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Article paru dans la
Revue du Souvenir Napoléonien
(n° 410, année 1996)
Le Sénat du Second Empire
le
roi Jérôme et le prince Napoléon
Louis-Napoléon était attaché à son
cousin Napoléon, fils de Jérôme, de quatorze ans son cadet. Mais, durant
le Second Empire, les relations entre les deux hommes ne furent pas
exemptes de nuages. Politiquement, le prince Napoléon avait des opinions
très marquées, qui gênèrent souvent l'Empereur. Cela est connu.
Ce qui l'est moins, ce sont les
relations singulièrement houleuses entre le Sénat impérial et les deux
représentants mâles de la branche cadette des Bonaparte. Au-delà de
l'anecdote, ces relations sont riches d'enseignements.
C'est pourquoi nous voudrions en
relater ici quelques épisodes significatifs, afin d'éclairer les
lecteurs du Souvenir Napoléonien sur cet aspect
particulier de l'histoire du Sénat, de la vie du roi Jérôme et de celle
du prince Napoléon.
[1]
Le roi Jérôme, président du Sénat de
1852
Le prince Jérôme, ancien roi de
Westphalie, dernier survivant des frères de Napoléon Ier, était resté à
l'écart des affaires de l'État sous la Seconde République: «L'extrême
affection qu'il avait pour son fils Napoléon — rapporte Maupas[2]
— le rendait aveugle sur les fautes de ce jeune prince ; il avait
assez vivement épousé ses ressentiments pour qu'il en résultât une
rupture avec le Président.» Toutefois, le 28 novembre 1851,
pressentant l'imminence du coup d'État, il se mit à la disposition de
son neveu : «J'ai servi l'Empire jusqu'à sa dernière heure, je veux
qu'à son premier jour le nouveau règne de notre dynastie me trouve,
comme son premier soldat, au poste de péril. Le jour du coup d'État, le
Président se présentera au peuple : il faut que le frère de l'Empereur
soit à ses côtés.»[3]
En effet, le 2 décembre, lorsque Louis-Napoléon décida de sortir à
cheval dans Paris pour apprécier lui-même les réactions de l'opinion et
appuyer de sa présence physique dans la rue la réussite du coup de
force, Jérôme, quoique malade, l'accompagna. «C'était là comme une
apparition du premier Empire venant saluer, à son aurore, l'avènement de
l'Empire nouveau»[4]
C'est certainement pour la même
raison symbolique que Jérôme, d'ailleurs membre de droit du Sénat comme
maréchal de France[5],
fut placé à la tête de cette assemblée, dès sa création. Bien que le
régime restât républicain, sa présence à la présidence du Sénat marquait
la continuité avec le premier Empire et renforçait de ce point de vue la
légitimité des nouvelles institutions. Le roi Jérôme le souligna lors de
son discours de prise de fonctions, le 30 mars 1852: «Après tant de
vicissitudes et tant d'années d'exil, la Providence destinait le dernier
sénateur survivant de l'Empire, à être le premier membre du Sénat de
notre République. Heureux et fier de cette mission, [j']accepte avec
bonheur de [me] trouver ainsi comme l'anneau intermédiaire qui rattache
le passé au présent.»
Le poste était aussi trop important
pour le confier à quelqu'un d'autre qu'à un membre de la famille
impériale. En effet, selon le texte de la Constitution «si le
Président de la République meurt avant l'expiration de son mandat, le
Sénat convoque la nation pour procéder à une nouvelle élection»[6].
Et «jusqu'à l'élection
du nouveau Président de la République, le président du Sénat gouverne
avec le concours des ministres en fonctions, qui se forment en conseil
de gouvernement, et délibèrent à la majorité des voix»[7].
Le président du Sénat assurait donc l'intérim de la Présidence de la
République. Mettre Jérôme à la tête de la Haute Assemblée, c'était, en
cas de mort de Louis-Napoléon, une manière d'assurer le maintien des
Bonaparte au pouvoir. C'était suppléer à l'hérédité. C'était anticiper
sur l'Empire.
Le rétablissement de l'Empire
Lorsque, quelques mois plus tard, on
décida de le rétablir, les règles de transmission de la Couronne
devaient être complétées.
Le sénatus-consulte du 28 floréal an
XII (18 mai 1804) prévoyait en effet que celle-ci irait: aux héritiers
directs de Napoléon; à défaut à Joseph et à sa descendance; enfin à
Louis et à ses enfants. Mais la descendance directe de Napoléon s'était
éteinte en 1832 avec le roi de Rome. Joseph, décédé en 1844, n'avait pas
de descendance mâle. Louis était mort deux ans plus tard et ses deux
fils aînés avaient eux-mêmes disparu avant lui, l'un en bas âge en 1807,
l'autre en 1831 ; Louis-Napoléon, son troisième fils, restait donc seul
héritier dynastique de Napoléon Ier.
Or, Louis-Napoléon, en 1852, n'étant
pas encore marié, était sans descendance légitime. Le projet de
sénatus-consulte rétablissant l'empire, déposé le 4 novembre 1852,
devait par conséquent régler à nouveau la transmission de la couronne.
Par son article 4, il adjoignait à l'ordre successoral Jérôme et ses
descendants: «A défaut d'héritier naturel et légitime ou d'héritier
adoptif de Louis-Napoléon Bonaparte, la dignité impériale est dévolue et
déférée à Jerôme Bonaparte et à ses descendants naturels et légitimes,
issus de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg, de mâle
en mâle, par ordre de primogéniture, et à l'exclusion perpétuelle des
femmes et de leur descendance.»
Mais cette disposition, voulue par
Louis-Napoléon, fut contestée. Baroche, alors vice-président du Conseil
d'État, en témoigne: «[En séance], la lecture de la proposition a été
faite: mal accueillie quant à l'indication des héritiers collatéraux.»[8]
Baraguey d'Hilliers confirme que «[quelques sénateurs] admettaient
parfaitement le principe du sénatus-consulte, c'est-à-dire l'Empire,
l'hérédité dans la personne du prince Louis-Napoléon et de ses héritiers
[…] [Mais] aller au-delà, c'était , selon [eux] outrepasser la volonté
du pays.»[9]
Aussi les bureaux élirent-ils une commission majoritairement hostile cet
article 4.
Louis-Napoléon insista malgré cela.
Il tint conseil le soir même du 4 novembre et précisa que ne pas
indiquer ses successeurs, c'était faire de lui «une cible pour tous
les partis», qu'il fallait «fonder une dynastie, […]
fermer la porte à toute autre espérance».[10]
Le lendemain matin, il reçut les membres de la commission du Sénat,
qu'il avait convoqués pour les convaincre. Mais finalement,
l'après-midi, c'est lui qui céda. Baroche rédigea un nouvel article 4,
qui ne faisait plus référence au roi Jérôme: «Louis-Napoléon-Bonaparte
règle, par un décret organique adressé au Sénat et déposé dans ses
archives l'ordre de succession au trône dans la famille Bonaparte, pour
le cas où il ne laisserait aucun héritier direct légitime ou adoptif»[11]
La commission, qui avait ainsi gain de cause, accepta à l'unanimité le
texte modifié.
Le 6 novembre, Troplong, le
rapporteur, justifia l'amendement de la manière suivante[12]:
«La nation [...] s'en est remise à Louis-Napoléon [au lendemain du
Deux-décembre] du soin de formuler la Constitution qui nous régit.
Aujourd'hui qu'un changement capital s'opère dans l'un des fondements de
cette Constitution, il paraît naturel et logique de rendre à
Louis-Napoléon une partie du pouvoir constituant, afin que, sur le point
spécial qui touche le plus intimement aux intérêts de la dynastie dont
la nation le déclare le chef, il prenne les dispositions les mieux
appropriées à l'intérêt public et à l'intérêt du monarque.» Baraguey
d'Hilliers, le lendemain, résumait en disant que cette formule «n'excluait nécessairement personne comme héritier de l'Empereur»
mais que, simplement, elle permettait de «laisser au chef de l'État
toute latitude à ce sujet». La nouvelle rédaction fut adoptée par
le Sénat sans difficulté[13].
Le texte de la proposition soumise à
plébiscite[14]
fut modifié en conséquence: «Le peuple français veut le
rétablissement de la dignité impériale dans la personne de
Louis-Napoléon Bonaparte, [...] et lui donne le droit de régler l'ordre
de succession au trône dans la famille Bonaparte, ainsi qu'il est prévu
par le sénatus-consulte du 7 novembre 1852.»
Le 18 décembre, après la ratification
populaire et la promulgation du sénatus-consulte, Napoléon III signa le
décret prévu à l'article 4. Il désignait, comme au projet initial son
«oncle bien-aimé Jérôme Napoléon Bonaparte, et sa descendance directe
[etc.]» pour lui succéder en cas d'absence de descendance directe ou
adoptive.
L'amendement du Sénat pourrait donc
paraître sans conséquence. Il ne l'était pas. Car Jérôme tint ses droits
sur la Couronne d'un simple décret de l'Empereur, révocable du jour au
lendemain sans autre forme, et non d'un article de sénatus-consulte les
inscrivant dans l'ordre constitutionnel, approuvé par plébiscite, donc
modifiable seulement par la même procédure. Par la volonté du Sénat, la
légitimité plébiscitaire fut dévolue à Louis-Napoléon seul, et à sa
descendance directe, à l'exclusion de tout autre membre de sa famille.
Il n'en avait que plus d'autorité morale et politique sur l'ensemble des
Bonaparte. C'était, au vrai, la principale préoccupation du Sénat.
On le voit dans le commentaire que
Troplong avait fait d'un autre article du sénatus-consulte[15]:
«Les princes se trouvent placés si haut par le droit public et
l'intérêt national qu'ils sont, à beaucoup d'égards, en dehors du droit
commun. Plus leurs privilèges sont grands, plus leurs devoirs sont
immenses envers le pays [...] Ils appartiennent donc à l'État [...] Il
faut qu'ils soient retenus dans une sorte de perpétuelle pupillarité
sous la tutelle de l'Empereur, gardien de leur dignité, appréciateur de
leurs actions, et père de famille autant que tuteur, pour conserver à la
nation ce patrimoine intact [...] [d]'un nom qui est la propriété de la
nation autant que des personnes qui ont l'honneur de le porter».
La démission du roi Jérôme de la
présidence du Sénat
Il n'en reste pas moins que
l'amendement à l'article 4 fut fort mal pris par Jérôme Bonaparte, qui
avait bien compris qu'au-delà des principes, et malgré les déclarations,
la décision du Sénat était un acte politique et trouvait son origine
dans une question de personne.
Toutefois, ce n'était pas lui qui
était visé. Vu son âge, d'ailleurs, il avait bien peu de chance de
succéder à Napoléon III. C'était de son fils, le prince Napoléon, que la
majorité des sénateurs se défiait. Celui-ci, représentant à la
Constituante de 1848 puis à la Législative, y avait siégé à gauche. Son
républicanisme, qui l'avait conduit à ne pas participer au coup d'État,
et ses idées anticléricales et avancées étaient à l'origine de
l'animosité du Sénat, plutôt conservateur. Son tempérament excessif
n'arrangeait pas les choses.
Le roi Jérôme avait tenté d'empêcher
l'adoption de la nouvelle rédaction. Le 5 novembre au soir, il avait
convoqué Troplong et menacé de démissionner de la présidence du Sénat,
d'abandonner ses fonctions de gouverneur des Invalides et de quitter la
France; ce qui n'avait aucunement modifié la résolution de la
commission, appuyée par Baroche.
Le 6 au matin, Louis-Napoléon avait
dû recevoir Jérôme, avec son fils, en présence d'Abbatucci. «Le
prince Jérôme — note Baroche — a été, dit-on, un peu calmé par
les bonnes paroles que lui a dites le Prince[-Président].»[16]
Il se contenta d'abandonner la présidence du Sénat.[17]
Baroche ajoute: «[Il] a quitté le Luxembourg pour se retirer aux
Invalides. Son fils est furieux et ne ménage pas les injures en parlant
du Sénat.»
Le prince Napoléon, membre de droit
du Sénat impérial
Le Sénat n'en resta pas là. Lorsque
lui fut soumis le projet de sénatus-consulte ayant pour objet d'adapter
le détail de la Constitution de 1852 à l'Empire et de la compléter après
sa première expérimentation[18],
le Sénat accepta sans difficulté de voter l'article 7 : «Les Princes
français sont membres du Sénat et du Conseil d'État, quand ils ont
atteint l'âge de 18 ans accomplis». Mais la commission l'amenda en
ajoutant : «Ils ne peuvent y siéger qu'avec l'agrément de
l'Empereur.» Ce second alinéa annulait en réalité le premier
puisque, tout en étant considéré protocolairement comme membre de droit,
le Prince Napoléon devrait en fait sa place au Sénat, comme la quasi
totalité de ses collègues, à la faveur impériale.
Les «Princes français» étant les
membres de la famille impériale appelés éventuellement à l'hérédité[19]
, seul le Prince Napoléon se trouvait visé par cette précaution,
puisqu'il n'avait pas de frère ni encore de descendance, et que son père
était déjà sénateur.
Certes, l'amendement était purement
et simplement repris de l'article 31 de la charte de 1814[20].
Mais, une fois de plus, le Sénat avait fait prévaloir sa conception
restrictive de la place de la branche cadette dans les institutions.
La composition du conseil de régence
Après la naissance du Prince
Impérial, un projet de sénatus-consulte organique sur la régence, fut
déposé en 1856. Le Sénat récidiva. Pourtant le texte prévoyait de
confier cette fonction à l'Impératrice, non au Prince, ce qui devait
rassurer la Haute Assemblée. Mais l'article 4 stipulait : «A défaut
de l'Impératrice, la Régence, si l'Empereur n'en a autrement disposé par
acte public ou secret, appartient au premier Prince français et, à son
défaut, à l'un des autres Princes français dans l'ordre de l'hérédité de
la Couronne.» Cette rédaction convint aux sénateurs. Elle
comportait en effet la restriction: «si l'Empereur n'en a autrement
disposé.» Toutefois le rapporteur, Portalis, le 5 juillet, crut bon
d'insister : «Il faut remarquer qu'il ne résulte pas de cet article
que la Régence appartienne de plein droit aux Princes français. Elle
leur est dévolue par la délégation qui leur en est faite dans le
présent sénatus-consulte, conformément à la volonté de l'Empereur, usant
des pouvoirs extraordinaires dont il a été investi par la Constitution,
et de la même manière qu'il a appelé à lui succéder le Prince Jérôme,
son oncle, et sa descendance directe, par le décret organique du 18
décembre 1852.» En résumé, ce qu'un sénatus-consulte faisait, un
autre pouvait le défaire; et l'Empereur restait toujours maître, en
dehors même du sénatus-consulte, d'exclure son cousin de la Régence, car
lui seul détenait la légitimité dynastique et populaire, pleine et
entière.
La même préoccupation se retrouve
dans l'amendement fait par la commission à l'article 18, concernant le
conseil de régence. Le projet prévoyait: «Il se compose: 1° des
Princes français - 2° des personnes que l'Empereur a désignées par acte
public ou secret.» Le texte fut ainsi transformé: «Il se compose
: 1° des Princes français désignés par l'Empereur. A défaut de
désignation par l'Empereur, des deux Princes français les plus proches
dans l'ordre d'hérédité. - 2° [comme au projet]». L'addition
«désignés par l'Empereur» était évidemment une restriction qui
avait pour conséquence que le roi Jérôme et le prince Napoléon, au lieu
d'être membres de droit du conseil de régence, ne le seraient qu'à
défaut d'une autre désignation par l'Empereur. Il n'y avait certes, à
cette date, que deux Princes français, Jérôme et Napoléon; mais Napoléon
III avait toujours la possibilité d'associer une autre branche de sa
famille à la succession dynastique, en modifiant le décret du 18
décembre 1852. Quant à la limitation à deux du nombre des Princes
français membres de droit à défaut de désignation, elle était justifiée
dans le rapport par le fait que, si l'on adoptait la rédaction initiale,
«il est évident que les Princes français pourraient se trouver en
majorité [dans le conseil de régence] ce qui serait contraire aux règles
qui doivent présider à sa bonne composition.» Ceci ne jouant encore
que dans les situations hypothétiques de l'avenir: fils à naître du
prince Napoléon, autres membres de la famille Bonaparte appelés à
l'hérédité, etc.
Il faut reconnaître que le Sénat
n'avait aucune raison de se départir de son attitude hostile de 1852. En
effet, le dépit manifeste du Prince Napoléon lors de la naissance du
Prince Impérial n'avait pu que renforcer la défiance des sénateurs et
les inciter à renforcer les garanties en faveur de l'héritier direct et
légitime et de sa mère contre une tentative éventuelle d'usurpation.
La dotation du prince Napoléon
En 1859, les sénateurs saisirent une
nouvelle occasion d'épancher leur hostilité au Prince Napoléon. En
raison du mariage de celui-ci avec la princesse Clotilde de Savoie, sa
dotation devait être augmentée; et il fallait, pour cela, modifier le
sénatus-consulte du 12 décembre 1852 sur la liste civile, qui en son
article 17 réglait la dotation annuelle des princes français.
Un sénatus-consulte fut déposé le 15
février 1859 en vue notamment d'attribuer deux millions de francs
annuels au prince Napoléon, au lieu de un million et demi, ainsi qu'une
somme de 800 000 francs pour les frais du mariage. Lors de la
discussion, le 23 février, Castelbajac lança l'offensive: «Que
voulons-nous tous? L'Empereur, l'Impératrice régente, le Prince impérial
et la succession légitime [...]. Le Prince, dont on nous propose
d'agrandir la position personnelle, et par conséquent l'influence
gouvernementale, sera-t-il un appui?» Cette mise en cause
désobligeante du cousin de l'Empereur suscita des «marques
d'étonnement» et des «rumeurs», et une interruption du
président du Sénat. Castelbajac poursuivit son discours: «Je ne doute
pas [...] que la proposition ne soit votée à une forte majorité. Mais je
crois en même temps, qu'une minorité contre la proposition, quelque
faible qu'elle puisse être, peut avoir pour l'avenir un enseignement
très utile: elle fera bien comprendre que le Sénat tout entier, dans sa
haute position politique et dans son indépendance, soit par ses votes
affirmatifs, soit par ses votes négatifs, soit par ses abstentions, a
été guidé par les mêmes sentiments: c'est-à-dire le dévouement à
l'Empire, le dévouement à l'Empereur, et l'approbation de sa politique
conservatrice, tout à la fois énergique et conciliante!» Ce serait
donc un désaveu des idées du Prince Napoléon...
Dans le même esprit, une proposition
d'amendement fut déposée par quelques sénateurs, dont Lemercier et Ségur
d'Aguesseau. Ce dernier s'en expliqua ainsi: «Le Sénat ne doit
allouer directement aucune somme à un membre de la famille impériale. Il
faut, en pareil cas, que le Prince à qui la dotation est destinée, n'ait
pas à devoir à l'un des grands Corps de l'État une reconnaissance qui
n'est due qu'au chef de la famille impériale, seul véritable bienfaiteur
et donateur. [...] Il ne doit pas y avoir là une question de personnes,
il ne doit y avoir qu'une question de principe.» Il était donc
proposé une nouvelle rédaction de l'article 2 qui au lieu d'indiquer que
la somme était «allouée à S.A.I. le prince Napoléon» précisait
qu'elle serait «mise à la disposition de l'Empereur» pour cet
usage. Ce serait, comme le constatait Casabianca, «la consécration du
principe qui confère à l'Empereur une pleine autorité sur les membres de
sa famille». Lemercier diplomatiquement, ajoutait que c'était aussi
«le moyen d'écarter toute question personnelle, et de concilier au
sénatus-consulte l'unanimité des suffrages.»
Le cardinal Donnet vint au secours de
la rédaction initiale en faisant remarquer que la destination de la
somme était connue et que «la demande émanant du chef de l'État il y
aurait, sans aucun profit pour personne, une réelle inconvenance à
méconnaître les intentions du chef de la famille impériale.» Il cita
en outre le précédent du duc d'Orléans, ce qui n'était évidemment pas
pour convaincre le légitimiste Ségur d'Aguesseau, dont la réponse fut
sur ce point sans appel: «Ce n'est pas à cette époque de trouble
général dans les esprits qu'il faut chercher des exemples d'un respect
bien scrupuleux des principes». Et qui opposa un autre précédent,
celui du mariage du duc de Berry, dont les frais furent financés sur le
budget du ministère des affaires étrangères. Baroche, président du
Conseil d'État, et à ce titre défenseur du projet initial s'opposa aussi
à l'amendement: «Ce n'est pas le Sénat qui a pris l'initiative du
projet. C'est l'Empereur, c'est le gouvernement qui [...] vous demande
de le voter. C'est bien la volonté impériale qui sera manifeste pour
tous dans la libéralité faite à S.A.I. le Prince Napoléon.» Et il
mit en garde le Sénat sur les interprétations malveillantes dans
l'opinion publique: «Croyez-vous que cette loyauté avec laquelle la
question de principe a été posée ici [...] ne sera pas entourée de
quelques nuages au-dehors». Bien évidemment, malgré les précautions
oratoires, ce n'est pas tant la question de principe que la question de
personne et la question de politique qui, une fois de plus, étaient
posées, comme l'argumentation de Castelbajac l'avait clairement montré.
On fera une place à part à
l'intervention du marquis de Boissy, comme il se doit puisque, selon son
habitude, il aborda la question par un biais quelque peu spécieux et
avec une ironie caustique. Il soutenait l'amendement mais en expliquant,
à propos des frais de mariage: «Cette somme sera complètement
insuffisante, et si le Sénat alloue 800.000 francs au chef de l'État
pour subvenir aux frais du mariage, l'Empereur, dans sa générosité
complètera la somme, dont l'insuffisance sera reconnue [mouvement
d'hilarité]; tandis que si le Sénat donne directement les 800.000
francs, la conséquence forcée et logique sera qu'on viendra lui demander
le supplément. L'orateur en serait désolé; il aimerait mieux faire
aujourd'hui le tout que d'être obligé de donner quelque chose en plus
sur une nouvelle demande: cela ferait mauvais effet.»
Malgré cette offensive, l'amendement
fut rejeté et l'Empereur, ainsi, n'eut pas la faculté de couper les
vivres à son cousin au cas où l'indiscipline de celui-ci serait devenue
trop gênante — au demeurant, il n'aurait décemment pu le faire que dans
des cas extrêmement graves. Il devrait passer pour cela par un
sénatus-consulte. Mais dans une telle éventualité, le vote en serait
probablement acquis sans difficulté. Et celui-ci serait fort utile comme
témoignage solennel de soutien du Sénat à l'Empereur.
Le scrutin final réunit au Sénat la
foule des grands jours : 128 votants. Il se trouva encore deux sénateurs
pour mettre un bulletin négatif dans l'urne: Castelbajac, qui l'avait
annoncé; et Beauffremont. Les auteurs de l'amendement avaient quant à
eux, battu en retraite. Mais l'opinion d'un nombre important de
sénateurs sur la personnalité, les idées, et les ambitions possibles du
prince Napoléon, était plus claire que jamais.
Le prince Napoléon à la tribune du
Sénat
Malgré ces avanies, celui-ci siégea
effectivement au Sénat et s'y exprima plusieurs fois. On peut même se
demander s'il ne prenait pas un certain plaisir à y provoquer ses
collègues, à titre de revanche peut-être...
Dès la session de 1853, il vint
occuper la place qui lui était réservée, au «banc des princes de la
famille impériale»[21]
Le procès-verbal mentionnait toujours sa présence: «S.A.I. le prince
Napoléon entre dans la salle et prend séance». Mais il n'était pas
très assidu et ne prenait qu'exceptionnellement part au vote. Il est
vrai que le cousin de l'Empereur n'était pas un sénateur comme les
autres.
Jusqu'en 1860, il ne prit pas la
parole. Estimait-il vain d'intervenir en l'absence de publicité des
débats[22]?
Pensait-il qu'il ne convenait pas à son rang d'apprécier le bien-fondé
des pétitions, de juger de la constitutionnalités des lois, ni même
d'entrer dans la discussion des sénatus-consultes? S'imposait-il une
attitude réservée en raison de son jeune âge[23],
de sa position princière, de son opinion sur l'Empire autoritaire?
Attendait-il son heure?
Quoi qu'il en fût, après le décret du
24 novembre qui décida la publication au Moniteur des
comptes-rendus sténographiques des débats du Sénat et qui rétablit
l'Adresse en réponse au discours du trône, son attitude changea. Il
prononça plusieurs longs discours qui, chacun, furent des événements. Le
1er mars
1861, puis le 22 février et le 1er mars 1862, saisissant l'occasion de
la discussion de l'Adresse, il s'exprima vigoureusement sur les affaires
italiennes et la question romaine. Le 18 mars 1863, il intervint dans la
discussion de pétitions en faveur de la Pologne. Le 1er septembre
1869, il prit position non moins fermement sur le projet de
sénatus-consulte de révision constitutionnelle.
Il y trouvait l'occasion de rassurer
les sénateurs sur sa loyauté dynastique, comme en 1861: «Dans
l'avenir, si les jours de malheurs viennent jamais, soyez-en sûrs,
l'histoire n'aura pas à enregistrer une trahison comme dans la maison
des Bourbons.» Ou en 1869: «Je tiens avant tout, pour déblayer le
terrain, pour éviter toute fausse interprétation, à assurer — ce que
tout le monde comprend, mais qu'il est bon de répéter — mon dévouement
entier, non seulement à l'Empereur, mais à son fils.» Cette
affirmation lui valut des «Très bien! très bien!» et des
applaudissements, ce qui prouve qu'il touchait là une question à
laquelle les sénateurs étaient fort sensibles et sur laquelle ils
avaient besoin d'assurances renouvelées.
Mais l'essentiel était ailleurs:
hormis le discours d'Ajaccio en 1865, les grands discours marquants du
prince Napoléon furent prononcés devant le Sénat. Il considéra donc la
haute assemblée comme une tribune, s'y adressant, par-dessus la tête des
sénateurs, à l'opinion tout entière et même à l'Empereur. Un passage de
la lettre qu'il écrivit le 31 mars 1869 à ce dernier en témoigne
incidemment: «Mon premier mouvement a été de parler au pays de la
tribune du Sénat, à l'occasion de la discussion du budget; ma
détermination s'est modifiée par la conviction que les vérités que
j'aurais dites auraient eu trop de portée, que j'aurais ébranlé au lieu
de remédier. De là ma lettre à l'Empereur au lieu d'un discours au
Sénat.»[24]
Rome et la Pologne: les discours de
1861, 1862 et 1863
Madame Baroche note à propos du
discours de 1861: «Le prince Napoléon, dans la discussion de
l'Adresse, a révélé un véritable talent d'orateur. Il a parlé pendant
trois heures de suite devant des auditeurs pour la plupart prévenus
contre lui. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'il était maître de
l'Assemblée et la tenait suspendue à ses lèvres. Le discours du Prince
est un véritable événement politique. […] Je cherche à définir cette
éloquence vive, passionnée, agressive, franche jusqu'à la hardiesse,
hardie jusqu'à braver le qu'en dira-t-on. Avec cela une familiarité de
prince qui ne se préoccupe pas des ajustements de sa pensée. Il s'est
jeté dans la mêlée des opinions en vrai ferrailleur parlementaire qui ne
craint de se mesurer avec personne; provoquant les interruptions, et
prompt à la riposte. Son air vainqueur n'a pas peu contribué à lui
conquérir les applaudissements.»[25]
Il n'avait pourtant pas ménagé ses
attaques, en particulier contre les partisans du Pape au Sénat: «Vous
avez pu juger de la violence de la brochure que notre honorable
collègue M. le marquis de La Rochejaquelein a lue devant vous. Elle
émane évidemment d'un saint concile légitimiste et clérical[26].
[Rumeurs] […] Les deux premiers discours que vous avez entendus[27]
sont inspirés par les mêmes sentiments, que dis-je, par les mêmes haines
[Nouvelles rumeurs] […] Notre honorable collègue se fait, je crois, une
fausse opinion de l'Empire. […] Nous ne sommes pas, Messieurs, les
représentants de la réaction partout, comme il voudrait l'insinuer; nous
sommes les représentants de la société moderne. […] [Napoléon III]
représente le nouveau droit public, les principes de 1789; il représente
le droit populaire en face d'un autre droit divin. (Très bien! très
bien!) […] Quant à ces odieux traités [de 1815], qui ont mis le pied de
l'Europe sur la gorge de la France, il faut, toutes les fois que nous le
pouvons, les maudire et les déchirer. (Très bien! très bien!)»
Et, alors que les autres orateurs
regrettaient que le territoire pontifical eût été amputé, il proposait
de le réduire plus encore en le limitant à la moitié de Rome et de
permettre ainsi à l'Italie de fixer dans l'autre moitié sa capitale.
Le discours du 22 février 1862 fut
moins heureux. Quentin-Bauchart explique: «Le prince Napoléon,
toujours prompt à la lutte, recommença le discours qui avait tant agité
le Sénat dans la précédente session. Il le recommença en accentuant plus
encore l'opinion qu'il avait soutenue d'une façon déjà assez radicale.»[28]
Baroche, dans une lettre à sa femme décrivit l'atmosphère de la séance:
«Samedi, les sénateurs étaient dans une agitation difficile à
décrire. Le prince Napoléon avait pris la parole et ne leur ménageait
pas les expressions; aussi avait-il l'air à la tribune d'un sanglier
acculé devant une meute furieuse. Il est vrai que quelques-unes des
boutades du Prince dépassaient l'énergie de celles qui avaient déjà tant
produit d'effet l'année dernière.»[29]
Louis Jourdan, dans le Siècle, quotidien libéral et anticlérical
d'opposition, faisait à peu près le même commentaire: «À la façon
dont il mène ses adversaires, on peut croire que le prince révolutionne
la stratégie parlementaire. Un pareil système a du bon et s'il en était
besoin, nous engagerions volontiers le noble et nerveux orateur à y
persister.»
Le prince Napoléon, en effet,
s'affronta encore à La Rochejaquelein. Ce dernier avait affirmé la
veille: «Notre Constitution est monarchique et héréditaire.»
Le
prince Napoléon lui répondit:«Oui, nous sommes héréditaires! Le
gouvernement de la France est héréditaire. Mais pourquoi? Pour
constater, pour pratiquer, pour appliquer les grands principes de la
Révolution. Il n'est pas héréditaire de droit divin, comme ceux […] que
vous avez vénérés jusqu'en 1852. […] Savez-vous à quels cris Napoléon Ier était
ramené du golfe Juan aux Tuileries, élevé sur le pavois populaire, sur
les bras du peuple et de l'armée? C'est aux cris de "A bas les nobles! à
bas les émigrés! à bas les traîtres!"»
Ces propos provoquèrent une explosion. Quentin-Bauchart nous la relate:
«Un incident déplorable s'était produit. Au lieu de «à bas les
traîtres» on avait entendu «à bas les prêtres»... Grand émoi!
protestations énergiques sur tous les bancs. Jamais orage pareil
n'éclata dans une assemblée. Le prince ne comprenait pas. M. de Persigny
lui fit passer une note. Avait-il dit: à«bas les prêtres» ou «à bas les
traîtres»?»[30] Le Prince répondit alors:
«Je ne veux pas soulever de nouveaux orages en rappelant les premiers
mots de ma citation, mais ce que j'ai dit s'applique évidemment au mot
«traître», et si vous l'avez mal entendu, ne vous en prenez qu'à votre
agitation. Tous mes amis reconnaîtront que j'ai une qualité qui est
peut-être un défaut: c'est d'être franc et loyal, c'est d'exagérer
peut-être l'expression de mes sentiments; si j'avais dit ce mot, je le
maintiendrais. J'aurai, du reste, occasion, dans la suite de la
discussion, d'attaquer non pas les prêtres, mais l'esprit du parti
clérical. Vous verrez, si vous voulez m'écouter, et si vous voulez
laisser de côté cette ébullition juvénile [On rit][31],
vous verrez que je ne recule pas devant un argument quand je crois
devoir le poser dans une discussion.»
Quentin-Bauchart commente: «C'était aussi affirmatif que possible. Le
prince était-il cru? Ne l'était-il pas? Oui, par les uns; non, par les
autres. Les «obstinés» refusaient d'admettre que ce qui avait été
entendu de tout le Sénat n'eût pas été dit, criant à la «reculade»,
comme si le prince en était capable. D'autres, moins irrités, ou moins
prévenus, disaient qu'en supposant le mot «prêtre» tombé de ses lèvres,
il n'y avait pas à insister, puisque le prince le désavouait. Les hommes
calmes, impartiaux, désintéressés, sans passion, s'en tenaient purement
et simplement aux explications du Prince, son caractère que tout le
monde connaissait ne permettant pas le doute. Ils aimaient mieux croire
que le Sénat avait mal entendu, et ils avaient raison! Malgré cela, il y
a lieu de reconnaître que ce malheureux incident n'a pas été sans
laisser une impression fâcheuse et sans compter pour une forte part dans
les préventions qui ont existé contre le prince et dans le peu de
sympathie qu'il rencontra dans les classes élevées»[32].
Par cet incident, en tout cas, «il réussit, bien malgré lui, à coup
sûr, à soulever une tempête et à ameuter contre sa parole non seulement
les timides du Sénat, mais le Sénat tout entier.»[33]
La
suite du discours n'était d'ailleurs pas plus tendre et continua à
susciter des protestations. Par exemple lorsqu'il s'en prit à nouveau
aux défenseurs du Pape: «On ne récuse pas son origine. L'honorable M.
de La Rochejaquelein s'en souvient et moi aussi. Nos antécédents, nos
familles, tout est différent. Pendant que ses ancêtres tombaient sur les
champs de bataille de la guerre civile sous les balles françaises, nos
pères, à nous, tombaient à Waterloo sous les balles anglaises.
[Interruptions]»
Le 28 février, le prince Napoléon fut
plus prudent. C'était un peu comme un second discours pour faire oublier
le premier, même s'il n'en rétractait rien[34]:«J'accepte
d'avance cette espèce de blâme qu'on a voulu jeter sur les opinions que
je défends, en disant que c'étaient des opinions extrêmes et radicales.
Peu importe que ce soient des opinions radicales; il s'agit de savoir si
elles sont justes.» Baroche eut cette fois ce commentaire: «Hier,
nous avons eu un deuxième discours du prince Napoléon, plus modéré dans
la forme et qui, pendant deux heures, n'a amené aucune interruption.»
[35] Le
procès-verbal nota néanmoins: «Une certaine animation succède au
discours du Prince. La séance est reprise après dix minutes
d'interruption.»
En 1863, quoiqu'en provoquant moins
le scandale, les propos du prince furent aussi très remarqués, comme en
témoigne encore Quentin Bauchart: «L''événement de la discussion fut,
en effet, un vaste discours du prince Napoléon, devenu l'avocat éloquent
de toutes les justes causes.»[36]
On a d'ailleurs l'impression que chacun, Sénat et prince, avait pris ses
marques: «Vos interruptions ne me gênent pas — déclara ce dernier
— J'irai même au devant, parce que vous comprenez bien que j'ai trop
l'habitude du Sénat pour ne pas avoir prévu qu'elles seraient faites.»
En effet, il parla encore avec
fermeté: «La question polonaise, tant que vous ne l'aurez pas
résolue, se dressera devant vous comme un spectre, aujourd'hui, demain,
dans trois ans, dans cinq, dans dix, et toujours. Il n'y a pas de
prescription pour des crimes semblables. Non, tant qu'il ne sera pas
réparé, le danger de la Pologne existera. [Rumeurs] Est-il bien
politique de donner au gouvernement le conseil d'ajourner et d'attendre
toujours? […] Je voudrais que l'insurrection polonaise durât, qu'elle
fût encouragée [Rumeurs] parce qu'elle est juste.»
Réformer la Constitution: le discours
de 1869
Quant au discours de 1869, il semble
témoigner d'une évolution du Prince, d'un assagissement, comme le nota
la presse à l'époque. Ainsi Gustave Janicot put-il écrire dans la très
royaliste Gazette de France : «Le prince Napoléon est apparu
au Sénat entièrement transformé. Il a fait son programme en termes
calmes, réservés, modestes, qui attestent un parti pris de changer de
manières. Il a troqué son langage ultra-radical pour celui d'un simple
libéral constitutionnel. Il ne veut plus brûler les étapes, il trouve
qu'on peut se reposer à chaque relais.»[37]
Léopold de Gaillard faisait la même analyse dans le Correspondant,
catholique et libéral: «Ce discours est un événement, le seul
événement de la session. Le public l'a pris pour lui et avec raison,
puisqu'il ne pouvait évidemment être pour le Sénat. Rapproché du fameux
discours d'Ajaccio, il marque une évolution vers les idées moyennes, un
demi-tour habilement opéré de la gauche vers le centre gauche, de la
révolution décidément irréconciliable au gouvernement libéral possible.
En 1865, on était en pleine alliance du Palais Royal avec les hommes et
les journaux de l'opposition. Les déclamations contre la classe
bourgeoise, la glorification des mauvais souvenirs, l'appel aux passions
irréligieuses, tout cela pouvait passer pour de la politique. Cette
phase semble avoir pris fin.»[38]
Le prince Napoléon néanmoins, prit
encore une fois, des positions nettes, plus radicales que celles du
gouvernement, alors même que la majorité du Sénat pensait que le
gouvernement allait trop loin: «Les modifications que le
sénatus-consulte apportent [à la Constitution] me conviennent; mais je
les désirerais plus complètes; sans quoi, dans deux ou trois ans, vous
serez obligés d'y revenir. […] Permettez-moi de vous dire que ce que je
regrette de voir un peu dans le sentiment du Sénat et de sa commission,
du moins si l'on en juge par le rapport, c'est l'expression d'une
certaine absence de confiance. On accepte, on approuve, mais doucement,
du bout des lèvres, avec des restrictions, comme s'il s'agissait d'une
expérience.» Il ajoutait, visant évidemment une bonne partie des
sénateurs: «Je me suis rappelé une inscription que j'ai vue sur un
monument de Venise: "Dieu me garde de mes amis; je me charge de mes
ennemis!"»
Parmi d'autres réformes qu'il
appelait de ses vœux, il alla même jusqu'à mettre en cause
l'organisation même du Sénat: «Pour une assemblée, […] il n'y a
qu'une force à laquelle on puisse recourir, c'est l'élection par le
suffrage universel. Ce n'est pas moi qui chercherai à diminuer la
délégation qui vous est faite par le souverain, mais cette délégation ne
vous vaudra jamais une élection par le suffrage universel. Oui, quand
vos racines plongeront dans la terre féconde du suffrage universel,
elles seront plus solides que dans le sable brillant de la faveur
impériale. [Mouvement]»
Et il conclut notamment par cet appel
quelque peu injurieux pour nombre de ses auditeurs: «Ne m'ôtez pas
l'illusion que chez beaucoup se fera ce phénomène que nous avons déjà vu
quelquefois et qui me rappelle la vision de Saint-Paul sur le chemin de
Damas; le Messie, pour beaucoup, c'est la nécessité et le pouvoir si
puissant, si séduisant qui les éclaire soudainement et qui rend ce qui
la veille était considéré comme révolutionnaire, dangereux, mauvais,
inopportun, tout à coup bon, utile, opportun.» De la même manière
qu'un «mouvement» s'était produit lorsque le prince avait demandé
la parole, son discours fut suivi, d'après le procès-verbal, de «mouvements divers» et d'une
«certaine agitation». Ollivier
commente: «C'était un euphémisme. L'agitation fut profonde.»[39] Et Alloury, dans le
libéral Journal des Débats, conclut: «L'excellent discours
prononcé par le prince Napoléon aura sans doute plus de succès dans le
pays qu'il semble en avoir obtenu au Sénat.»[40]
L'embarras du Gouvernement face aux
discours du Prince
L'hostilité des sénateurs au prince
Napoléon s'explique donc par la très nette divergence de leurs vues,
qu'il s'agisse de leur conception du bonapartisme et de leur vision de
l'Empire, de la politique italienne et de la question romaine, de
l'évolution libérale du régime ou même du libre-échange. En
attaquant les ultramontains, les légitimistes ralliés et les
bonapartistes autoritaires du Sénat, le cousin de l'Empereur s'en
prenait en fait à des hommes qui exprimaient très haut et très
radicalement ce que la majorité du Sénat pensait tout bas et avec plus
de modération. En le faisant vigoureusement et sans nuance, il se
rejetait lui-même à l'autre extrémité de l'éventail politique, très
minoritaire au sein du Sénat. En le faisant crûment et sans ménagements,
il choquait la majorité des sénateurs, habitués à une expression plus
enveloppée des opinions et à plus de courtoisie dans les propos tenus à
la tribune. Napoléon III lui-même lui faisait remarquer: «Je
n'admettrai jamais qu'on parle au Sénat comme dans un club, jetant
l'injure à la tête de tout le monde.»[41]
Ou encore: «Tu as beaucoup d'esprit et d'instruction, mais tu n'as
pas assez de tact dans ta conduite ni de modération dans tes paroles.»[42]
Mais l'âpreté de ses relations en
séance avec le Sénat tenait aussi à la position même du prince Napoléon.
Comme le dit justement Quentin Bauchart, «en dépit de toutes les
protestations, cette voix engageait plus ou moins, mais inévitablement
l'Empereur».[43]
Certes, les sénateurs, en interrompant ses discours, voulaient qu'on sût
à l'extérieur qu'il n'exprimait pas la pensée du Sénat. Mais ils
voulaient aussi empêcher qu'il pût apparaître comme l'interprète
authentique de la pensée intime de Napoléon III. Et ils craignaient
par-dessus tout que, de fait, il le fût. Aussi les prises de position du
prince Napoléon, à proportion même de leur radicalité et du chahut
qu'elles provoquaient, appelaient nécessairement une clarification d'un
porte-parole autorisé du gouvernement de l'Empereur, sans pour autant,
d'ailleurs, que les sénateurs fussent complètement rassurés.
Ainsi, en 1861, Billault, ministre
sans portefeuille, après avoir précisé que «le gouvernement n'avait
pas originairement la pensée de prendre part à la discussion générale»,
crut devoir déclarer: «Nul n'a le droit, ici, de parler au nom du
gouvernement ni de le lier par sa parole, excepté ceux qui en sont les
organes officiels et constitués.»[44] Pourtant, Persigny, alors
ministre de l'Intérieur, télégraphia aux préfets une dépêche qui
semblait indiquer le contraire, et qui fut malencontreusement rendue
publique par plusieurs d'entre eux: «Un magnifique discours vient
d'être prononcé au Sénat par le prince Napoléon. Il a produit une
immense sensation.»[45]
De surcroît, il fit publier le discours dans le Moniteur des communes,
qui était affiché dans toutes les communes de France. Les sénateurs
pouvaient raisonnablement se demander que croire: le désaveu de Billault
ou l'approbation enthousiaste de Persigny? Le cardinal Morlot, par
exemple, semblait encore douter, le 6 mars: «J'ai besoin d'espérer,
et j'ai confiance, que ces paroles ne peuvent en aucune façon être
confondues avec la pensée de l'auguste chef de l'État.»
Ainsi, s'explique la plus grande
vivacité des réactions du Sénat en 1862, qui ne résultait pas seulement
de la plus grande vivacité des propos du prince. Ségur d'Aguesseau le
dit clairement à la tribune «Notre première modération a été
exploitée, et c'est pour cela qu'il ne faut pas qu'elle le soit une
seconde fois.» Le prince Napoléon quant à lui, affirma par avance:
«J'ai toute confiance dans les décisions de l'Empereur, qui ne
sauraient être autres dans l'avenir que son langage dans le présent.
Quitte à être désavoué par M. le ministre commissaire du Gouvernement,
peu m'importe, j'ai pleine confiance que la question italienne ne se
résoudra que dans le sens de l'unité, que la solution ne saurait être
autre sous Napoléon III qu'elle n'a été sous Napoléon Ier.»[46]
Billault crut encore nécessaire d'intervenir pour rassurer les
sénateurs, si du moins cela était possible après les péripéties de
l'année précédente et devant l'assurance du prince: «Quant au discours
considérable que vous venez d'entendre, et sur lequel je m'expliquerai,
je puis dire par avance que la politique exposée dans le discours et la
conclusion immédiate qu'il indique, ne sont aucunement conformes à la
politique du Gouvernement. (Très bien! très bien!)»[47]
Quelques jours plus tard, après le
vote de l'adresse, Barthe résuma fort bien le résultat politique que le
Sénat avait réussi à obtenir, et qui répondait à l'objectif qu'il avait
visé: «Que s'est-il passé ici? Vous avez eu deux politiques en
présence. Dans votre adresse, vous avez donné votre adhésion à l'une
d'elles, et une adhésion formelle. […] L'éloquence d'un illustre
orateur, sa haute position n'y ont rien fait, et vous avez approuvé le
ministre orateur du Gouvernement, en proportion de l'énergie du désaveu.
Cela n'est-il pas vrai? (Oui! oui! — Très bien! très bien!)»[48]
En 1869, c'est Forcade, ministre de
l'Intérieur, qui eut à rétablir ce qu'était la position du Gouvernement:
«Messieurs, l'heure est trop avancée pour que le Gouvernement puisse
présenter dans tous leurs développements ses observations sur le projet
de sénatus-consulte. Cependant, je ne pense pas qu'il soit possible de
laisser le Sénat se séparer sans que le Gouvernement fasse connaître sa
pensée sur le discours que vient de prononcer monseigneur le prince
Napoléon. A côté de sentiments libéraux auxquels le Gouvernement
s'associe, il y a des propositions, des idées, des appréciations sur la
Constitution, qui sont absolument personnelles au Prince qui les a fait
entendre.»
L'opinion de Napoléon III
Qu'en pensait Napoléon III en
réalité? Les discours du prince Napoléon étaient-ils des «ballons
d'essai» lancés avec sa complicité à l'opinion publique et
parlementaire? Ou étaient-ils l'expression d'une politique alternative
d'un quasi-prétendant qui se posait en demi-opposant?
En 1861, Napoléon III, à la veille du
discours du prince, «était de mauvaise humeur à cause de la tournure
des discussions au Sénat»[49],
dominées jusque là par les
interventions des ultramontains. Aussi, bien que Flahaut ait pu
dire que le prince Napoléon s'était alors comporté plus en gendre de
Victor-Emmanuel qu'en proche parent de l'Empereur[50],
il lui rendit service en rééquilibrant le débat. Et Napoléon III adressa
à son cousin une lettre où il lui disait sa satisfaction: «Quoique ne
partageant pas toutes tes opinions, je veux cependant te féliciter de
l'immense succès que tu as obtenu hier au Sénat. Il y a des sentiments
patriotiques si bien exprimés dans ton discours que je tiens à te dire
combien j'en suis heureux.»[51]
En 1862, en revanche, Napoléon III
fut visiblement mécontent. Le 23 février, il écrivit à son cousin: «Je ne puis m'empêcher de regretter ton discours d'hier […] On m'a dit
que tu vas parler sur l'impôt du sel et contre le clergé; j'espère que
tu n'en feras rien, car je désire calmer les esprits et empêcher cette
explosion de sentiments violents qui gênent la marche régulière de mon
gouvernement et de la politique.»[52]
Et en 1869 à nouveau, si l'on en
croit la presse de l'époque, il semble que l'Empereur fut satisfait, et
peut-être même qu'il fut plus ou moins associé à la rédaction du
discours du prince. Toutefois, Napoléon III déclara aussi un jour, vers
la fin de l'Empire: «Tes discours au Sénat n'ont jamais été pour mon
gouvernement qu'un sérieux embarras.»
Ainsi peut-on penser que le prince
Napoléon, au Sénat, gardait une totale indépendance de pensée et
d'expression et voulait orienter l'évolution de l'Empire dans le sens de
ses idées. Mais, ce faisant, il avait peut-être aussi le sentiment
d'être le précurseur et d'accélérer la mise en œuvre d'une politique
correspondant aux vœux d'un Napoléon III qui, à la place qu'il occupait,
devait s'exprimer avec plus de prudence et agir avec plus de lenteur. Ne
se voyait-il pas comme la voix du bonapartisme authentique face au
bonapartisme au pouvoir, nécessairement de compromis? L'Empereur, quant
à lui, selon les circonstances, trouvait les prises de position de son
cousin opportunes ou maladroites, mais semble avoir eu peu de prise sur
leur contenu.
Quoi qu'il en fût, les discours du
Prince Napoléon au Sénat étaient des événements. Ils attiraient
l'attention du monde politique, de toute la presse et de l'opinion
publique sur la haute assemblée. Ils rehaussaient ainsi l'intérêt de ses
travaux et en accroissaient le rôle et l'importance.
Les partisans du prince Napoléon au
Sénat
Le Prince Napoléon n'avait pas au
Sénat que des adversaires, même si ceux-ci y étaient majoritaires. Il le
remarquait lui-même avec humour en 1863[53]:
«Quoique je ne sois que trop habitué à l'unanimité du Sénat contre
moi, il y a, par hasard, quelques-uns de mes collègues qui m'approuvent;
laissez-moi ce petit avantage; il est assez rare pour que je le
constate. [On rit]»
Bien évidemment, on ne peut faire une
liste exhaustive des partisans du prince au Sénat, car ceux-ci n'étaient
pas organisés en groupe. En outre, si quelques orateurs exprimaient,
dans l'une ou l'autre discussion, des opinions proches des siennes, tel
que Piétri à propos de la question romaine, et si d'autres l'ont à
l'occasion approuvé par des interruptions favorables[54],
cela n'en fait pas pour autant des soutiens permanents de son action.
Aussi, nous nous limiterons à quelques remarques.
Chabrier, en 1869, eut les honneurs
quelque peu ironiques du Siècle pour avoir plusieurs fois
manifesté son adhésion aux propos du prince: «[Le prince Napoléon] a
produit un effet saisissant, une stupeur telle qu'un seul sénateur, M.
Chabrier ou de Chabrier — ce nom profondément inconnu jusqu'ici mérite
de passer à la postérité — a osé de temps en temps approuver et
souligner la parole de l'orateur.»[55]
Peut-on en faire pour autant un jérômiste?
Sur la question romaine comme sur les
réformes constitutionnelles, Bonjean parla dans le même sens que le
Prince. Cela est plus significatif. Dans les deux cas, ce dernier fit
élogieusement référence à ses propos, sans toutefois les reprendre
complètement à son compte. Ainsi en 1862: «J'applaudis à la vaste
érudition de mon honorable collègue M. Bonjean. Les prémisses de son
discours m'ont complètement satisfait.» Mais il estimait que sa
conclusion n'était «pas une conclusion sérieuse.» En 1869: «Je
me rallie à l'esprit, sinon à la lettre, de l'amendement de mon ami M.
Bonjean, qui le développera beaucoup plus savamment et qui répondra
beaucoup plus puissamment que moi aux deux objections qui ont été
faites.» Bonjean était désormais qualifié d'ami. Une lettre qu'il
écrivit au prince bien avant la discussion du sénatus-consulte montre
d'ailleurs que cet amendement avait été concerté entre eux: «J'ai
rédigé le projet d'amendement dans le sens prévu, c'est-à-dire faisant
participer les deux assemblées au pouvoir législatif et au pouvoir
constitutionnel.»[56]
Mais cette collaboration était-elle plus qu'occasionnelle?
Les débats sénatoriaux nous
apprennent donc peu sur l'attitude individuelle de chacun des sénateurs
vis-à-vis du prince Napoléon. Il faut aller chercher dans d'autres
sources. On aura par exemple déjà noté que le témoignage de Quentin
Bauchart, dont nous avons cité des extraits, était plutôt favorable au
prince. Il écrit même: «Les discours du Prince Napoléon avaient
toujours grand air et sortaient des ornières battues; il semblait une
voix disant des vérités que d'autres n'auraient pu dire.»[57]
On sait également ceux des hommes influents du moment qui étaient
proches de lui. Citons Persigny, à la fin de l'Empire, ou Michel
Chevalier.
Dans la position où le prince
Napoléon était placé, il pouvait évidemment tenter de peser sur les
nominations. Il le fit certainement. Mais on peut douter qu'il fût
souvent écouté.
Nieuwerkerke était un proche de la
princesse Mathilde, sœur du prince. Maxime du Camp[58]
raconte: «Se noua une liaison si peu mystérieuse qu'elle devint
publique, et qui a eu de l'influence sur la carrière du comte de
Nieuwerkerke. En 1850, le Prince-Président, pour plaire à sa cousine, le
fit nommer directeur des musées nationaux. […] L'Empereur n'aimait point
«le bel Émilien». Il l'éloignait systématiquement, ne le faisait jamais
inviter à Fontainebleau, ni à Compiègne, et ne l'admettait qu'aux
Tuileries, d'où il ne pouvait exclure le directeur général des musées
impériaux. Cependant, il en fit un surintendant des Beaux-Arts […],
dit-on, afin de se débarrasser des sollicitations de la princesse
Mathilde.»[59]
Il en fit aussi un sénateur, le 5 octobre 1864, quelques temps après un
chahut politique dont il fut victime en venant installer Viollet-le-Duc
comme nouveau professeur. «La princesse dit sérieusement :"On lui
devait bien cette compensation."» rapporte encore du Camp[60].
Elle devait bien être pour quelque chose dans sa nomination.
Nieuwerkerke se fit peu remarquer à la haute assemblée.
À la même époque, on évoqua également
le nom de Sainte-Beuve pour une nomination[61].
On en parla même dans les journaux. Favorable à Louis-Napoléon dès 1848
et rallié au nouveau régime dès après le coup d'État sans être à
proprement parler bonapartiste, il était familier du salon de la
princesse Mathilde. Il fit aussi partie de la commission de publication
de la correspondance de Napoléon Ier, qui était présidée par le Prince Napoléon. Leurs idées se
rejoignaient. Le secrétaire de Sainte-Beuve, Jules Troubat, en témoigna
par la suite dans une lettre rédigée le lendemain du discours de 1869,
quelques semaines avant la mort de son maître: «Que Votre Altesse
Impériale me permette, en me rapportant à des souvenirs d'hier, de lui
dire que j'ai lu tout haut à M. de Sainte-Beuve, depuis huit ans, chacun
de ses discours et actes publics qu'elle a laissé tomber de haut à la
tribune du Sénat et ailleurs, que rien ne répondait plus à la pensée de
mon maître que ces belles et magnifiques paroles, véritable expression
d'un pouvoir fort, libéral et progressif comme il le désirait pour la
France.»[62]
C'étaient le Prince Napoléon et la
princesse Mathilde qui avaient pensé le faire nommer sénateur. Mais la
chose ne se fit pas sans difficulté. Il faillit, semble-t-il, être nommé
à l'automne 1864. Mais finalement, parmi les huit nominations du 5
octobre 1864, dont celle de Nieuwerkerke, ne figurait pas la sienne. Il
résuma la situation avec amertume dans une lettre du 12 à la princesse
Mathilde: «J'étais votre candidat, Princesse, c'est [celui de
l'Empereur] que j'aurais dû être.» Six mois plus tard, enfin, le 28
avril 1865, le prince Napoléon lui annonça que l'Empereur venait de
signer le décret de sa nomination; et la princesse Mathilde lui transmit
le lendemain la lettre officielle que Rouher lui avait remise. En homme
consciencieux qu'il était, il siégea et tint sa place au Sénat. Il y
était cependant, comme son protecteur, assez isolé: il se fit remarquer,
par exemple, en soutenant Renan. Et, comme l'on sait, il se fit enterrer
civilement. Aussi Rouher, dans son éloge funèbre, souligna-t-il: «Notre collègue s'était placé aux limites extrêmes des opinions
représentées dans cette assemblée.»[63]
Il s'y trouvait, à la vérité, avec son protecteur…
Frédéric Le Play, célèbre pour ses
études sur les familles ouvrières et fondateur en 1856 de la Société
d'économie sociale, occupa les fonctions de commissaire général des
expositions universelles de Paris en 1855, et de Londres en 1862. A ce
titre, il seconda le prince Napoléon. Celui-ci semble l'avoir recommandé
en 1863 à l'Empereur pour un poste de sénateur comme l'atteste la lettre
qu'il adressa de Port Saïd à son protégé le 17 juin[64]:
«J'ai vu avec peine les dernières nominations de sénateurs, il y en a
d'incroyables et je regrette beaucoup que vous n'y soyez pas, je l'avais
cependant demandé à l'Empereur très vivement.» Comme pour
Sainte-Beuve, il fallut attendre. Le Play fut encore nommé à la tête de
l'organisation de l'exposition universelle de 1867 à Paris; Napoléon III
apprécia «l'intelligence et l'activité» qu'il déploya dans ces
fonctions
[65] et signa le
décret de sa nomination le 29 décembre 1867. On ne sait si le prince
Napoléon avait renouvelé ses instances pour arriver à ce résultat.
La constitution de 1870
En 1870, lorsque le sénatus-consulte
devant couronner et clore l'évolution parlementaire du régime fut mis
en chantier, le problème de l'ordre successoral se posa à nouveau. Emile
Ollivier en témoigne: «Cette affaire m'engagea dans un dissentiment
sérieux avec le prince Napoléon. Jusque-là, son droit héréditaire et
celui de sa famille dépendaient uniquement de la volonté de l'Empereur,
qui pouvait le lui donner ou le lui enlever. Je le fis incrire dans la
Constitution. C'était beaucoup; cela ne lui suffit pas. Il voulait,
étant entré dans la Constitution, en mettre dehors l'Impératrice, et
rejeter le règlement de la Régence dans le domaine purement législatif.
L'Empereur eut considéré une telle proposition comme un acte de
trahison. Je me gardai bien de lui soumettre. Le prince en fut outré. Il
ne m'épargna pas dans sa verve sarcastique: ce que je faisais était
absurde; la rupture du testament de Louis XIV prouvait que la régence
est affaire de circonstances, et ne peut être réglée d'avance par une
constitution. […] Avec ses intimes, il présentait mon refus comme un
manquement à notre amitié, et, sans cependant rompre nos relations, il
se rangea parmi mes opposants déclarés.»[66].
Les sénateurs ne s'émurent point,
cette fois, de la constitutionnalisation des droits à la Couronne du
prince Napoléon. Le texte de l'article concerné fut voté sans
opposition: «A défaut d'héritier légitime direct ou adoptif, sont
appelés au Trône, le prince Napoléon (Joseph, Charles, Paul) et sa
descendance directe et légitime, de mâle en mâle, par ordre de
primogéniture, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur
descendance.»[67]
L'article sur la Régence fut également accepté sans modification pour ce
qui concernait le point soulevé entre le prince Napoléon et Emile
Ollivier: «La Régence de l'Empire est réglée par le sénatus-consulte
du 17 juillet 1856.»[68]
La Constitution de 1870 ayant été
ratifiée par plébiscite, le prince Napoléon se trouva désormais investi
personnellement[69]
de la légitimité successorale par une disposition de la Constitution
votée par le Peuple et ne pouvant être modifiée que par lui, ce qu'avait
voulu éviter le Sénat de 1852. Il est vrai qu'entre temps, le Prince
Impérial était né et que Napoléon III s'était rapproché des idées de son
cousin en établissant l'Empire parlementaire. La chose pouvait donc
paraître moins grave.
Elle était pourtant d'importance,
puisque le Prince Impérial mourut en 1879 et que cette disposition joua
en faveur du prince Napoléon lui-même. Elle n'empêcha d'ailleurs pas la
scission du parti bonapartiste, à cette époque, entre partisans et
adversaires du Prince, scission dont la fronde sénatoriale avait été un
lointain signe précurseur. Mais ceci est une autre histoire...
Francis Choisel
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[1]
Achevant une thèse sur le Sénat du Second Empire, nous livrons
dans cet article, en primeur, les résultats de nos recherches
sur ce point. Nous utilisons également quelques conclusions d'un
mémoire que nous avons dirigé sur le prince Napoléon.
[2]
Mémoires,
tome I, p. 235.
[3]
Ibid. p. 236.
[4]
Ibid. p 385.
[5]
Il avait été élevé à cette dignité en 1850.
[6]
Article 16.
[7]
Article 18.
[8]
Notes de Baroche, Bibliothèque Thiers, 1015, citées par J.
Maurain, Baroche, p.125.
[9]
Séance du 7 novembre 1852.
[10]
Notes de Baroche, 1015.
[11]
On retrouve là une formule proche de l'article 17 de la
Constitution de la République décennale, abrogé par ce même
sénatus-consulte, et qui stipulait: «Le Chef de l'État a le
droit, par un acte secret et déposé aux archives du Sénat, de
désigner le citoyen qu'il recommande, dans l'intérêt de la
France, à la confiance du peuple et à ses suffrages.»
[12]
Avec Argout et Dupont, il était d'ailleurs parmi les membres de
la commission qui ne s'étaient pas opposés à la rédaction
initiale.
[13]
Elle ne le fut toutefois pas à l'unanimité.
[14]
Figurant à l'article 8 du sénatus-consulte.
[15]
Cet article — l'article 6 — prévoyait en particulier: «L'Empereur a pleine autorité sur tous les membres de sa
famille; il règle leurs devoirs et leurs obligations par des
statuts qui ont force de loi.»
[16]
Pour ce récit de Baroche, nous suivons encore Maurain.
[17]
Un rapport de la Commission de comptabilité, le 30 mars 1853
mentionne: «Le 5 novembre, jour où il a cessé de remplir ses
fonctions de président […]». Il n'attendit donc pas le vote
du sénatus-consulte, ni même la lecture du rapport.
[18]
Sénatus-consulte du 25 décembre 1852.
[19]
Comme le précise l'art. 6. Le fils aîné de l'Empereur était
quant à lui, dénommé prince impérial.
[20] «Les princes ne peuvent prendre séance à la Chambre que de
l'ordre du Roi, exprimé pour chaque session par un message, à
peine de nullité de tout ce qui aura été fait en leur présence.»
Cet article avait d'ailleurs été supprimé dans la Charte de
1830.
[21]
Séance du 15 fév. 1853.
[22]
Constitution, article 24: «Les séances du Sénat ne sont pas
publiques.»
[23]
Trente ans en 1852.
[24]
A.N.: 400 AP 148, citée par Sophie Defrance, Le prince
Napoléon et l'évolution du Second Empire, mémoire de DEA,
sous la dir. de F. Choisel, Institut Catholique de Paris, p.
259.
[25] Notes et Souvenirs, p. 176.
[26]
Rappelons que les sénateurs étant nommés, ayant accepté cette
nomination et ayant prêté serment, aucun n'était un opposant au
régime. La Rochejaquelein, nommé en décembre 1852, était un
légitimiste rallié à l'Empire.
[27]
Celui de La Rochejaquelein, qu'il vient d'évoquer, et celui du
marquis de Gabriac.
[28]Etudes
et Souvenirs, tome
II, p. 311.
[29]
Madame Baroche, Notes et Souvenirs, p. 203.
[30]
Op. cit., p.313.
[31]
On aura noté l'ironie: la moyenne d'âge des sénateurs est
supérieure à soixante ans...
[32]
Op. cit. pp. 313-314.
[33]
Ibid., p. 311.
[34] Il proposa même le rappel du
corps expéditionnaire français qui protégeait le Pape depuis
1849.
[35]
Lettre citée par madame Baroche, Notes et Souvenirs, p.
2O3.
[36]
Op. cit. p.332.
[37]
Article du 3 septembre 1869, cité par Sophie Defrance, op. cit.,
p. 115.
[38]
Numéro de septembre 1869, cité par Sophie Defrance, op. cit. p.
139.
[39]
L'Empire libéral, tome XII, p. 54.
[40]
Article du 4 septembre 1869, cité par Sophie Defrance, op. cit.
p. 137.
[41]
Cité, sans indication de source, par Ph. Séguin, Louis-Napoléon le Grand,
p. 197.
[42]
Cité, sans indication de source, par A. Flammarion, Un neveu
de Napoléon Ier,
le prince Napoléon.
[43]
Op. cit. p. 335.
[44]
Séance du 1er mars.
[46]
Discours du 1er mars
[47]
Séance du 1er mars.
[48]
Séance du 20 mars.
[49]
Lettre de Vimercati à Cavour, datée du 27 février 1861, citée
par L.M. Case, Thouvenel, pp. 258-259.
[50]
L.M. Case, op. cit., ibid.
[51]
Cité par Maurain, La politique ecclésiastique ..., pp.
490-491.
[52]
Cité par Maurain, op. cit. p. 605.
[53]
Séance du 18 mars, discussion des pétitions en faveur de la
Pologne.
[54]
Les interrupteurs ne sont d'ailleurs pas toujours identifiés par
le procès-verbal. Elles étaient souvent le fait d'«un
sénateur». ou de «plusieurs sénateurs».
[55]
Cité par S. Defrance, op. cit. p. 276. En fait, Boinvilliers
avait aussi manifesté son adhésion en une occasion.
[56]
Lettre du 4 août 1869, citée par S. Defrance, op. cit. p.194
(Arch. Nat.: 400 AP 110).
[57]
Op. cit. p. 335.
[58]
Bien que pas toujours très fiable, il peut être suivi sur ce
point.
[59]
Souvenirs d'un demi-siècle, tome 1, pp. 217-218.
[60]
Ibid. p. 224.
[61]
Cf André Billy, Sainte-Beuve, sa vie et son temps, tome
2: L'épicurien (1848- 1869), Paris, Flammarion, 1952, 398
p. in 8°,(§ 61, 71, 72, 73).
[62]
Lettre datée du 2 septembre 1869, citée par S. Defrance, op.cit.
p.272 (Arch. Nat. 400 AP 161).
[63]
Séance du 3 décembre 1869.
[64]
Edouard Secrétan, Cent lettres inédites du prince Napoléon à
Le Play (1855-1867), Les Etudes sociales, n° 117, 1988, p.
31.
[65]
Lettre de Napoléon III à Le Play, datée du 16 novembre 1867.
Archives personnelles d'Henri Rollet, photocopie en possession
de l'auteur.
[66]
Op. cit., tome XIII, pp. 259-260.
[67]
Article 4. La seule modification faite par la commission avait
été de pure forme: l'addition de «(Joseph, Charles, Paul)».
[68]
Article 7.
[69]
Il était naturel que le roi Jérôme ne fût plus mentionné: il
était mort en 1860; et le prince Napoléon était sa seule
descendance mâle. Toutefois, il n'est pas complètement
indifférent que ce dernier fût personnellement cité en lieu et
place de son père: cela ne pouvait manquer de rehausser son
autorité et sa légitimité.
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