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Communication au colloque Les Napoléon et l’Europe organisé à Vichy, le
13 septembre 2003.
(Actes dans la
Revue du Souvenir napoléonien, n°451, février-mars 2004)
Napoléon III et l'Europe
Dans les Idées napoléoniennes,
ouvrage qu’il publie en 1839, le futur Napoléon III écrit à propos de
son oncle : «Les vues de l’Empereur se sont agrandies en proportion du
terrain de ses exploits; les événements l’ont mis à même de vouloir la
régénération de l’Europe. […] Comme souverain de la France, il doit user
[de ses conquêtes] dans un intérêt français; comme grand homme, dans un
intérêt européen.»[1]
En cette phrase est contenue toute la pensée napoléonienne en matière
internationale, mais aussi toute son ambiguïté.
Le second empereur, en effet, comme
le premier, est d’abord l’incarnation de la grandeur, de la gloire, de
la puissance nationales; et il agit en fonction de l’intérêt de la
patrie : «Malheur aux souverains dont les intérêts ne sont pas liés à
ceux de la nation!»[2]
Mais en même temps, compte tenu de ce qu’est la France, et de l’idée
qu’il se fait de sa mission historique personnelle, il se place
au-dessus des intérêts exclusifs de son pays pour embrasser un horizon
plus large, celui de l’intérêt commun de tous les peuples. «La France
est, par sa situation géographique, la richesse de son sol et l’énergie
intelligente de ses habitants, l’arbitre de la société européenne»,
écrit-il ainsi en 1843[3].
Grande puissance européenne, particulièrement pendant les deux empires,
la France est en position d’influer sur l’avenir du continent. Elle a
donc le devoir de le faire. Aussi appartient-il à son gouvernement de
«concevoir [et] d'exécuter un de ces grands projets qui assurent la
tranquillité du monde»[4].
Le bonapartisme se présente ainsi comme une vision de l'Europe et du
monde autant que comme une conception de la France.
Mais au moment où Louis-Napoléon
Bonaparte écrit ces lignes, c’est-à-dire pendant l’exil, il ne fait pas
seulement œuvre de théoricien, d’historien et de philosophe; il n’est
pas seulement le doctrinaire du bonapartisme. Il est aussi et surtout un
acteur potentiel de l’Histoire, un prétendant, un opposant, et il agit
comme tel. Chacun de ses écrits de jeunesse est ainsi un acte politique,
une pierre apportée à l’édifice de la propagande napoléonienne, avec
pour parti pris la glorification de l’Empire et le dénigrement de la
monarchie de Louis-Philippe, en vue de prendre le pouvoir aussitôt que
possible. Or, pour faire regretter l’Empire et persuader ses
contemporains de le rétablir, il lui faut impérativement corriger
l’image négative que véhiculent ses détracteurs. Il doit gommer dans
leur esprit le souvenir d’un régime despotique à l’intérieur, conquérant
et guerrier à l’extérieur. Cette nécessité est d’autant plus forte à
l’époque qu'on présente et qu'on glorifie Louis-Philippe comme le
«Napoléon de la paix». Le thème d’un Empire pacifique est en conséquence
omniprésent dans les écrits napoléoniens des années de jeunesse et
d’exil.[5]
Pour le futur Napoléon III, le
premier empereur avait ainsi pour ambition ultime de «fonder un système
de paix générale»[6].
Le but de ses guerres était, paradoxalement, d'«établir une paix
européenne solide»[7].
Il convient donc de ne pas juger Napoléon Ier sur
ce qu’il a fait et qui est resté inachevé, mais sur ce qu’il voulait
faire, une fois obtenue la victoire finale. Telle est la ligne
directrice de l’argumentation, très intéressée mais probablement sincère
aussi, du jeune Louis-Napoléon : le Premier Empire est un état
transitoire, en attente du système définitif rêvé. Le dernier chapitre
des Idées napoléoniennes s’intitule d’ailleurs «But où
tendait l’empereur».
Le «but» en matière internationale y
est clairement fixé par l'un des deux sous-titres qu'il comporte : il
s'agit de réaliser une «association européenne». Pour Louis-Napoléon, en
effet, «lorsque le sort des armes l’eut rendu maître de la plus grande
partie du continent, [l’Empereur] voulut faire servir ses conquêtes à
l’établissement d’une confédération européenne»[8].
Il s'attache à le démontrer en citant son oncle[9]
notamment le passage du préambule de l’Acte additionnel dans lequel
celui-ci évoque son rêve évanoui d’un «grand système fédératif européen»[10].
Il paraphrase aussi ses confidences du Mémorial de Sainte
Hélène, affirmant que les «différentes nations de l’Europe» sont les
«membres d’une seule et grande famille», que «se battre en Europe» n’est
autre qu’une «guerre civile», et que l’empereur visionnaire envisageait
le jour lointain où l’Europe ne formerait plus «véritablement qu’un même
peuple», ayant le même code, les mêmes monnaies, les mêmes poids, les
mêmes mesures, une législation uniforme[11].
Louis-Napoléon se fait là le propagandiste convaincu du «mythe
napoléonien», génialement forgé par l’Empereur finissant, sur son rocher
isolé au milieu de l’Atlantique. Il relaie un mythe, non la réalité.
Mais là n’est pas l’essentiel.
Napoléon ayant affirmé que «l’on ne détruit que ce que l’on
remplace»,
et Louis-Napoléon l’ayant répété, on voit bien que ce système
apparemment très supranational n’est qu’une réponse, une surenchère
même, face à l’ordre européen établi à Vienne en 1815 : puisque celui-ci
se présente – un peu abusivement il est vrai – comme bâti dans l’intérêt
général des différents États, à l’exclusion de l’avantage particulier
d’aucun d’entre d’eux, il convient de prouver, a posteriori, que
«l’idée napoléonienne», elle aussi, «est exempte de tout préjugé
national»[12].
Louis-Napoléon rappelle d’ailleurs le propos de son oncle selon lequel
«la Sainte Alliance est une idée qu’on [lui] a[urait] volée» mais que
l’on aurait détournée[13].
Face au système de paix durable, d’équilibre européen et de maintien de
l’ordre contre-révolutionnaire par le moyen très supranational du
principe d’intervention, les deux Napoléons proposent une autre
construction européenne, qui se veut et se prétend tout aussi ambitieuse
et aussi désintéressée, une «autre Europe» comme on dirait aujourd'hui,
apparemment tout aussi supranationale, voire plus encore, celle de la
solidarité des peuples face au système de la solidarité des trônes.
*
En réalité, cette autre Europe, dans
la vision qu’en a Louis-Napoléon Bonaparte, va moins loin qu’il n’y
paraît. Elle est fondée sur une dualité : «des nationalités complètes et
des intérêts généraux satisfaits»[14],
version élargie de la formule que nous citions en ouverture de cet
article et qui évoquait complémentairement «l’intérêt français» et
«l’intérêt européen». L’originalité du patriotisme napoléonien, de son
nationalisme, est en effet de ne pas être égoïste mais altruiste, de
vouloir pour les autres peuples ce qu’il veut pour le sien:
l’indépendance d’abord, la liberté ensuite, le progrès et la prospérité
aussi. C'est cela qu'il appelle l'intérêt européen. Si le rêve
napoléonien s'était réalisé, «chaque pays, écrit Louis-Napoléon,
circonscrit dans ses limites naturelles, uni a son voisin par des
rapports d’intérêt et d’amitié, aurait joui à l’intérieur des bienfaits
de l’indépendance, de la paix et de la liberté»[15].
Soulignons ce mot : «l’indépendance». Il se retrouve souvent sous sa
plume, à propos de la France comme à propos des autres peuples. Ainsi,
par exemple, lorsqu’il définit les «premiers besoins d’un pays» dans ses
Rêveries politiques, ouvrage écrit en 1832 à l’âge de
vingt-quatre ans, il le cite encore en tête[16].
C’est dans cet esprit que tout au
long d’un chapitre des Idées napoléoniennes, il décrit,
pays par pays, les bienfaits apportés par la domination napoléonienne
non pas à l'Europe dans son ensemble mais à chaque peuple en
particulier, chapitre qu’il conclut, en excusant la guerre et
l’invasion, par cette image : «Si la guerre est le fléau de l’humanité,
ce fléau perd une grande partie de sa malheureuse influence quand la
force des armes est appelée à fonder au lieu de détruire. Les guerres de
l’Empire ont été comme le débordement du Nil: lorsque les eaux de ce
fleuve couvrent les campagnes de l’Égypte, on pourrait croire à la
dévastation; mais à peine se sont-elles retirées, que l’abondance et la
fertilité naissent de leur passage!». Lorsque Louis-Napoléon parle de
«régénération de l’Europe», c’est donc à la régénération de chacun de
ses peuples qu’il pense, par la diffusion en leur sein des idées de la
Révolution française, par leur réorganisation administrative et
politique selon l’exemple français, par leur modernisation économique et
sociale. «La nature de l’Empire fut […] de régénérer les peuples»
écrit-il également dans les Rêveries politiques[17].
En outre, s’inspirant de l’un des
passages les plus célèbres du Mémorial de Sainte-Hélène,
Louis-Napoléon n’imagine pas l’Europe organisée autrement que sur la
base des nationalités. Il s’agissait pour son oncle, pense-t-il, et il
s’agira pour lui en conséquence, de constituer autant d’États-nations
qu’il existe de peuples en Europe, de les unir, chacun, séparément, en
un corps politique homogène. C’est ce qu’il appelle «confédérer» chaque
peuple. Dans son esprit – comme d’ailleurs dans celui des républicains
de l’époque, les futurs Quarante-huitards – grâce à cette création d’États-nations,
qui suppose l’affranchissement et l’unification de chaque nationalité,
la paix sera durablement fondée : chaque peuple voyant ses intérêts
satisfaits parce qu’il aura conquis son indépendance et atteint ses
«limites naturelles» sans chercher à les outrepasser, il n’y aura plus
de causes de conflits entre États, donc plus de guerres : «Asseoir la
paix, […] c’est travailler à faire disparaître les haines entre nations,
en favorisant les intérêts, les tendances de chaque peuple.»[18]
L’Europe napoléonienne n’est pas supranationale, c’est une Europe des
peuples, une Europe composée de nations libres et indépendantes, formées
sur la base des nationalités.
*
C’est cette politique, exactement,
que Napoléon III mit en œuvre lorsqu’il parvint au pouvoir et qu’il y
fut libre de ses actions. Dans une note retrouvée dans ses archives
personnelles, et qui date de son règne, il le réaffirme: «Nous voulons
l’affranchissement des peuples […] afin que chaque nation, heureuse dans
son indépendance, contribue au bien-être de tous et qu’on voie
disparaître les vieilles rancunes et les haines de nation à nation.»[19]
Ainsi, il engagea les armes de la
France au côté du Piémont pour affranchir les Italiens de la domination
autrichienne et il contribua à leur unification, même s’il trouva que
cette unification allait un peu vite et un peu loin. Il fit pression
avec succès sur l’Empire ottoman et sur les puissances en faveur de
l’autonomie et de l’unification des provinces roumaines de Moldavie et
de Valachie. Il encouragea également le mouvement d’union scandinave. Il
tenta, timidement il est vrai et en conséquence vainement, de faire
quelque chose pour la Pologne lorsque celle-ci se révolta contre la
Russie. Il soutint les Serbes aussi. Même en Allemagne, contrairement à
l’idée généralement répandue, il approuva et soutint la Prusse dans son
désir d’unification, même si, comme en Italie, il eût préféré que
l’unité fût moins complète.
Les historiens, comme les
contemporains, ont souligné que la politique extérieure du Second Empire
était tout entière orientée par la volonté d’un remaniement profond de
l’Europe du Congrès de Vienne selon le principe des nationalités, et
qu’elle donna une impulsion décisive à la création ou à l’achèvement des
nations modernes qui n’étaient pas encore complètement constituées.
Napoléon III recourut pour cela à la guerre quand elle s'avéra
nécessaire, en veillant bien à ce que le conflit restât local et limité
et qu’il ne dégénérât pas en affrontement européen généralisé. Il
utilisa aussi la diplomatie, officielle et officieuse, et la
consultation des populations concernées, par voie de plébiscite,
appliquant ainsi le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qu’il
estimait indissociable du principe des nationalités.
Cette œuvre créatrice avait pour
corollaire logique et obligé la destruction ou la diminution des États
multinationaux, de l’Autriche principalement, même s’il se rapprocha de
cette dernière à la fin de son règne, face au danger bismarckien. Rien
n’est donc plus contraire aux idées de Napoléon III que la création d’un super-État multinational à l’échelle du continent, dont l’empire
austro-hongrois, héritier du Saint-Empire, aurait été la préfiguration.
Napoléon III, en outre, en menant
cette politique «protectrice» des peuples et en leur «prêtant l’appui de
sa force»[20],
n’oubliait pas pour autant le strict intérêt français. Aidant à l’unité
des autres peuples, il voulait parachever celle de la France,
c’est-à-dire atteindre les frontières naturelles en annexant Nice et la
Savoie à l’occasion de la constitution de l’Italie, et le Luxembourg, la
Belgique et la rive gauche du Rhin à l’occasion de celle de l’Allemagne.
Il y parvint sur les Alpes tandis qu’il échoua sur le Rhin, mais l’idée
était là: agrandir le territoire et accroître la puissance de la France
autant qu’il était possible dans des limites raisonnables.
L’Europe qu’il eût voulu aurait
ainsi eu à sa tête la France, renforcée, puissante, généreuse, amie de
l’Angleterre et de la Russie, ayant pour alliées l’Italie unifiée, la
Prusse agrandie à toute l’Allemagne du Nord, la Pologne aussi un jour
peut-être, nations lui devant leur existence, fondées sur les idées du
siècles, c’est-à-dire sur les idées de la Révolution française, et en
conséquence plus ou moins satellites de la France. Construction périmée,
l’Autriche abaissée et réduite eut contribué à sa place à l’équilibre
européen, tandis que les nations périphériques, l’Espagne (qu’il eut
bien vu absorber le Portugal), la Scandinavie, la Grèce, etc. eussent
tout naturellement été sous l’influence bénéfique et bienveillante de la
France. Il ne fut pas loin d’y parvenir. Seule, en vérité, l’en empêcha
la volonté de puissance de Bismarck qui, à la différence de Cavour et du
roi Victor-Emmanuel en Italie, ne voulut pas jouer le jeu franc et
amical d’une alliance sincère et profonde avec la France, et tenta
d’imposer une hégémonie allemande qui, après trois guerres
franco-allemandes, dont deux mondiales, ne réussit pas à triompher.
Cette politique tend, on le voit,
non pas à faire disparaître les États existants au profit d'un État
européen unique, ou à les confédérer à l'échelle du continent, mais à
les faire changer d'assiette, à les recomposer sur des bases nouvelles.
L'Europe de Napoléon III, dans les faits comme dans la doctrine, est une
Europe constituée d'États pleinement indépendants, d'États-nations
homogènes, formés selon le principe des nationalités et le droit des
peuples à disposer d'eux-mêmes, et se substituant aux vieux États
dynastiques multinationaux. L'idée de fusion des peuples lui est
étrangère, celle des abandons de souveraineté tout autant.
*
Napoléon III, cependant, ne perdit
pas de vue la nécessité, proclamée dans les Idées napoléoniennes,
d'établir un «système de paix générale». On en voit l’esquisse dans
l’initiative qu’il prit, le 4 novembre 1863 de convoquer un congrès
européen chargé de régler, entre diplomates, par le moyen de la
négociation et de compensations réciproques, tous les litiges en
suspens, au premier rang desquels l’affaire des duchés danois, la
question polonaise et celle de la Vénétie. Dans son invitation,
l’Empereur écrivait : «Toutes les fois que de profondes secousses ont
ébranlé les bases et déplacé les limites des États, il est survenu des
transactions solennelles pour coordonner les éléments nouveaux et
consacrer, en les révisant, les transformations accomplies: tel a été
l’objet des traités de Westphalie au XVIIème siècle
et des négociations de Vienne en 1815. C’est sur ce dernier fondement
que repose aujourd’hui l’édifice politique de l’Europe, et cependant
Votre Majesté n’ignore pas qu’il s’écroule de toutes parts.[…] Sur
presque tous les points, les traités de Vienne sont détruits, modifiés,
méconnus ou menacés; de là des devoirs sans règle, des droits sans titre
et des prétentions sans frein, périls d’autant plus redoutables que les
perfectionnements amenés par la civilisation qui a lié les peuples entre
eux par la solidarité des intérêts matériels rendraient la guerre plus
destructive encore. C’est là un sujet de graves méditations; n’attendons
pas pour prendre un parti que des événements, souvent irrésistibles,
troublent notre jugement et nous entraînent dans des directions
contraires. Je viens donc proposer à Votre majesté de régler le présent
et d’assurer l’avenir dans un congrès.»[21]
On remarquera certes que cette
proposition vient à un moment du règne où l’on avait pu constater que
l’Empire, une nouvelle fois, n’était pas la paix, et que si l’Europe de
Vienne «s’écroulait de toutes parts» c’était précisément sous
l’impulsion de l’Empereur des Français. Il fallait donc que celui-ci
témoignât de sa volonté d’apaisement, comme Napoléon aux Cent-Jours et à
Sainte-Hélène, pour redresser son image belliqueuse. Il l’avouait
d’ailleurs lui-même sans fard dans son invitation: «Comme je suis le
souverain auquel on a prêté le plus de projets ambitieux, j’ai à cœur de
prouver que mon but est d’arriver sans secousses à la pacification de
l’Europe.» On doit en conséquence faire, dans ces propos, la part de la
tactique.
Mais il faut aussi et surtout
souligner l’originalité de ces vues, qui apparaît plus nettement dans
son discours d’ouverture de la session législative, le lendemain :
«Quoi
de plus légitime et de plus sensé que de convier les puissances de
l’Europe à un congrès, où les amours propres et les résistances
disparaîtraient devant un arbitrage suprême.»[22]
Et plus encore un mois et demi plus tard, le 21 décembre, en réponse à
l’adresse du Sénat: «J’appelle de mes vœux le moment où les grandes
questions qui divisent les gouvernements pourront être résolues
pacifiquement par un arbitrage européen. […] Cette grande pensée, jadis
une utopie, ne peut-elle pas devenir demain une réalité?»[23]
Arbitrage suprême, arbitrage européen, «tribunal européen» même[24],
pensée qui fut jadis une utopie: l’ambition est plus vaste que de
refaire le congrès de Vienne ou de ressusciter la vieille politique des
congrès pratiquée par Metternich, le tsar Alexandre et la Sainte
Alliance entre 1815 et 1830. Il s’agit plutôt, et à proprement parler,
de «remplacer entre les nations de l’Europe l’état de nature par l’état
social», pour reprendre une expression tirée des Idées
napoléoniennes[25].
En un mot, Napoléon III, adepte de ce qu’on a appelé plus tard «sécurité
collective» et «organisation de la paix», ou encore «politique
wilsonienne», était, en cette fin d’année 1863, le précurseur de la
Société des nations (S.D.N.) et de l’Organisation des nations unies
(O.N.U).
En relisant cette invitation, on ne
peut manquer d’être frappé par son aspect visionnaire. Elle n’ambitionne
pas moins que d’aboutir à ce qu'allait être l’Europe de 1919, cette
Europe des nationalités et des peuples, cette Europe française, avec
arbitrage international des conflits et recours aux plébiscites pour
régler les litiges frontaliers; et ceci par un raccourci d’un
demi-siècle, par une Conférence de Paris avant la lettre qui aurait
économisé les drames, les malheurs et les destructions meurtrières de la
Première Guerre Mondiale. Les Puissances, pour diverses raisons qu’il ne
nous appartient pas de rappeler ici, déclinèrent l’invitation, donnant
raison à la prédiction que l’Empereur avait faite dans son discours
d’ouverture de la session législative: «Deux voies sont ouvertes: l’une
conduit au progrès par la conciliation et la paix; l’autre, tôt ou tard
mène fatalement à la guerre par l’obstination à maintenir un passé qui
s’écroule.»[26]
C’est la seconde voie que suivit l’Europe pour son malheur.
*
On aura remarqué que l’organisation
de l’Europe qu’on voit poindre sous la proposition de congrès de 1863
est une organisation diplomatique seulement destinée à résoudre les
litiges touchant aux questions de frontières. Elle ne vise aucunement à
l’intégration politique, économique, sociale ou monétaire des États
européens. En ces matières, sur lesquelles nous ne nous appesantirons pas
parce qu’elles sont analysées par ailleurs, mais qu’on ne saurait
oublier sauf à donner une vision incomplète et donc fausse des vues
impériales, on peut toutefois relever deux réalisations d’importance:
l’abaissement des frontières douanières et la création de l’Union
monétaire latine. Dans les deux cas, on trouve à nouveau à la base de la
politique impériale, l’idée nationale, l’ambition de puissance française
et la conscience d’un intérêt supérieur commun.
Le traité de commerce de janvier
1860 avec la Grande-Bretagne, comme ceux qui l’ont immédiatement suivi
avec les autres États européens se situe dans le droit fil de la pensée
saint-simonienne, qui voyait dans le libre échange le moyen d’accroître
la prospérité générale grâce au développement du commerce international.
Napoléon III, on le sait, est imprégné des théories de ce courant de la
pensée économique. Mais, en abaissant les barrières douanières, sans
d’ailleurs les supprimer complètement, il n’avait pas pour autant comme
objectif d’établir la division internationale du travail chère au
libéralisme intégral, système qu’il récuse, comme il l’avait écrit dès
1842 dans l’Analyse de la question des sucres: «Une nation
est coupable de remettre à la merci des autres son approvisionnement des
denrées de première nécessité. Pouvoir d'un jour à l'autre être privé de
pain, de sucre, de fer, c'est livrer sa destinée au décret étranger,
c'est une sorte de suicide anticipé.»[27]
Il y dénonçait en conséquence les «apôtres de la liberté illimitée du
commerce, [qui] ont admis comme principe cet axiome : à chaque pays son
produit naturel»[28].
La politique commerciale de
Napoléon III ne vise pas même à la constitution d’une union douanière,
concept qui pourtant existait à l’époque, avec le Zollverein allemand,
et que, sous Louis-Philippe, notre pays avait tenté de mettre en place
entre la France et la Belgique. Les traités de commerce signés entre
1860 et 1870 sont en effet strictement bilatéraux, même s’ils
aboutissent en s’additionnant à un réseau européen d’échanges
privilégiés, grâce à la clause dite de la nation la plus favorisée.
En fait, sur le trône comme
auparavant dans l’exil, l’Empereur voit l’économie mondiale comme une
compétition entre économies nationales, entre nations, compétition qui
remplacerait avantageusement celle, plus meurtrière, qui les voit
s’affronter sur les champs de bataille: «Aujourd’hui, c’est par le
perfectionnement de l’industrie, par les conquêtes du commerce, qu’il
faut lutter avec le monde entier.»[29]
Il raisonne en outre en ayant à l’esprit qu’une grande nation doit
pouvoir, en cas de guerre, disposer en tous domaines de l’autosuffisance
et vivre en autarcie. Son ardeur à développer le commerce en temps de
paix ne lui fait pas oublier l’économie de guerre. Et s’il rêve d’un
monde où la concurrence économique aurait remplacé les affrontements
guerriers, il sait que ceux-ci ne disparaîtront pas de la planète avant
longtemps. La conception de Napoléon III n’est donc pas celle d’un
marché unique européen ou mondial dont les acteurs seraient de grandes
entreprises multinationales qui s’affronteraient par delà les frontières
et par-dessus les gouvernements des États, ni celle d’une unification et
d’une fusion économiques du continent.
L’ouverture des frontières
douanières de la France est d’abord pour lui le moyen de renforcer les
entreprises françaises en leur faisant sentir l’aiguillon de la
concurrence. Cette concurrence internationale, qui fera baisser les prix
pour le plus grand bien des consommateurs, en particulier des plus
pauvres, aura pour résultat principal de contraindre les différentes
branches de l’économie nationale à améliorer leur compétitivité,
c’est-à-dire leur productivité, en un mot de les obliger à se
moderniser. Le but des traités de commerce est là: accroître la
prospérité et la puissance économique de la France. C’est d’ailleurs la
raison pour laquelle les droits de douane à l’importation ne sont jamais
complètement supprimés; ils sont au contraire calculés au plus juste,
produit par produit, de telle sorte qu’ils soient une incitation
suffisante à la mutation, au progrès, au renforcement subséquent des
entreprises françaises concernées, mais afin aussi qu’ils restent
suffisamment protecteurs pour que nos produits ne soient pas éliminés du
marché par la concurrence étrangère.
C’est ainsi également qu’il faut
comprendre la mise en place de l’Union monétaire latine. Celle-ci est
certes une concrétisation du projet d’unification des monnaies du
Mémorial de Sainte Hélène, repris dans les Idées
napoléoniennes. Mais, loin de supposer l’abandon de notre
monnaie nationale, puisque non seulement cette dernière subsiste comme
signe monétaire distinct des autres monnaies de l'union mais qu'en outre
sa valeur leur sert de référence, l'Union latine ne peut être comparée à
la monnaie unique européenne instituée par le traité de Maëstricht.
C'est en réalité et tout simplement une «zone franc» qu'elle met en
place.
On remarquera d'ailleurs qu'il en
est de même pour tous les rêves d'uniformisation européenne des deux
empereurs : l'uniformisation des poids et mesures, c'est l'exportation
du système métrique; l'uniformisation des codes, c'est la généralisation
du code Napoléon; la régénération des peuples, c'est leur ralliement aux
principes français de 1789; l'établissement d'une paix solide, c'est
leur groupement en un système diplomatique d'alliance ou d'arbitrage
dont l'inspirateur et le régulateur suprême ne serait autre que le chef
providentiel de notre grande nation. Il y a quelque chose d'impérialiste
dans tout cela, même si cet impérialisme est teinté d'un universalisme
sincère, hérité des Lumières et de la Révolution.
Convaincu de la supériorité de notre
pays, de ses principes et de ses lois, comme de sa vocation à se trouver
à la tête de la civilisation et du progrès, préoccupé de le renforcer et
de l'agrandir, Napoléon III, comme Napoléon Ier, place
la France au centre de ses préoccupations et voit sa politique
extérieure comme l'accomplissement d'une mission providentielle qui lui
est propre. Aussi, au risque de décevoir ceux qui voudraient voir en lui
un précurseur de la «construction de l'Europe», force est de constater
que, sur ce plan, le Second Empire ressemble plus à l'Amérique de
Georges Bush qu'à l'Europe de Robert Schuman et de Jean Monnet.
Francis Choisel
Sur un
sujet proche :
Article paru dans le Bulletin du Centre d’Études et de Recherches sur le Bonapartisme
(C.E.R.B., n°17, année 2002)
______________________________
[1]
Ch. IV, in Œuvres
de Napoléon III,
tome 1, Paris, Plon, 1856, p. 134.
[2]Rêveries
politiques,
1832, in Œuvres
, tome 1, p. 377.
[3]«Opinion
de l’Empereur sur les rapports de la France avec les puissances
de l’Europe», Le
Progrès du pas de Calais,
22 mars 1843, in Œuvres, tome 1,
p. 469.
[4]
«La paix», Le
Progrès du pas de Calais,
5 nov. 1844, in Œuvres , tome 2, p. 49.
[5]
On en retrouve d’ailleurs encore l’écho sous la Seconde
République. Dans son manifeste électoral présidentiel de 1848,
le neveu de l’Empereur veille à rassurer les électeurs: «Je ne
suis pas un ambitieux qui rêve […] l’Empire et la guerre» . Et à
nouveau, en octobre 1852 à Bordeaux, avant de restaurer
l’Empire, alors qu’il était pourtant au faîte de sa popularité
présidentielle, il crut nécessaire de parer une nouvelle fois à
cette critique, d’apaiser les puissances inquiètes en même temps
que les Français qui allaient se prononcer par plébiscite, en
affirmant solennellement dans une formule devenue célèbre:
«L’Empire, c’est la paix».
[6]
Des Idées
napoléoniennes,
ch. IV, in Œuvres,
tome 1, p.135.
[7] Ibid., p.131.
[8]
Ibid., ch.V, p.153.
[9]
On notera au passage que ces déclarations sont toutes
postérieures à la retraite de Russie.
[10]
Ibid., note 1.
[11]
Ibid. pp. 156-157.
[12]
«L'idée napoléonienne», Londres, 1840, in Œuvres,
tome 1, p.9.
[13]
Des Idées
napoléoniennes,
ch. V, in Œuvres,
tome 1, p.155.
[14]
Ibid. p. 156.
[15] Ibid., p.
162.
[16]
In Œuvres,
tome 1, p. 380.
[17]
Ibid., p.377.
[18]
«La paix», Le Progrès du
Pas-de-Calais,
in Œuvres,
tome II, pp. 46-47.
[19]
Les buts et les moyens, note s.d., Arch. Nat., 400
AP 54.
[20]
«Opinion de l'Empereur...» in Œuvres, p. 468.
[21] On
trouvera le texte de cette lettre notamment dans Charles POUTHAS,
La politique étrangère de la France sous la Seconde
république et le Second Empire, Paris, CDU, 1949, p.
244.
[22]
Procès verbaux du Corps législatif et du Sénat.
[24]
Terme employé dans le discours d’ouverture de la session
législative, le 5 décembre 1863, à propos de la solution de la
question polonaise. Ibid.
[25]
Ch.V, p. 155. Il y regrettait déjà que ce soit «encore la force
et non le droit qui décide du sort des peuples».
[26]
Procès verbaux du Corps législatif et du Sénat.
[27]
Analyse de la question des sucres, ch.III, in Œuvres, tome 2, p. 253.
[28]
Ibid., ch. II, p. 231.
[29]
Discours du 31 août 1849 au banquet de l'exposition de
l'industrie, in Œuvres, tome 3, p. 104.
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