réalisation d'une même mission de défense de l’idéal chrétien et des Droits de l'homme, dont la Convention, au même titre que Jeanne d'Arc fut l’apôtre. Le déclenchement de la guerre traduisit cette évolution au plan politique par l’« union sacrée».
*
Pendant quarante-huit ans, dont quatre d'une guerre difficile et meurtrière, se maintint l'énergie nationale qui permit la victoire de 1918.
Permanence étonnante ! grâce à l’école qui la fit pénétrer dans l'inconscient de l'enfant, à
l’armée qui lui donna la force matérielle, aux intellectuels, qui renforcèrent sa force morale, aux hommes politiques qui l’orientèrent vers des
tâches immédiates. Tous éléments indispensables.
Ferveur inouïe ! en raison de l’existence d'une plaie toujours ouverte, assignant clairement un but, désignant un ennemi qualifié d’héréditaire et qui menaçait encore, donnant l'intime conviction d’être le Droit et la Justice, face à la Force et à la Barbarie : ressorts puissants.
Admirable aujourd’hui selon les uns qui regardent plutôt les sacrifices qu'elle permit d'accepter, discutable selon les autres qui considèrent au contraire les déviations regrettables auxquelles elle donna lieu. Incompréhensible pour beaucoup, comme le prévoyait Déroulède des 1888 :
« Quant à moi, le farouche et vieux crieur de guerre
Que je survive ou non au choc libérateur,
Mon œuvre, je le sais, ne lui survivra guère
Et mes Chants du Soldat n'auront plus de chanteur.
Oui, oui, l'heure viendra – qui prévoit peut prédire
Où ces cris de fierté chers au pays vaincu,
Au pays consolé sembleront un délire
Où nul ne comprendra la haine où j’ai vécu.»
Francis Choisel
[1] Victor
Hugo.
[2] Déroulède.
Déclaration des députés
d’Alsace-Lorraine
lue à l’Assemblée
Nationale par M. Jules Grosjean, député de Belfort
(Bordeaux, le 1er mars 1871)
.
«Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination de l’étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.
Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement.
La revendication de nos droit reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger et malgré l’amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n’ont pas cessé de nous défendre, et d’inaltérable attachement à la Patrie dont nous sommes violemment arrachés.
Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l’avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.
Vos frères d’Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale jusqu’au jour où elle viendra y reprendre sa place.»
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