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Article publié dans Armées d’Aujourd’hui, mensuel édité
par le ministère de la Défense
(avril 1982)
Naturelles ou écologiques, les frontières séparent les hommes,
limitent leur champ d’activité économique, augmentant ainsi leurs
différences. A l'époque où les moyens de communication s'en
affranchissent, sont-elles définitivement figées? Pour certains ce
sont des lignes artificielles et sans fondement qui introduisent des
divisions néfastes entre les hommes et sont ainsi par elles-mêmes
causes de conflits.
Réflexions sur
la notion de frontières
« La Nation n'existe que selon sa force
militaire, par la grâce de ses hommes de guerre. C'est le soldat qui
mesure la quantité de terre ou l'on parle une langue, ou règnent des
murs, un esprit, une âme, une culture, une race. » Cette phrase,
qui présente l'armée comme seule créatrice de la nation et le
guerrier comme sa seule sentinelle, néglige l’idée très actuelle de
défense globale utilisant les armes économiques, idéologiques,
culturelles. Formulée par Charles Péguy en 1913, elle n'en reste pas
moins vivace dans l'esprit de certains, qui lient ainsi la notion de
frontière a la seule armée et ont vite fait d'en conclure : Plus
d’armées, plus de frontières; plus de frontières, plus de guerres.
Des barrières naturelles
Ce qui frappe, lorsqu'on regarde une carte,
c'est au contraire combien la nature semble avoir presque seule enclos
les Etats. On voit que les océans et les mers, les lacs, les fleuves et
les rivières, les montagnes et les mouvements de terrain marquent sur
le sol autant que sur le papier des bornes concrètes entre des espaces
géographiques. Sans même s’arrêter au cas le plus extrême des
nations insulaires, comme la Grande-Bretagne ou le Japon, les côtes de
l'Europe et les Pyrénées dessinent la péninsule ibérique, de même
que l'Italie apparaît sur une carte dès qu'on y a trace les crêtes
des Alpes et les rives de la Méditerranée. C'est ce qu'on a coutume de
nommer frontières naturelles. Leur origine se conçoit aisément.
Il y a d'abord ce qu'on pourrait baptiser «frontière-butoir
» et qui s'apparente au bocal du poisson rouge. Obstacle du sol,
elle empêche la migration ou l'extension plus avant d'un groupe humain;
elle représente une coupure infranchissable, ou tout au moins
dissuasive.
D'autres barrières naturelles de moindre
importance, telles qu'un cours d'eau ou une suite de crêtes, sont
cependant propices à l’établissement d'une ligne de résistance aux
agressions extérieures, qu'il s'agisse de celles de la faune ou de
celles d'autres groupes humains malveillants. C'est alors une «
frontière-rempart », qui délimite une zone de sécurité. Cette
notion fut longtemps, et reste encore en beaucoup d'endroits
primordiale. Le fait qu'en 1940, contre le même ennemi, les Italiens
n'ont progressé que de quelques centaines de mètres alors que les
Allemands avaient traversé la moitié de la France, tient autant à la
géographie qu'à la valeur respective des deux armées. Que la ligne de
démarcation ait été fixée sur la Loire, que la France ait dans les
siècles passés réclamé le Rhin pour limite, que les Pyrénées aient
été la frontière la plus stable et la moins contestée en Europe,
sont des faits également significatifs.
L'homme et le milieu
En se replongeant dans la contemplation de
notre planisphère, on remarque néanmoins que les règles énoncées
ci-dessus ne valent pas dans tous les cas. Les mers, les fleuves, les
montagnes sont autant le centre, le cœur des Etats que leurs frontières.
Cela s'explique tout aussi facilement. La
montagne n'est une barrière que pour le peuple des plaines, et c'est à
l'inverse la plaine qui est le repoussoir pour le peuple des montagnes.
La mer était loin d’être une frontière pour la Grèce antique, pays
de marins. II y a ainsi les peuples de la savane, ceux de la forêt,
ceux du désert, ceux des glaces, qui sont au contact, à l'occasion,
mais qui ne se mélangent pas. Il y a là, tracée par la végétation,
par le sol et par le climat, une « frontière écologique ». Ce
n'est plus le poisson dans son bocal, c'est le loup qui ne sort pas de
la forêt, c'est le mousseron qui ne croît que dans les prés. Un
groupe humain, habitué à son mode de vie, structuré socialement en
fonction de son milieu et adapté techniquement à son exploitation, se
détourne instinctivement de tout espace qui représente une rupture
dans son environnement naturel.
D'autre part, les cours d'eaux et les océans
sont souvent aussi des voies de pénétration et des canaux d’échange;
les massifs montagneux cèlent fréquemment dans leur sous-sol des
minerais recherchés. Ce sont autant de sources de richesses autour
desquelles on s’établit. C'est par le Saint-Laurent et le Mississippi
que les Français commencèrent à peupler le Canada et la Louisiane. La
Seine et le Danube sont des voies d’échange fréquentées ; les vallées
du Rhin et du Rhône sont des régions ou se concentrent l’activité
économique et la population. C'est dans la Méditerranée que l'empire
romain trouvait son unité. Le Nil, les oasis du Sahara, le bassin
houiller du Nord-Pas-de-Calais sont des sources de richesses et des
centres d’activités.
Ainsi la population n'est-elle pas uniformément
répartie sur la surface du globe; entre les zones d'attraction, se
forment des vides humains, absolus ou relatifs; et, pour le moins, sur
les franges de ces bassins les hommes se tournent-ils le dos. Ne voit-on
pas aujourd'hui des provinces qui se dépeuplent parce qu'elles sont
excentrées par rapport aux régions industrielles et en dehors des axes
d’échanges? Ces déserts humains constituent des « frontières
par le vide », au tracé plus ou moins flou, mais réel.
Parce qu'elles dépendent du mode de mise en
valeur de la terre et de l’activité humaine qui s'y développe, on
peut parler, a propos de ces deux dernières limites, de frontières
socio-économiques.
Le temps et l'Histoire
Tous ces phénomènes ne sont pas simples,
ils s'additionnent, se complètent, s'annulent, se superposent. On ne
les retrouve jamais à l’état pur et il serait trop complexe de démêler
en détail comment, ici et là, ils s'imbriquent. Qu'il suffise de dire
que ce qu'on a vu jusqu'ici sont les règles de l'espace, et que
celles-ci, non seulement interagissent en un moment donné, mais encore
se combinent dans la dimension du temps.
D'abord, l'isolement naît de leur
permanence. Dans leur « bocal », derrière leur rempart, dans les
limites de leur milieu naturel ou de leur champ d’activité économique,
des hommes sont séparés des autres hommes et se développent indépendamment.
Naissent alors, ou s'approfondissent, les différences entre les groupes
alors qu'au sein de ceux-ci se renforcent les points communs. De la
sorte s'enracinent Ies frontières.
A l'inverse, il arrive qu'avec le temps les
conditions changent. Si les océans parquaient encore au XVIème
siècle les lndiens en Amérique et les Noirs en Afrique, ils ne
jouaient déjà plus ce rôle contraignant pour les Européens qui
avaient réalisé des progrès décisifs dans la navigation au long
cours. La prison des hommes est aujourd'hui commune et s’étend bientôt
au système solaire tout entier. Des ponts enjambent les coupures
fluviales; l'aviation et les missiles à longue portée
s’affranchissent des remparts naturels.
Les peuples nomades deviennent sédentaires;
les nations agricoles se font commerçantes ou industrielles. A l’échelle
des siècles le climat fluctue faiblement mais suffisamment pour
enrichir ou appauvrir telle frange des régions froides ou de la zone
aride et pour déplacer l’activité de la Méditerranée vers l'Europe
du nord ouest1. Le charbon remplace le
moulin à eau et le moulin a vent; le chemin de fer se substitue au
chemin de halage. Ainsi sont franchies ou rendues négligeables les
frontières naturelles, ainsi se déplacent les frontières socio-économiques.
Certes, les héritages des rois, les
ambitions des conquérants, les convoitises des peuples, les partages,
les compromis, les rapports du faible au fort, en bref l'histoire
politique, ont tracé des frontières qui ne répondaient pas, ou plus,
à ces réalités: ils en ont aussi supprimé qui auraient dû être.
Artificiels à coup sûr, sont le partage de l'Empire de Charlemagne; la
création de la Belgique en 1830, les frontières de l'Afrique héritées
de la colonisation.
Mais le plus souvent, la nature reprend le
dessus : la Gaule conquise par Rome puis partagée entre les barbares
des grandes invasions, se reforme dans la France. Bien rares sont les
lignes inadaptées tracées par les traités, qui ont pu survivre aux siècles
et résister à la pression des réalités. Bien rares sont les frontières
marquées sur le terrain, qui sont restées longtemps gommées sur la
carte.
La combinaison de ces règles de l'espace et
du temps à fait naître et fait naître encore les provinces, les
nations, les systèmes de civilisation, la Lorraine et la Provence, la
France et l'Allemagne, l'Europe et le monde arabe. Des groupements se
font, des éclatements se produisent, des lignes de cassure défient la
durée.
On voit par conséquent que les frontières
ne sont pas des vues de l'esprit ni des lignes arbitraires, mais des phénomènes
naturels, entérinés et non crées par les traités. Elles ont leur
origine dans les différences bien plus qu'elles ne les font naître. On
peut trouver, en un moment donné, que les limites politiques sont
inadaptées aux réalités et vouloir y remédier. On peut souhaiter les
supprimer totalement et universellement. Encore convient-il de
s'attaquer aux causes et non aux seuls effets, de mettre avec soi les règles
de l'espace et du temps avant de prendre la gomme et le crayon pour
modifier la carte, que cette gomme s'appelle utopie politique ou ce
crayon forces armées.
Le politique et le soldat ne doivent et ne
peuvent donc être en la matière que les exécuteurs fidèles et
serviles des décrets de la nature, exprimés par la bouche des
populations concernées. Ni plus. Ni moins.
Francis Choisel
(1) Cf: Histoire du climat d'E. Leroy-Ladurie
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