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Extrait  du mémoire :«Les réactions de la presse parisienne aux mesures de 1860», 
(Université de Paris IV Sorbonne, juin 1975)

« Un germe, une semence,
un commencement» 

«Aujourd’hui, il y a peu de journaux qui ne ressemblent au pas leste et confiant de Perrette portant sur sa tête le pot de lait parlementaire.»
(Morel, dans le Monde du 18 janvier 1861)

En regard du silence et de la mauvaise humeur des légitimistes, quelle abondance de commentaires, quel flot d’appréciations, d’explications, de démonstrations, quel optimisme dans la presse libérale !

La satisfaction s’y exhalait en effet à chaque ligne. Pourtant, pas plus que les ultramontains, les libéraux ne pensaient que le «summum de la liberté»(1) fût atteint: «C’est beaucoup, mais ce n’est pas encore assez et nous avons encore plus d’un pas à faire pour arriver à la réalisation complète de la parole célèbre qui promettait la liberté comme le couronnement naturel de l’édifice gouvernemental.»(2). «L’édifice n’est point encore tout à fait couronné.»(3) «Il semble que, dans une mesure restreinte mais positive, c’est la liberté.»(4) «C’est l’accomplissement partiel, si l’on veut, mais réel des promesses libérales.»(5)

Seulement, «ce qu’on ajourne ne nous rendra point injuste pour ce qu’on nous concède»(6). «Nous ne sommes pas de ceux que l’attente des biens à venir ou le regret des biens perdus empêche de reconnaître le prix de ce qu’ils obtiennent.»(7) «Nous sommes, si on nous permet la comparaison, comme ces antiquaires qui préféreraient assurément retrouver une statue intacte, mais qui ne dédaignent pas un fragment échappé aux ruines, et comme nous n’avons jamais appartenu au camp des flatteurs, nous osons féliciter le gouvernement des concessions faites.»(8) «Nous ne voulons pas attendre que des concessions plus grandes soient données à la liberté de discussion pour applaudir»(9)

Mais cette approbation avait également, et surtout, son origine dans le fait que «l’impression générale est qu’un système nouveau est inauguré et que ce système n’a pas dit son dernier mot»(10): «Nous embrassons avec une joyeuse confiance les perspectives nouvelles qui nous sont offertes. Un pas décisif dans la vérité politique vient d’être accompli. C‘est peu de chose encore, si l’on ne regarde qu’aux dispositions positives du décret; c’est beaucoup, c’est peut-être tout, si l’on considère seulement la direction prise. La ligne que nous allons suivre s’écarte décidément de celle qui a été suivie depuis huit années. Nous sommes encore au point ou la bifurcation commence, les deux lignes se touchent ou sont bien rapprochées, mais l’angle ira sans cesse s’élargissant. Nous marchons maintenant vers la véritable pratique du régime représentatif, vers le régime parlementaire.»(11)

C’était la fin d’un «entracte de huit ans»(12), une «ère nouvelle»(13), l’«acheminement vers un régime plus libéral»(14), «un rayon, faible encore, mais un rayon d’espoir»(15). Ce n’était pas le décret du 24 novembre, mais le «programme du 24 novembre»(16). Ce n’était pas qu’«un peu d’huile mise dans la machine dont les ressort criaient»(17), «ce n’est pas un simple perfectionnement du mécanisme […] mais le point de départ d’une politique nouvelle»(18): «Voilà qu’en effet commence l’ère impériale de la liberté.»(19)

Bref, c’étaient «des actes considérables sinon par leur caractère, du moins par leur tendance»(20): «Dans leur ensemble, ces changements sont, nous le répétons, considérables ; ils le sont par eux-mêmes, et plus encore peut-être par les développements ultérieurs dont ils sont susceptibles.»(21)

C’est pourquoi «la réforme de la constitution de 1852 nous paraît bonne, toute incomplète qu’elle est.»(22) «Ces changements dans l’organisation des chambres ne seront sans doute pas les seuls et nous y applaudissons sans réserve parce qu’ils nous en promettent de plus importants.»(23)

En résumé, «le décret du 24 novembre a été accueilli avec une satisfaction légitime par la presse indépendante. Elle n’y a point vu certainement le couronnement de notre édifice politique depuis si longtemps promis et si ardemment désiré, mais elle a applaudi au premier pas du gouvernement dans la voie où elle l’avait sollicité d’entrer. […] Elle a salué dans l’acte du 24 novembre 1860 d’abord les améliorations qu’il consacre, et surtout les heureuses conséquences qui devront nécessairement en découler.»(24)

*

Comme on l’a fait pour l’attitude des ultramontains, on peut se demander, lorsqu’on analyse de plus près les feuilles libérales, si cet optimisme, ces espoirs – d’aucuns ont parlé d’illusions – sont bien sincères.

En effet, systématiquement, les publicistes libéraux ne prêtaient attention qu’aux déclarations allant dans le sens de leurs interprétations, rejetant celles, fussent-elles gouvernementales, qui les contredisaient.

Les commentaires de Persigny les renforçaient dans leur point de vue : «[Sa] circulaire, bien moins par ses prescriptions assez vagues que par l’esprit général qui l’inspire, est assurément le commentaire le plus sérieux qu’ait reçu jusqu’ici le décret du 24 novembre.»(25) «Disons tout de suite que les paroles du nouveau ministre ne nous paraissent nullement de nature à diminuer l’attente qu’avait fait naître ce décret.»(26) «M. de Persigny s’exprime sur le décret du 24 novembre dans de tous autres termes que les journaux qui se sont donné la singulière tâche de restreindre la portée de cette grande mesure politique.»(27)

On s’appuyait aussi sur les déclarations de Morny: «Nous signalons d’autant plus volontiers ce discours que les réformes constitutionnelles du 24 novembre y sont appréciées au même point de vue et dans le même esprit libéral et progressif que nous avons déjà remarqué dans le discours de l’Empereur.»(28) «Le discours de M. le Président du Corps législatif n’est pas seulement remarquable par les explications constitutionnelles qu’il donne sur l’essence des pouvoirs politiques et sur leurs rapports, mais il l’est encore plus peut-être par le sentiment général qui y règne d’un bout à l’autre,qui en est l’inspiration et le souffle, et qui est bien positivement, bien nettement, le sentiment de la liberté.»(29)

En revanche, l’autorité des journaux officieux était rejetée: «Le Constitutionnel ne paraît avoir qu’une seule crainte, c’est qu’on prenne au sérieux les modifications constitutionnelles inscrites dans le décret. […] C’est, croyons-nous, le cas de ne pas oublier que le Moniteur seul est l’organe du gouvernement et que de ses commentaires seuls on est en droit d’attendre un caractère officiel.»(30) «Entre le langage de M. de Persigny, et celui des défenseurs officieux et habituels du pouvoir, il y a une telle distance qu’il nous sera permis de ne plus ajouter la moindre importance à leurs appréciations.»(31) «Ces journaux revendiquent une autorité à laquelle ne prétendent point tous les autres; ils donnent volontiers à entendre qu’ils sont les confidents respectueux de la pensée officielle. Le Moniteur a montré quelquefois qu’ils se font illusion là-dessus et nous croyons que cette fois encore, dans les appréciations, dans les interprétations qu’ils essaient, ils ne parlent absolument que pour eux-mêmes.»(32)

Les commentaires de Troplong n’avaient pas plus de valeur à leurs yeux: «Nous sommes forcés d’avouer que nous avions espéré plus que M. le Président du Sénat ne nous semble le permettre. Au surplus, dans l’appréciation des conséquences naturelles de l’acte du 24 novembre, nous nous étions fondés bien moins sur des conjectures théoriques que sur la force des choses, agissant d’après les données qui venaient d’être posées. Nous conservons donc le droit d’en appeler de certaines conclusions du rapport de M. Troplong à l’expérience et à l’avenir.»(33) «Nous le répétons, c’est de la pratique que nous attendons de ces divers progrès constitutionnels.»(34) «Qu’on le veuille ou non, l’acte du 24 novembre implique logiquement tout un ensemble de modifications dans le système qui nous régit.»(35) «Tout se tient dans le système de la liberté. L’exercice d’un droit appelle l’exercice d’un autre droit. […] Nous n’hésitons pas pour notre part à croire qu’une liberté continuera ainsi à en amener une autre, et qu’un système tout entier de garanties sérieuses et d’institutions représentatives finira par sortir du faible germe qui vient d’être jeté en terre.»(36)

*

On peut ne voir là qu’un parti pris d’optimisme de la part des libéraux. N’affirmaient-ils pas eux-mêmes : «La première faute que pût commettre le parti libéral, nous l’avons dit déjà et nous le répétons, serait, dans les circonstances présentes, de ne pas croire à l’efficacité du décret.»(37) «Nos malheurs nous ont appris à n’être pas trop exigeants, à ne pas repousser un petit bien dans l’espoir d’un bien plus considérable, à ne pas dire "tout ou rien" parce que demander tout ou rien est en général le plus sûr moyen de ne rien avoir.»(38) «Tant de malheurs et tant d’échecs subis depuis dix années par la cause de la liberté devraient cependant nous avoir appris à tous que dans les circonstances où se trouve aujourd’hui l’Europe, le commencement de la sagesse, c’est de bien user du peu qu’on a.» (39) «Croire qu’on encouragera le pouvoir actuel à développer ses concessions par un accueil hostile, c’est lui prêter une abnégation qui n’est pas dans la nature humaine.»(40)

Ce n’était pas l’avis de la Gazette de France, qui déclarait le 1er février : «Si les Débats, l’Ami de la Religion, le Siècle, la Presse avaient témoigné moins de confiance dans les conséquences des promesses excessivement vagues faites le 24 novembre, ils n’auraient pas cessé de revendiquer un peu de cette liberté de discussion dont ils ont eu la fatuité de se croire en possession depuis deux mois, et en présence de ces sollicitations quotidiennes, M. Troplong se serait relâché de sa rigueur. Mais en voyant combien il faut peu de choses pour contenter la presse libérale, le Président du Sénat a dû penser qu’on en donnerait toujours assez pour satisfaire aux aspirations de ces organes.»

La tactique libérale était plus subtile, plus élaborée, et peut-être bien plus efficace que ne le pensait la feuille légitimiste.

On voulait avant tout démontrer que l’Empereur désirait le libéralisme : «Ainsi donc, aujourd’hui la cause de la liberté est gagnée; tout le monde l’aime, tout le monde l’approuve. […] Ce n’est plus une question de doctrine, ce n’est qu’une question d’opportunité. Quelle heure marque la montre du pouvoir ? Est-ce déjà l’heure de la liberté? Sera-ce seulement bientôt ? Voilà désormais le problème.»(41) Il n’était donc plus factieux de demander la liberté puisque l’Empereur l’avait promise, puisqu’il avait commencé à l’établir, puisque c’était son vœu le plus cher. Même, en l’occurrence, c’étaient eux, les libéraux, les véritables interprètes de la pensée du souverain, ce n’étaient pas les journaux officieux, qui ‘étaient maintes fois trompés à ce sujet: «Forçons les à reconnaître que nous avons sur eux l’avantage auquel ils doivent être le plus sensibles : nous avons apprécié mieux qu’eux la force des circonstances et nous avons mieux qu’eux jugé le caractère et l’esprit de l’Empereur.»(42) «Quand nous demandions avec tant d’insistance qu’on entrât dans la voie des réformes, avions-nous tort ? L’adhésion presque générale donnée au décret du 24 novembre a prouvé à quel point nous étions dans le vrai.»(43)

Les libéraux voulaient ainsi accréditer une division de la classe politique en deux camps : d’un côté, ceux qui demandaient la liberté et qui, par ce fait, étaient les vrais interprètes des vœux de l’Empereur; de l’autre, ceux qui ne voulaient pas l’acheminement vers la liberté et qui, ainsi, même s’ils se réclamaient de l’Empereur, allaient contre sa volonté: «Si nous avions la moindre autorité, nous dirions à l’Empereur : Continuez, Sire, ne vous laissez pas arrêter par quelques opposants inintelligents(44). Après avoir fait un pas vers le libre examen des assemblées délibérantes, faites en un second vers la liberté de la presse.»(45)

De même, en poussant la logique des réformes jusqu’à l’extrême, en déclarant que l’Empereur avait, par elles, jeté le fondement d’un système nouveau, semé une graine qui lèverait bientôt, les libéraux pensaient mettre Napoléon III en face de cette seule alternative: appliquer sincèrement et développer les réformes, ou passer pour un esprit versatile et sans suite allant de droite et de gauche, faisant un pas en avant et deux en arrière, ou même pour un démagogue qui décrète des mesures parce qu’elles sont populaires et qui, ensuite, ne les applique pas et n’en tire pas les conséquences.

Mais cette approbation, cette satisfaction affichée, ces espoirs et cet optimisme, auxquels il faut ajouter un ralentissement délibéré de l’opposition, et des promesses de ralliement(46), concourraient au fonctionnement du ressort suprême de la stratégie libérale, qui n’était autre qu’un chantage: «S’il devait au contraire rester isolé, ce que nous n’oserons jamais avancer, et que nous nous refuserions à croire, le décret impérial ne changerait pas beaucoup la situation du pays ni celle du gouvernement et n’apporterait pas une bien grande modification à l’attitude du parti libéral.»(47) «Si le décret du 24 novembre n’a au fond réformé, comme nous l’avons entendu soutenir, que le règlement de l’assemblée, des élections nouvelles sont inopportunes; mais elles seraient alors inopportunes aussi l’émotion et l’espérance que ce décret a communiquées au pays.»(48) «Si cette opinion dominait dans les conseils du gouvernement, si ce décret devenait inexplicable en devenant stérile, nous en serions sincèrement affligés, mais nous serions quittes, après tout, pour nous retrouver demain ce que nous étions hier, avec une illusion de moins et un regret de plus.»(49)

*

Néanmoins, il n’y avait pas dans l’attitude des libéraux que fausseté et simulation.

Depuis quelques temps déjà, par les motifs mêmes du mécontentement des légitimistes et des ultramontains, les libéraux, principalement ceux qui étaient anticléricaux, ne pouvaient que se féliciter de l’orientation nouvelle de l’Empire : politique extérieure, liberté qui leur était donnée pour attaquer les cléricaux dans la presse, mais aussi libéralisme économique.

Que s’ajoutât à ce bilan si peu que ce fût de liberté politique n’était pas pour leur déplaire. Or, si la liberté accordée n’était pas négligeable en elle-même, elle l’était moins encore pour les libéraux : peu leur importait qu’il fût impossible d’attaquer la dynastie et le gouvernement. Car ils pouvaient désormais lutter ouvertement pour la liberté : «Somme toute, les grandes assises d’un gouvernement libre sont restées debout dans la constitution de 1852 et ce qui en reste suffit, depuis le décret du 24 novembre, pour reconquérir légalement et pacifiquement ce qui nous manque.»(50)

Quand bien même l’Empereur n’eût pas été dans les bonnes dispositions qu’on lui prêtait, le parti libéral avait recouvré, contrairement au parti monarchiste, les moyens de lutter efficacement pour son idéal politique, et c’était déjà beaucoup.

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(1) Chaudey dans le Courrier du Dimanche du 9 décembre 1860.
(2) L’Echo du Nord, cité par le Siècle du 28 novembre.
(3) Haussonville dans sa brochure, p. 44
(4) Le Sémaphore de Marseille, cité par la Presse du 27 novembre.
(5) Prévost-Paradol dans le Journal des Débats du 6 décembre.
(6) Garcin dans l’Ami de la Religion du 9 décembre.
(7) Weiss dans le Journal des Débats du 27 novembre.
(8) Garcin dans l’Ami de la Religion du 7 décembre.
(9) L’Echo du Nord, cité par le Siècle du 28 novembre.
(10) Nefftzer dans la Presse du 26 novembre.
(11) Forcade dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre.
(12) Saint-Marc Girardin dans sa brochure, p. 10.
(13) L’Echo du Nord et le Courrier du Bas-Rhin, cités par la Presse du 26 novembre.
(14) Le Courrier de la Moselle, cité par la Presse du 28 novembr.e
(15) Sarrans dans sa brochure, p.5.
(16) La Revue des Deux Mondes du 31 janvier 1861.
(17) Weiss dans le Journal des Débats du 5 décembre.
(18) Lanfray dans la Revue Nationale du 10 décembre.
(19) Le Mémorial de Lille, cité dans la Presse du 27 novembre.
(20) Sarrans dans sa brochure p.5.
(21) Nefftzer dans la Presse du 25 novembre.
(22) Saint-Marc Girardin dans sa brochure, citée par le Journal des Débats du 8 décembre.
(23) Moreau dans le Correspondant de décembre.
(24) Martin dans l’Ami de la Religion du 1er décembre.
(25) Lavedan dans l’Ami de la Religion du 7 décembre.
(26) Nefftzer dans la Presse du 6 décembre.
(27) Alloury dans le Journal des Débats du 7 décembre.
(28) Alloury dans le Journal des Débats du 7 février 1861.
(29) Solar dans la Presse du 7 février.
(30) L’Indépendance belge, citée par le Siècle du 5 décembre.
(31) Havin dans le Siècle du 7 décembre.
(32) Nefftzer dans la Presse du 3 décembre.
(33) Forcade dans la Revue des Deux Mondes du 1er février.
(34) Forcade dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre.
(35) Lanfrey dans la Revue Nationale du 10 décembre.
(36) Schérer dans le Temps du 25 avril.
(37) Weiss dans le Journal des Débats du 5 décembre.
(38) Peyrat dans la Presse du 10 décembre.
(39) Weiss dans le Journal des Débats du 26 novembre.
(40) Lanfrey dans la Revue Nationale du 10 décembre.
(41) Pelletan dans la Presse du 18 janvier.
(42) Forcade dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre.
(43) Havin dans le Siècle du 3 décembre.
(44) Entendez : les bonapartistes autoritaires.
(45) Havin dans le Siècle du 3 décembre.
(46) Voir au chapitre XII.
(47) Ganesco dans le Courrier du Dimanche du 2 décembre.
(48) Paradol dans le Journal des Débats du 2 décembre.
(49) Paradol dans le Journal des Débats du 2 février.
(50) Lavergne dans sa brochure, p. 48.
 

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