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Inédit (1991)

Silence, on tourne !

La guerre d'Irak a mis en relief les rapports délicats de l'armée et des médias. Le devoir de réserve des militaires en temps de paix, que certains contestent au nom de la liberté d'expression, se trouve éclairé en temps de guerre sous un jour autrement grave, même s'il donne aussi lieu à critique de la part des journalistes au nom de la sacro-sainte liberté de la presse.

Il n'y a là rien de nouveau et l'Histoire nous fournit nombre d'exemples pouvant illustrer une réflexion sur ce thème. Nous n'en retiendrons qu'un, tiré du conflit franco-prussien de 1870.

Aussitôt la guerre déclarée, début juillet, le gouvernement de Napoléon III dirigé par Émile Ollivier, présenta fort sagement un projet de loi permettant au gouvernement d'interdire la publication dans la presse d'informations concernant «les mouvements de troupes et les opérations sur terre et sur mer», sous peine d'amende, voire de suppression du journal pendant six mois. Le texte fut voté par le Corps législatif, dont la majorité était acquise à l'Empire. Mais la discussion fut l'occasion de quelques envolées oratoires de l'opposition républicaine, qui lutta contre le projet. Ainsi Jules Ferry s'exclama-t-il : «Tout citoyen français a le droit de savoir comment les opérations sont conduites, et même de les critiquer. Il serait plus viril de la part du gouvernement et de la chambre de se montrer confiante dans l'opinion publique. J'ai le droit de dire que le projet qui vous est présenté est humiliant pour la nation française.» Et il ajouta: «Il n'est pas à craindre que des indiscrétions puissent avoir quelque effet sur le succès d'une campagne.» Les journalistes, on s'en doute, critiquèrent aussi très vivement la loi; et ils ne la respectèrent pas : les indiscrétions continuèrent. D'ailleurs, après la chute du ministère Ollivier, en août, le nouveau gouvernement, pourtant présidé par un général, Cousin-Montauban, renonça totalement à la faire appliquer. Il n'eut pas à s'en féliciter, comme nous l'allons voir.

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Jules Ferry, dans le débat parlementaire, s'était exclamé : «Vous supposez donc que nos ennemis ont besoin de lire les journaux français pour se mettre au courant des mouvements de troupes ?!» A quoi le baron Reille, autre député et ancien officier, avait rétorqué : «C'est élémentaire de lire, en temps de guerre, les journaux du pays que l'on combat.»

Et, en effet, dans l'armée prussienne, au sein de chaque corps d'armée, existait un service spécialement chargé du dépouillement des journaux français. Le haut commandement allemand put ainsi établir un ordre de bataille complet et à peu près exact des forces françaises. «Vos journaux, conclut ensuite un général prussien, nous ont autant servi que deux corps d'armée.»

Bien pire : après les premières défaites en Alsace, l'armée de Mac-Mahon opéra un vaste repli stratégique jusqu'au camp de Chalons, qui lui permit de rompre le contact avec l'ennemi; Cousin-Montauban imagina alors un mouvement audacieux de Mac-Mahon par le Nord pour porter secours à l'armée de Bazaine, enfermée dans Metz. Le succès reposait sur la surprise. Or, le Public annonça le 23 août : «Mac-Mahon prend la direction de Metz avec une rapidité qui double le mérite du mouvement.» Et l'Indépendance belge, dont le rédacteur en chef avait envoyé son fils en France pour localiser les troupes sur le terrain, put faire savoir le lendemain «que l'armée de Mac-Mahon, dont on ignorait la direction, marchait rapidement vers Mézières..» Le Peuple français, le même jour, annonçait triomphalement la jonction de Bazaine et de Mac-Mahon. Cette dernière nouvelle, hélas, était fausse; car l'état-major prussien, renseigné par les informations précédentes, qui étaient justes, avait pris les dispositions nécessaires pour contrer le mouvement de l'armée de Mac-Mahon. De telle sorte que celui-ci fut finalement enfermé dans Sedan où il capitula le 4 septembre.

On peut dès lors se demander qui doit être tenu pour responsable de la défaite : Cousin-Montauban, parce qu'il imposa une manoeuvre qui se révéla désastreuse; ou la presse qui, en informant l'ennemi, l'empêcha de réussir ? Gambetta, l'un des plus farouches opposants au régime, ministre de l'intérieur dans le Gouvernement de Défense Nationale, après la chute de l'Empire et âme de la poursuite de la guerre après la capitulation de Sedan, y répondit involontairement lorsqu'il décida de museler la presse : «Tout compte-rendu ou tout récit d'opérations militaires, de mouvements de troupes, d'actes de guerre autres que ceux publiés par l'autorité militaire, sont interdits jusqu'à nouvel ordre»  sous peine de suspension du journal. Et en cas de récidive, le coupable était déféré en cour martiale. On ne pouvait mieux avouer le rôle néfaste de la presse dans les premières opérations de guerre.

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L'on comprend mieux ainsi Napoléon Ier qui qualifiait les journalistes de «factieux qui vendraient leur patrie pour augmenter le nombre de leurs abonnés»; ou le général Sherman qui, pendant la guerre de Sécession, déclara ne pas vouloir tolérer "«la présence, au milieu de l'armée, de cette classe d'individus venus, non pour prendre un fusil et combattre, mais pour récolter des nouvelles à vendre aux journaux, en spéculant sur un genre d'informations dangereuses pour l'armée et sa cause».

À la vérité, même avec des journalistes à sa solde et ayant les meilleures intentions, un gouvernement n'est jamais sûr de rien, comme en témoigne cette dépêche de Napoléon Ier, rédigée au lendemain de la relation par les journaux d'une de ses dernières victoires de la campagne de France, en 1814 : «Les journaux sont rédigés sans esprit. Est-il convenable, dans le moment actuel, d'aller dire que j'avais peu de monde, que je n'ai vaincu que parce que j'ai surpris l'ennemi, et que nous n'étions qu'un contre trois? Il faut, à la vérité, que vous ayez perdu la tête à Paris lorsque moi je dis partout que j'ai 300.000 hommes, lorsque l'ennemi le croit et qu'il faut le dire à satiété. J'avais formé un bureau pour diriger les journaux : ce bureau ne voit-il donc pas les articles ? Voilà comme, à coups de plume, vous détruisez tout le bien qui résulte de la victoire ! Mais comment faire comprendre cela à des poètes qui cherchent à me flatter et à flatter l'amour-propre national, au lieu de chercher à bien faire?»

L'alternative n'est donc pas entre presse libre et presse officielle, car même si l'on cherche à manipuler l'opinion, à désinformer, un dérapage est toujours possible. Elle est entre la parole et le silence.

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Ainsi donc le silence est-il une nécessité de la guerre. C'est en outre une vertu du chef, à quelque niveau qu'il commande. «Le prestige ne peut aller sans mystère,  écrit de Gaulle, car on révère peu ce que l'on connaît trop bien. […] Il faut donc que dans les projets, la manière, les mouvements de l'esprit, un élément demeure que les autres ne peuvent saisir et qui les intrigue, les émeuve, les tienne en haleine. […] La sobriété du discours accentue le relief de l'attitude. Rien ne rehausse l'autorité mieux que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles, pudeur des orgueilleux et fierté des humbles, prudence des sages et esprit des sots.»

Ce qui vaut pour l'homme et pour le chef, ne vaut-il pas aussi pour l'institution tout entière ? Et surtout pour les armées en campagne ? 

Francis Choisel

 

 

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