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Notice extraite de
Premiers ministres et présidents
du Conseil depuis 1815, Histoire et dictionnaire raisonné, publié
sous la direction de Benoît Yvert,
(Perrin, 2002, 732 p.)
Michel Debré
DEBRÉ (Michel) né à
Paris le 15 janvier 1912, mort le 2 août 1996 à Montlouis-sur-Loire
(Indre-et-Loire).
Premier ministre du 8 janvier 1959 au 14 avril 1962.
«Avez-vous pensé au gouvernement
qu'il va vous falloir former ?»
C'est ainsi, par périphrase et comme si cela allait de soi, que Michel
Debré apprit, de la bouche du général de Gaulle, qu'il était nommé
Premier ministre.
Il est vrai que, quelques mois plus
tôt, celui-ci, alors président du Conseil d'une Quatrième République en
sursis, le lui avait laissé entendre en lui conseillant de ne pas se
présenter aux futures élections législatives : «Votre destin est
ailleurs et le gouvernement doit être extérieur aux partis.» Et
depuis lors, bien que simple garde des Sceaux, il avait été tenu
régulièrement informé de l'essentiel des affaires de l'État, qu'il
s'agît de l'Algérie, de l'économie ou des questions internationales.
Michel Debré ne fut donc pas surpris. Dans les semaines qui précédaient,
il s'était même ardemment et méthodiquement préparé à prendre ses
nouvelles fonctions. Nul doute qu'il eût été fort contrarié si la
promesse implicite ne s'était pas concrétisée.
Sa nomination, de fait, était toute
naturelle et ne fut pas contestée, car ses titres à être le premier des
chefs de Gouvernement de la république gaullienne étaient nombreux.
Imprégné au plus haut point de
l'intérêt général et national, major du concours d'entrée au Conseil
d'État, passé par le cabinet de Paul Reynaud, alors ministre des
Finances, entre 1938 et 1940, membre du Comité général d'Études pendant
la Résistance, avec notamment pour mission de préparer la désignation
des futurs préfets de la Libération, lui-même commissaire de la
République à Angers le moment venu, puis chargé en 1945 d'étudier une
réforme de la fonction publique qui se traduisit notamment par la
création de l'École Nationale d'Administration, haut fonctionnaire au
ministère des affaires étrangères de 1946 à 1948, il avait les
compétences, l'expérience et les qualités, le caractère, la puissance de
travail et la rigueur d'un grand commis de la République. Il
commanderait l'administration avec aisance et orienterait l'action des
ministres avec autorité, sans démagogie.
Ancien résistant, ayant appartenu au
cabinet du général de Gaulle puis au petit groupe des fidèles qui, avec
lui, avait fondé le R.P.F. en 1947, sénateur d'Indre-et-Loire pendant
dix ans, de 1948 à 1958, conseiller général depuis 1951, il avait
dénoncé sans relâche les carences de la Quatrième République, lutté avec
passion et succès à la haute assemblée et dans le pays contre le projet
de Communauté européenne de Défense et défendu avec intransigeance le
maintien de l'Algérie dans la République. Auteur en 1957 d'un pamphlet
célèbre, Ces princes qui nous gouvernent, et d'un brulôt
périodique, le Courrier de la Colère, il avait réclamé en toutes
occasions le recours au général de Gaulle et fait ce qu'il fallait, en
mai 1958, pour que ce vœu devînt réalité. Ainsi pleinement associé à la
vie politique et parlementaire du moment, il connaissait parfaitement
les problèmes en suspens qu'il aurait à résoudre, les rouages et les
coutumes des assemblées auxquelles il aurait affaire, les hommes qui,
avec ou contre le nouveau pouvoir, composaient le monde politique et
qu'il aurait à manœuvrer. D'une certaine façon, il faisait partie du
sérail, ce qui était important, comme l'a montré l'accueil fait en 1962
à son successeur, Georges Pompidou, qui n'en était pas. Mais en même
temps, il n'avait pas transigé avec le régime des partis, comme, par
exemple, un autre de ses successeurs, Jacques Chaban-Delmas, et il avait
participé à son renversement; de ce fait, gaulliste ardent et non
encore usé par l'exercice du pouvoir, il bénéficiait de la totale
confiance du chef de l'État et d'une image intacte, quoique bien typée,
dans l'opinion.
En outre, principal inspirateur, avec
le général de Gaulle, de la nouvelle Constitution et de ses textes
d'application, il était, mieux que tout autre, à même d'en orienter la
pratique initiale après en avoir rédigé le texte, et de l'empêcher ainsi
de tomber dans les errements anciens.
Dans son esprit, si les pouvoirs du
Président de la République étaient accrus, ceux du chef du gouvernement
n'en étaient pas pour autant diminués. Ainsi est-ce bien lui qui forma
son ministère, en accord avec le général de Gaulle bien sûr, mais tout
compte fait, plus librement qu'un président du Conseil obligé d'en
passer par les exigences des chefs de partis.
Le chef de l'État lui demanda de
conserver Couve de Murville aux affaires étrangères, Guillaumat aux
armées, et Malraux en taillant pour ce dernier un ministère des affaires
culturelles qui donnerait «du relief» à son gouvernement. Il lui
conseilla aussi de garder Pinay aux Finances mais il le laissa libre;
Michel Debré lui préférait Bloch-Laîné, mais celui-ci refusa; il
conserva donc Pinay dans un premier temps, en lui adjoignant deux
secrétaires d’État : Valéry Giscard d'Estaing, «un jeune dont les
conceptions économiques puissent s'inspirer» de celles du Premier
ministre; et Max Fléchet, choisi par Pinay. C'est en revanche Michel
Debré qui décida de garder Soustelle et de lui confier l'outremer,
malgré les réticences du chef de l'État. Guy Mollet, avec la S.F.I.O. se
retira du gouvernement; Debré obtint cependant son accord sur le choix
de Boulloche, qui se mit en congé de parti, pour l'Éducation nationale.
Et Pflimlin, qui refusa également de conserver un ministère, lui
proposa quelques noms parmi lesquels il sélectionna le jeune Joseph
Fontanet pour un secrétariat d'État. Debré aurait également voulu
s'adjoindre le secrétaire général du syndicat Force Ouvrière, mais
celui-ci refusa, pour cause d'indépendance syndicale. Enfin, il
souhaitait au moins une femme : ce fut Nefissa Sid Cara, député d'Alger.
Les autres ministres et secrétaires d'État reconduits, promus ou nommés,
le furent sans difficulté et à son initiative.
Au total, le gouvernement de Michel
Debré, composé de 27 membres, en comportait 16 ayant appartenu au
précédent. Il s'organisait autour d'un noyau renforcé de personnalités
de l'U.N.R. et de hauts fonctionnaires, entourés d'une représentation
significative des Indépendants et du M.R.P., et de quelques hommes de
gauche et du centre gauche, moins nombreux qu'auparavant.
Si de Gaulle était d'un milieu
monarchiste et de tempérament bonapartiste, Michel Debré, quant à lui,
était de formation et de convictions républicaines, au sens fort du
terme, et il voyait dans le parlementarisme britannique un exemple. Il
prononça donc un discours d'investiture, suivi d'un vote de confiance.
De Gaulle trouvait que cette procédure rappelait trop les mœurs de la
Quatrième République mais son Premier ministre voulait «souder la
majorité autour d'un programme d'action» et «de législature».
Il se considérait comme le chef de la majorité parlementaire autant que
comme l'homme du Président, et il ne voulait pas que l'Assemblée ne fît
que de la figuration. Il honora d'ailleurs cette dernière, au fil des
sessions, de discours de grande tenue, ardent qu'il était à convaincre
les parlementaires afin d’obtenir d’eux une adhésion sincère.
Logeant à Matignon, pour «être
prêt à tout moment à faire face aux événements et à décider en
conséquence», il avait un emploi du temps régulier et rigoureux,
condition de l'efficacité. De 7 à 9 heures, il étudiait les dossiers
puis de 9 à 10 heures lisait la presse. Il recevait ensuite les
ministres, les responsables de l'administration ou ses collaborateurs,
sauf le mercredi, jour du Conseil des ministres, et, deux fois par
semaine, en particulier le mardi, quand il réunissait des comités
interministériels (426 au total de 1959 à 1962). Il présidait aussi des
conseils de cabinet une fois par mois (34 au total), habitude que
n'appréciait guère le général de Gaulle qui en imposa l'abandon à son
successeur. L'après-midi, il recevait des personnalités et, tous les
trois ou quatre jours, se rendait ensuite à l'Élysée. En soirée, il
traitait les urgences et, en fin de semaine, il se détendait à
Versailles, en particulier en pratiquant l'équitation, sport de
prédilection de l'officier de réserve de cavalerie qu'il était.
À quarante-sept ans, Michel Debré
bouillonnait d’idées. Son ambition de rénovation et de grandeur de la
France était immense, ses projets nombreux et, pour beaucoup, déjà
mûris. Ayant la chance d’être à la tête du gouvernement en un début de
régime et en pleine crise nationale, période propice entre toutes aux
bouleversements de fond, il s’attela avec ardeur et résolution à les
concrétiser. Il put d’autant plus y réussir que le général de Gaulle lui
reconnaissait une large part d’action : «Comme il est bon que les
idées et l’action du chef de l’État soient complétées, soutenues et même
quelquefois compensées par une initiative, une capacité, une volonté
autres que les siennes, il faut que le Premier ministre affirme sa
personnalité. Michel Debré le fait vigoureusement.»
Certains domaines toutefois, en
raison de leur nature ou de l’urgence, relevaient d’abord et presque
exclusivement du Président de la République. Ainsi dans celui de la
Défense nationale, Michel Debré, «persuadé de la valeur de la
politique du général de Gaulle», eut surtout un rôle
d’accompagnement, Guillaumat puis, à partir de février 1960 Pierre
Messmer, travaillant en prise directe avec le chef de l’État. Il fut
cependant en première ligne pour affirmer la nécessité de disposer d’un
arsenal national de dissuasion nucléaire, lorsqu’il décida d’inscrire ce
grand dessein dans une loi de programme; celle-ci donna lieu à un
mémorable débat parlementaire, long, riche et controversé, et elle ne
fut adoptée, en 1960, que contre l’avis du Sénat et après l’engagement,
par trois fois, de la responsabilité du Gouvernement. De même en
politique extérieure, l’action du général de Gaulle, secondé par Maurice
Couve de Murville, était prédominante; Michel Debré, qui ne
l’accompagnait pas lors de ses visites officielles à l’étranger, y
contribua seulement par ses propres voyages, réceptions et entrevues,
qui lui permirent d’appuyer et de conforter les initiatives du chef de
l’État, avec lesquelles il était spontanément en plein accord. La force
de ses convictions en matière européenne l’amena à y imprimer plus
fortement sa marque, avec le triple objectif d’établir un tarif
extérieur douanier commun, d’ouvrir le marché de nos cinq partenaires à
notre production agricole et d’étendre le marché commun à l’outremer
français. Il y parvint en grande partie et ses successeurs parachevèrent
son action. En outre, c’est un projet de Michel Debré, sorti des
archives par la diplomatie allemande, qui fut à l’origine du plan
Fouchet; il visait à instituer des réunions périodiques des chefs d’État
des Six, avec un secrétariat politique distinct de la Commission de
Bruxelles, afin de renforcer le poids collectif des États européens face
au monde tout en prenant à contre-pied la construction d’une Europe
supranationale. Mais ce projet n’aboutit pas.
La question algérienne, qui était
éminemment de la compétence du général de Gaulle puisqu’elle était à
l’origine de son rappel, était aussi de celles qui tenaient le plus au
cœur de Michel Debré. Elle relevait directement des deux hommes, qui se
concertaient en permanence sur les mesures à prendre aussi bien que sur
les grandes orientations à adopter. Il revenait en particulier à Michel
Debré de donner l’impulsion aux exécutants et de suivre les opérations
sur le terrain (à ce titre, il veilla, avec un succès relatif, à ce que
l’armée et la police ne pratiquent pas la torture afin que «dans un
combat difficile, elles gardent les mains propres»), d’empêcher
l’approvisionnement en armes de la rébellion et d’appliquer la le plan
de Constantine, visant au développement de la communauté arabo-berbère
en Algérie comme en métropole. En 1960, après le discours présidentiel
annonçant un référendum sur l’autodétermination algérienne, auquel il
aurait préféré la formule d’une large autonomie provisoire de vingt-cinq
ans, il eut à faire face à la semaine des barricades, durant laquelle il
freina la volonté du général de Gaulle de faire tirer l’armée et à
l’issue de laquelle Jacques Soustelle fut écarté du gouvernement; puis
il le convainquit de faire voter les pouvoirs spéciaux au Gouvernement
plutôt que de mettre en œuvre les dispositions de l’article 16. L’année
suivante, après le discours dans lequel le chef de l’État évoqua la
perspective d’une «Algérie algérienne», qui le conduisit à
envisager sérieusement de remettre sa démission, il réagit avec rapidité
et fermeté au putsch des généraux, s’adressant par deux fois aux
Français, la deuxième, qui resta longtemps dans les mémoires, en
dramatisant volontairement le ton afin de mobiliser l’opinion
métropolitaine contre les putschistes. Associé aux pourparlers avec la
rébellion algérienne, épaulé à partir de novembre 1960 par Louis Joxe
qu’il fit nommer ministre d’État chargé des Affaires algériennes, il
évolua dans la douleur, comme le général de Gaulle, vers la seule
solution qui lui apparut finalement possible, l’indépendance assortie
d’un accord de coopération, après avoir jusqu’au bout tenté d’aboutir à
celle d’un État algérien associé à la France.
Il suivit également avec une
particulière attention les affaires africaines et malgaches, estimant
qu’il devait être «vigilant» pour maintenir le rôle du Premier
ministre de la République Française dans le fonctionnement de la
Communauté nouvellement créée, dont il craignait que les institutions ne
dérivassent vers un régime purement présidentiel. Il eut ainsi de
nombreux contacts avec les hommes d’État africains et suivit en
particulier la négociation des accords de coopération avec les États
accédant à l’indépendance, secondé par Jean Foyer dont il avait
distingué «les qualités exceptionnelles» et qu’il fit nommer
secrétaire d’État en février 1960 puis ministre de la Coopération
— poste qu’il suggéra de créer — en mai 1961. Bien que, comme en
Algérie, sa préférence allât au maintien d’un lien fédéral, ou à défaut
confédéral avec nos territoires africains, il se résigna plus facilement
à leur indépendance, qui se fit sans heurts.
En matière économique et sociale, où
il donnait l’impulsion, Michel Debré était un planificateur :
«Examiner honnêtement les données du problème, établir des priorités,
orienter l’aide publique, assurer cet ensemble par une concertation
entre les politiques, les responsables de l’administration, des
professions et des syndicats de personnel» , telle était sa méthode.
De là, comme d’ailleurs dans tous les autres secteurs de l’action
politique, sa méthode préférée des lois de programmes, telle celle qu’il
fit voter pour l’équipement général et énergétique de la France. De là
aussi sa volonté de revenir à l’esprit initial de la planification en
refondant le III ème Plan
dans un plan intérimaire (1960-61), en préparant le IV ème Plan
(1961-65) et en nommant à la tête du Commissariat au Plan, Pierre
Massé qui y imprima durablement sa marque. Toutefois, au général de
Gaulle qui s’apprêtait, en 1961, à évoquer le «caractère obligatoire»
des objectifs du plan, il fit remarquer que «sauf pour ce qui
concerne sa propre action, l’État oriente et ne peut faire davantage»;
ce qui conduisit de Gaulle à forger la formule moins impérative de
«l’ardente obligation».
La recherche scientifique, un des
domaines où sa volonté était la plus forte, était pour lui un devoir d’État :
«Il est des directions de recherche que la politique est tenue de
dicter à la science pour le bien de la nation, qu’il s’agisse de sa
sécurité, de sa santé, de son progrès social et de sa prospérité.»
Il en quintupla les crédits publics, fixa par une loi de programme dix
priorités essentielles, assura un statut au chercheur et, dans un
secteur qui devait selon lui faire l’objet d’une grande ambition
nationale, il créa le Centre national d’Études spatiales.
Jugeant essentiel l’investissement
productif, il l’encouragea par des mesures fiscales et un
assouplissement du crédit. Il s’attacha par le même moyen au
développement des industries de pointe. Et il entreprit la délicate
modernisation de notre agriculture (loi d’orientation créant en
particulier les sociétés d’aménagement foncier, futures S.A.F.E.R.; loi
de programme sur l’équipement agricole, loi sur le remembrement, etc.),
provoquant en retour une vive agitation rurale, relayée par une demande
— refusée — de session extraordinaire du Parlement.
Son action ne s’inscrivait pas moins
dans le cadre de l’orthodoxie libérale : réduction du déficit
budgétaire, malgré la guerre d’Algérie; diminution de moitié de
l’inflation, de 6 % en 1959 à 3 % en 1961; stabilité du nouveau franc;
abaissement d’un point de la pression fiscale; simplification de l’impôt
sur le revenu.
Les résultats furent au rendez-vous;
obtenus dans une conjoncture internationale favorable mais qui n’était
pas nouvelle, bénéficiant de la confiance accordée au général de Gaulle
et à Antoine Pinay, (dont il obtint cependant le remplacement en
janvier 1960 par Wilfrid Baumgartner puis en janvier 1962 par Valéry
Giscard d’Estaing), ils tranchent avec ceux des gouvernements du régime
précédent : augmentation de l’investissement à un rythme annuel de 10 %;
accroissement de la production industrielle de l’ordre de 6 % par an;
excédent de la balance commerciale et de la balance des paiements;
diminution de la dette intérieure et extérieure.
Face à la question sociale, le
premier principe de Michel Debré était la loi de l’effort : «La
nation ne doit pas consommer plus qu’elle ne produit et si elle veut ou
doit consommer davantage, il faut commencer par accroître la
production.» Aussi s’opposa-t-il à ce qu’une réduction de la durée
du travail figurât dans les objectifs du IVème Plan;
il alla même jusqu’à supprimer le caractère chômé du 8 mai. Il était en
revanche un ardent adepte de la promotion sociale, qu’il fit progresser
malgré les nombreuses pesanteurs : ouverture de certaines filières de
l’enseignement supérieur, sur examen, aux adultes non bacheliers;
création d’un second concours d’entrée aux écoles d’ingénieurs, y
compris Polytechnique et Centrale, pour les élèves issus de
l’enseignement secondaire technique; vote de dispositions permettant
d’assurer la rémunération des travailleurs souhaitant suivre une
formation complémentaire; adoption de mesures encourageant la formation
économique et sociale des responsables syndicaux; lancement de travaux
qui aboutirent, après son départ, à la création des instituts
universitaires de technologie; organisation d’un enseignement agricole
public, en complément de l’enseignement privé.
Outre une loi de programme sur
l’équipement scolaire et universitaire destinée à faire face à la vague
démographique, l’action de Michel Debré en matière d’éducation fut
surtout marquée par sa volonté de clore la querelle scolaire, qu’il
jugeait d’un autre âge. Il le fit par une des nombreuses lois qui
portent son nom; en raison de l’impossibilité dans laquelle il se trouva
de faire partager ses vues à son ministre, Boulloche, qui démissionna,
il le remplaça le temps de la faire voter, à une large majorité
d’ailleurs, malgré un débat difficile où, une fois de plus, il brilla si
bien, qu’il en reçut les félicitations écrites du chef de l’État.
Rejetant les exigences excessives aussi bien du camp laïc que de celui
de l’enseignement catholique, et refusant d’institutionnaliser celui-ci
comme interlocuteur de l’État au plan national, il adopta un statut qui
prévoyait un financement public en contrepartie de contrats d’un type
uniforme signés avec chacun des établissements privés, confessionnels ou
non, dont le «caractère propre» était reconnu.
Attaché au bien-être des Français, il
fit voter une loi d’équipement sportif et socio-éducatif (les crédits
en la matière furent quadruplés) et une autre sur l’équipement
sanitaire et social, qui appliquait la récente ordonnance créant les
Centres hospitalo-universitaires inspirés par son père; il réforma le
fonctionnement de la Sécurité sociale en réorganisant les différentes
caisses, en instituant le conventionnement, au besoin individuel, du
tarif des médecins, en créant une Inspection générale et il étendit
l’assurance maladie obligatoire aux agriculteurs; il abolit aussi, par
extinction progressive du privilège, l’exemption fiscale dont
bénéficiaient les bouilleurs de crû et qui était une des causes de
l’alcoolisme; et il prit des mesures de lutte contre le proxénétisme.
Sous son gouvernement, en outre, les crédits aux offices d’H.L.M. furent
doublés et les allocations familiales augmentées d’un tiers.
Soucieux d’assurer «l’équilibre et
la beauté de la France», Michel Debré s’en serait «préoccupé
avant tout» si le destin lui avait confié ses fonctions dans une
période calme. C’est lui, notamment, qui inventa les parcs naturels et
les secteurs urbains sauvegardés et à lui que revient l’initiative de la
loi Malraux, première loi de programme de restauration des monuments
historiques; il créa aussi le district de la région parisienne par une
loi dont il enleva le vote de haute lutte, nomma à sa tête Paul
Delouvrier malgré les réticences du général de Gaulle, et, aidé par un
comité interministériel, suivit néanmoins dans le détail les affaires de
la région capitale, s’intéressant aussi bien au déplacement des halles à
Rungis, qu’à la construction de la future tour Maine-Montparnasse, à la
libération des terrains du front de Seine ou à la réhabilitation de
l’hôtel des Invalides; il créa les régions de programme et suivit les
questions d’aménagement du territoire par le moyen d’un autre comité
interministériel, tranchant en particulier en faveur de la
décentralisation de grands établissements, tels que Saint-Cyr, l’école
nationale de la Magistrature ou celle des Impôts; il promulgua enfin un
nouveau règlement d’urbanisme qui instituait les plans directeurs et les
zones à urbaniser par priorité.
En nommant Michel Debré, le général
de Gaulle l’avait informé qu’il jugeait que l’action d’un Premier
ministre était liée «à une phase déterminée de l’action des pouvoirs
publics» et que celui-ci devait ensuite être «soulagé du présent
en vue de l’avenir». Après la fin de la guerre d’Algérie, Michel
Debré passa donc le relais. Il le fit sans regret quoique, fidèle à sa
conception du contrat de législature, il eut préféré que sa démission
fût précédée d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Au terme de ces
trois ans et trois mois, son Gouvernement — assez différent, il est
vrai, de ce qu’il était à l’origine, en raison de plusieurs
remaniements — avait duré plus que tous ceux que la République avait
jusque là connus. Et, «placé en réserve», l’ancien Premier
ministre, fier de l’œuvre accomplie, avait l’espoir de pouvoir un jour
la compléter, au sommet de l’État peut-être.
C’était compter sans la rancoeur des
intérêts contrariés ni la haine des passions déçues, dont la force était
à proportion de son sens de l’État et de sa rigueur intellectuelle et
morale. Elles lui valurent d’être battu lorsqu’il se présenta à la
députation dans son département d’Indre-et-Loire, quelques mois plus
tard. «Mes ambitions étaient mortes. Ma vie politique se trouvait
brisée.» commente-t-il dans ses Mémoires. Premier exemple de
la règle quasi absolue selon laquelle Matignon fonctionne sous la
Cinquième République comme une redoutable machine à broyer les
présidentiables.
Sa carrière, toutefois, était loin
d’être terminée : il devait encore être, par la suite, ministre de l’Économie
et des Finances (1966-68), ministre des Affaires étrangères (1968-69),
ministre de la Défense Nationale (1969-73), et simultanément, député de
la Réunion (1963-88) et maire d’Amboise. En rupture avec les
orientations gouvernementales adoptées à partir de 1973 et, surtout, de
1974, il continua, dans l’opposition, à se battre au Parlement et à
s’adresser aux Français pour leur montrer une voie différente du
giscardo-chiraquisme autant que du socialisme mitterrandien, en
particulier en se présentant, sans illusion, à l’élection présidentielle
de 1981.
Éclipsé par l’éclat du général de
Gaulle qu’il servit avec une abnégation quasi filiale, puis par Georges
Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac plus habiles que
lui à conquérir l’Élysée, Michel Debré fut en grande partie méconnu de
ses contemporains et même brocardé pour ses analyses — sur la crise
démographique ou la guerre économique mondiale par exemple — dont on
retenait plus la passion tragique avec laquelle il les exprimait que le
sagesse visionnaire qu’elles révélaient. Il fut cependant honoré, à la
fin de sa vie, comme le père de la Constitution. Et la postérité, au fil
des recherches historiques, découvrira probablement que nul homme d’État,
hors l’Homme du 18 Juin, ne marqua plus que lui, de l’empreinte profonde
de son génie organisateur, la France de la deuxième moitié du vingtième
siècle.
Francis Choisel
Bibliographie
Le
troisième tome des Mémoires de Michel Debré (Gouverner -
1958-1962, Paris, 1988, 480 p.) analyse son passage à Matignon en
une suite de chapitres rigoureusement thématiques. Le bilan de son
action y est exposé de façon honnête et détaillée. Ces mémoires (qui
comptent en tout cinq volumes) sont complétés par deux ouvrages
d’entretiens (Albin Michel, 1993) avec le général de Gaulle et avec le
président Pompidou. Le reste de son œuvre, qui comporte une trentaine de
titres, est composé essentiellement de livres de combat, tels que
Refaire la France (1944), Ces princes qui nous gouvernent
(1957), Le Grand Débat avec P. Mendès-France (1966), ou
Lettre ouverte aux Français sur la reconquête de la France (1980).
Il
n’existe à ce jour qu’une biographie complète de Michel Debré :
Michel Debré, l’architecte du Général, de Patrick Samuel, 416 p.,
Éditions Arnaud Franel, Paris, 1999. L’ouvrage, qui repose notamment sur
des témoignages inédits, est une bonne synthèse, rigoureuse, sérieuse,
objective et de lecture néanmoins agréable; il consacre une centaine
pages à son passage à Matignon. Compléter par l’indispensable colloque
De Gaulle et ses Premiers ministres (Institut Charles de Gaulle).
Parmi
les principaux témoignages contemporains, on consultera naturellement
les Mémoires d’Espoir et le désormais classique C’était de
Gaulle d’Alain Peyrefitte.
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