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Article publié dans la revue Armées
d'Aujourd'hui (et primé par elle au titre de sa rubrique Libres
propos)
(1981)
Qu’est ce que
le sentiment national ?
Question simple, de prime abord, à laquelle on croit pouvoir répondre facilement. Mais lorsqu'on s'attache à donner à cette expression courante une définition à la fois claire et précise, on s’aperçoit de la complexité de ce concept et, plus encore, de la confusion qui règne habituellement dans les esprits et dans le langage à son sujet.
Le phénomène, par l'importance qu'il revêt dans les relations internationales d'hier, d'aujourd'hui et sans aucun doute de demain, mérite qu'on s'y attarde quelque peu.
Nation et nationalité
Pour nous éclairer, il faut remonter à l'origine de la théorie de la nationalité. Une première conception, celle que l'on a coutume d'appeler
«de l’école philosophique française», s'inspire des idées de Rousseau. Selon ce dernier, l'homme est, à l’état primitif, un animal solitaire et c'est par un acte volontaire, pour mieux triompher des agressions de son milieu naturel, qu'il se constitue en société. Ainsi, le
corps social, ou politique si l'on préfère, c’est-à-dire la nation, est une association volontaire d'individus libres.
D'où cette définition de Renan : «Une Nation, c'est une âme, un principe spirituel. Deux choses – qui à vrai dire n'en font qu’une – constituent cette âme, ce principe spirituel. L'un est dans le passé, l’autre est dans le présent. L'une est la possession commune d'un riche legs de souvenirs; l'autre est le consentement mutuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis».
La conception «de l'école historiciste allemande» se fonde au contraire sur l'idée d'Aristote que l'homme est un animal social, c’est-à-dire qu'il vit en société non parce qu'il le veut, mais parce que c'est sa nature. Ainsi, selon ce raisonnement. la nationalité est l’appartenance objective – voire malgré soi – à une communauté naturelle dont l'élément distinctif
est essentiellement la langue, mais tient également à des critères ethniques, géographiques, etc.
La première théorie débouche, au point de vue des relations internationales, sur le
«droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», c’est-à-dire le droit qu'a chaque communauté humaine, chaque province, d’être consultée sur son appartenance à tel ou tel Etat, la nécessité du consentement des populations à tout changement de leur statut international, annexion, sécession ou autre. On parlerait aujourd'hui de droit à l'autodétermination.
La seconde théorie aboutit au «principe des nationalités», c’est-à-dire à l’idée selon laquelle la frontière des Etats doit correspondre à la limite des nationalités, qu'une nation ne doit comprendre que des populations de même nationalité, parlant la même langue pour simplifier, et que tous ceux qui parlent la même langue doivent être unis sous un même gouvernement.
Bien que l’usage utilise indifféremment l'un pour l'autre, il vaut mieux parler de nation lorsqu'on pense à la théorie française et de nationalité dans l'autre cas. La nation est ainsi la communauté des individus qui
désirent vivre dans un même Etat et la nationalité celle des hommes que des caractères semblables
prédestinent à s'unir dans un même corps politique [1].
Par suite, on doit distinguer le sentiment national, qui demande pour soi et pour les autres le respect du droit des peuples, et le sentiment nationalitaire qui réclame l’application à tous du principe des nationalités.
De la fraternité des peuples...
Ces idées et ces sentiments sont relativement récents puisqu'ils sont nés dans I'effervescence intellectuelle des Lumières et dans les troubles du
dix-neuvième siècle.
Avant la Révolution Française, et encore en 1815, les provinces étaient considérés comme des propriétés des princes, qui les conquéraient, les échangeaient, les achetaient, les obtenaient par mariage. Ni la nationalité, ni la volonté des populations n’étaient prises en considération. Tout au plus y était-il fait référence comme prétexte aux ambitions ou comme argument de négociation. Et il est un fait qu'avant le
dix-huitième siècle la notion de nationalité était étrangère aux esprits quoiqu’elle commençât à exister dans les faits; le désir de faire partie d'une
«nation», de ne pas être annexé à une autre, se traduisait dans la pratique par l'attachement au roi. Le lien
«vertical» de fidélité à un homme remplaçait le lien «horizontal»
d'appartenance à une communauté.
La Révolution Française s'inspira des principes nouveaux, à l’intérieur, en organisant la symbolique Fête de la fédération du 14 juillet 1790 qui n’était autre que la cérémonie par laquelle toutes les villes et provinces du royaume de France venaient volontairement se fédérer pour créer la nation française. A l’extérieur, lorsqu'elle fut entraînée dans la guerre, elle les appliqua en ne pratiquant d'annexions qu’après que des plébiscites
eurent fait connaître la volonté des populations. Par l'exemple et par la propagande, l’idée nationale, compagne de celles de liberté et d’égalité,
pénétrait l'Europe dans le sillage des volontaires de l'An II.
Par la suite, le Directoire puis Napoléon continuèrent à se réclamer des mêmes principes que la Révolution naissante et les utilisèrent contre leurs ennemis (soutien à l'insurrection irlandaise de 1798, constitution du grand Duché de Varsovie, etc.). Mais, parallèlement, ils visaient les frontières naturelles, établissaient des
«républiques sœurs», ambitionnaient la domination européenne, formes diverses d'un impérialisme tantôt géographique, tantôt politique, tantôt personnel, en totale contradiction avec le droit des peuples et l'idées de nationalité. C'est alors que la guerre, qui n'avait été au départ que la guerre des princes soutenant le roi de France contre ses sujets révoltés, devint, en sus, la guerre des peuples contre l'expansion française, réaction nationale et prise de conscience nationalitaire.
Après cette phase d’émergence, vint l’époque
euphorique des nationalités, au cours de laquelle s’élabora une théorie optimiste où droit des peuples et principe des nationalités
concourent même but. Ce sont les ambitions des rois qui provoquent les guerres, pensait-on. Si l'on construit une Europe fondée sur le respect des nationalités et la volonté des populations, on aura établi une paix durable entre des nations accomplies et satisfaites, et fondée sur la fraternité de peuples se respectant et s'estimant mutuellement. Peut-être alors, serait-il permis de rêver une fédération des nationalités d'Europe dans un même corps politique.
C'est ce qu'ont tenté les révolutionnaires européens de 1830 et
ceux de 1848 qui, en mettant bas les absolutismes restaurés en 1815 voulaient redonner la parole aux
peuples pour qu'ils accomplissent cet idéal ambitieux. C'est ce qu'a en
partie réalisé Napoléon III en utilisant la force militaire de son pays et son influence diplomatique personnelle pour remanier l'Europe du Congrès de Vienne, construite sur des principes antinationaux.
…à l'espace vital
Dans la période suivante, qu'on pourrait appeler phase dramatique de nationalités, le raisonnement nationalitaire fut poussé jusqu’à l’extrémité de sa logique.
On commença par revenir à la pureté de la théorie : le principe des nationalités étant un fait de la nature qu'il est impossible d’éliminer, on doit s'y plier totalement et l'appliquer même contre la volonté consciente des populations; c’était dire qu'on niait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Ensuite, on s'avisa qu'il y avait des subdivisions de nationalités : une nationalité germanique formée des nationalités allemande, flamande,
etc., une nationalité slave composée des nationalités russe, polonaise, serbe,
etc. Et on crut voir une hiérarchie entre elles : des nationalités fortes ayant vocation à dominer et des nationalités faibles destinées à disparaître. On aboutit alors, dans un premier temps, à l’idée du pangermanisme, fusion de tous les Germains: sous la direction des Allemands, ou du panslavisme, union de tous les Slaves sous l’égide des Russes; et dans un second temps à la théorie de l'espace vital, extension –
naturelle donc normale – d'une nationalité supérieure aux dépens d'une autre (Germains au détriment des Slaves et des Latins par exemple).
On a reconnu les théories qui, de Bismarck à Hitler, menèrent à l'oppression (le cas le plus connue tant celui de l'Alsace revendiquée au nom de sa nationalité germanique mais malgré son sentiment national qui l'attachait à la France), à l’impérialisme nationalitaire(«Drand nach Osten» par
exemple) et à la guerre totale.
Dans cette lutte, idéologique autant que militaire, la nation et le droit des gens furent victorieux du principe des nationalités qui, fleurant désormais le racisme, ne
peut plus être invoqué sans précautions. Le «droit à l’autodétermination», en revanche, a pris son essor et a fait école hors, d'Europe, de l’Algérie au Québec, en passant par la Palestine.
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Le rôle de l'historien n'est pas de porter un jugement valable pour le présent, ni de tirer des enseignements pour l'action; sa fonction est seulement, par l'exposé de ses recherches et de ses connaissances, de livrer à tous, le plus objectivement possible, des éléments qui permettront à chacun de mieux se déterminer.
Aussi nous garderons-nous de conclure à la place du lecteur. Qu'il nous soit néanmoins permis de remarquer qu'aujourd'hui la querelle entre nationalisme et internationalisme est trop souvent stérile, qu'elle consiste trop fréquemment en un dialogue de sourds, par le simple fait qu'on ignore la plupart du temps cette dualité des théories nationales.
Alors que, nous semble-t-il, le fond du problème est justement l'opposition entre, d'un côté l’idée de nationalité organique, naturelle, objective, débouchant sur le
«principe des nationalités», et de l'autre la conception de la nation subjective, communauté volontaire, liée au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Francis Choisel
[1] Il
faudrait ajouter la notion de patrie qui est la communauté des hommes
qui, effectivement, vivent dans le même Etat.
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