© 2006, LE SITEMESTRE

Contribution à paraître dans La Nation, une idée d'avenir, ouvrage collectif à paraître en mars 2010, chez F.-X. de Guibert et DDB.

Quelle souveraineté
pour quelle identité ?

L’indépendance est l’état naturel des peuples. Ceux qui en jouissent la préservent jalousement, ceux qui la perdent la revendiquent ; certains même ont disparu pour en avoir été privés. Héros national est celui qui l’incarne, traître celui qui l’abandonne ou la renie. Cette vérité est universelle. Elle vaut jusqu’aux antipodes ; et, aussi loin qu’on remonte dans le passé, elle s’impose comme une évidence, même si, aujourd’hui comme parfois hier, des utopies la contestent ou bâtissent des systèmes qui feignent de l’ignorer, tels l’européisme et le mondialisme.

Tout aussi évident est l’attelage que l’indépendance forme avec l’identité. C’est parce qu’un peuple est ce qu’il est, et dans la mesure où il est différent des autres peuples, qu’il ressent l’irrépressible besoin de vivre de sa vie propre. Ceux qui ne sont guère attachés à leur identité ne le sont pas mieux à leur indépendance et réciproquement : le cosmopolite, qui se veut citoyen du monde, ne voit entre les hommes que des différences mineures qui lui importent peu ; le patriote en ressent au contraire toute la diversité et estime qu’il convient de la préserver absolument. L’européisme est d’ailleurs difficile à cerner de ce point de vue : pour les uns, c’est une forme de cosmopolitisme, un refus des spécificités nationales et pour d’autres une affirmation identitaire nouvelle qui embrasse un ensemble plus vaste que celui des nations.

Aussi les souverainistes combattent-ils sous un double étendard : celui du refus, au nom de la souveraineté, de toute tutelle extérieure et celui du maintien, au nom de notre identité, de nos valeurs, de nos traditions, de nos acquis sociaux. Ils se trouvent de ce fait habituellement accusés de regarder vers le passé, de refuser le progrès, de craindre l’avenir. Même si cette charge contient une grande part de vérité, les choses ne sont toutefois pas aussi simples.

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La France, depuis quinze cents ans est un pays souverain. Or, qu’y a-t-il de commun entre le royaume de Saint-Louis et l’empire de Napoléon, entre les Français de l’époque de Clovis ou de Louis XIV et ceux d’aujourd’hui ? Si peu. Notre pays, au fil des siècles, s’est transformé : ses institutions, sa langue, ses activités, ses mœurs, les limites de son territoire, ses villes, ses paysages ont changé. Tous les jours encore, ils changent. Que nous ayons conservé notre indépendance n’a rien empêché.

A l’inverse, bien des peuples soumis, opprimés même, ont maintenu à travers le temps leurs caractères distinctifs, tels les Slaves des Balkans, les Français du Canada, les Tchèques de l’Empire d’Autriche ou les Polonais, pour ne citer qu’eux. Ils ne les ont pas moins conservés en tout cas que des nations libres. Parfois, en effet, le conquérant ne se préoccupe guère d’assimiler ou de dénaturer les populations conquises; il cherche à se les attacher en respectant leur religion, leur idiome, leurs coutumes, ou bien il lui suffit de les maintenir dans la servitude. Parfois aussi, sa volonté assimilatrice, même féroce, ne réussit pas à triompher de leur détermination à ne pas se renier.

La souveraineté n’est pas un moyen infaillible de préserver l’identité. Ce n’est pas même son objet. S’il y a lien entre les deux, il est ailleurs. 

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Il en est d’une nation comme d’un individu. L’enfant titubant et balbutiant que nous étions, le vieillard imposant ou sénile que nous serons demain, l’être que nous sommes aujourd’hui sont en vérité trois personnes différentes. Un tiers ne les reconnaîtrait pas sur une photographie, pas plus qu’en écoutant les propos qu’ils tiennent. D’un âge à l’autre, homme ou peuple, nous sommes méconnaissables.

Par suite, la souveraineté d’un peuple, comme la liberté d’un homme, est d’abord la capacité dont il dispose d’être demain ce qu’il a lui-même choisi d’être. Semblable ou différent, peu importe.

Assez habituellement, il ne se satisfait pas de ce qu’il est, il regrette ses échecs passés, il voudrait être plus heureux ; il tire les leçons de l’expérience, il se corrige, il s’améliore. Bien souvent aussi, il admire ou envie ses voisins ; il les copie, il s’en inspire. Bref, il change. Mais s’il est content de lui et satisfait de son sort, s’il n’a pas de rêves et ne veut rien créer de neuf, il peut tout aussi bien demeurer à travers les années et les siècles, comme ces peuplades des îles lointaines ou de la forêt profonde, puisque tel est son souhait.

Asservi, il lui arrive de marcher, contraint et forcé, sur le chemin du progrès, de devenir prospère et en bonne santé alors que, libre, il était pauvre et souffreteux, ou au contraire de stagner, de conserver intact l’héritage de ses ancêtres, parqué dans une réserve. Il n’en reste pas moins qu’il n’est pas devenu, ou resté, ce qu’il aurait aimé être. D’autres en ont décidé à sa place.

Etre privé de souveraineté, ce n’est pas tant perdre ses racines et ses repères qu’être dépossédé de son avenir.

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Il arrive cependant que l’avenir imposé par le dominateur corresponde à l’aspiration profonde du dominé. Ainsi les libéraux accueillent-ils les bras ouverts les oukases bruxellois sur la privatisation des services publics, à la manière dont autrefois certains Français disaient «plutôt Hitler que Staline» c’est-à-dire plutôt la victoire de l’Allemagne que le maintien du Front populaire. Ou bien l’acculturation non souhaitée se révèle à l’usage et est ressentie comme un bienfait dont, tout bien pesé, on est heureux d’avoir bénéficié; c’est ainsi semble-t-il que les Gaulois, après la conquête, sont devenus gallo-romains et que nos colonies d’Afrique noire se sont approprié notre culture.

Mais généralement, les peuples comme les individus s’opposent farouchement aux transformations qui leur sont proposées de l’extérieur, et plus encore si elles leur sont imposées. Pour y résister, ils s’arc-boutent sur ce qu’ils sont ; ils vont même parfois jusqu’à tenter de restaurer une identité originelle en partie fictive. Privés de l’espoir de voir se réaliser leurs rêves d’avenir, ils se réfugient dans leur histoire. Leur passé est un roc auquel ils s’agrippent pour ne pas être emportés là où ils ne veulent pas aller . Et, la modernité leur apparaissant sous les traits d’une abdication forcée de leur personnalité, ils se trouvent conduits à la rejeter en bloc.

Le repli sur soi et le passéisme, que dénoncent avec tant d’insistance les européistes, ne sont pas des caractères congénitaux. La situation arriérée de certains peuples soumis n’est souvent pas la cause de leur mise en tutelle mais sa conséquence. Cela est si vrai que les Québécois comme les Irlandais, par exemple, se sont bien plus transformés et modernisés dans les quelques décennies qui ont suivi leur affranchissement, qu’en plusieurs siècles de domination britannique. Les uns et les autres, parallèlement, se sont ouverts au monde plus que jamais auparavant.

La soif d’indépendance n’est pas un conservatisme ni un refus de l’échange, c’est tout au contraire un désir d’avenir.

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Notre identité considérée dans la durée étant insaisissable, elle ne peut se décrire en termes objectifs. Cela vaut, une fois encore, pour un peuple comme pour un individu.

Toute tentative de définition d’une identité française préalablement à une revendication de souveraineté, serait vaine. Il n’en est pas une qui n’exclurait une partie d’entre nous de la communauté nationale. Car les Français ont des appréciations très diverses de leur passé, des visions souvent antagonistes de leur avenir et sont multiples dans le présent. 

L’identité se résume finalement à une simple conscience de soi : je pense donc je suis, mais je ne sais pas qui je suis. Je suis Français simplement parce que je me sens Français plutôt que Tamoul ou Polonais; dire plus serait s’exposer à être contredit par les faits comme par les cœurs. Celui qui voudrait bâtir un consensus sur ce qu’est concrètement notre identité la détruirait du même mouvement. Il ne ferait qu’exacerber les particularismes en les niant ou en les rejetant et, en conséquence, les pousserait à se muer en factions ou en ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler des communautarismes. C’est un exercice à proscrire à tout prix.

Bien plus que comme le fruit d’un héritage, l’identité d’un peuple doit être comprise comme ce qui fonde un mariage. C’est un alliage subtil de ressemblances et de différences, autrement dit de complémentarités, notion qu’on oublie trop souvent. A l’extrême, ces complémentarités peuvent ne reposer que sur des différences et l’essence d’un peuple ne résulter que de la fameuse «volonté de vivre ensemble» qu’évoque la conception française de la nation.

L’identité n’est pas une ressemblance et ne s’incarne pas tant dans un projet partagé que dans le désir de définir ce projet en commun.

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La souveraineté aussi bien que l’identité sont donc affaire de périmètre. Avec qui suis-je prêt à bâtir mon projet d’avenir ? Telle est la question qui fonde le pacte social et détermine les contours d’un peuple.

L’anarchiste veut décider seul, le cosmopolite aspire à un gouvernement mondial et, entre les deux, le régionaliste, le souverainiste, l’européiste placent le lieu de décision suprême à l’échelon de la province, de la nation ou du continent. Mais le périmètre de la souveraineté ne se définit pas d’abord en termes d’histoire, de géographie ou de nombre. Il naît essentiellement d’affinités librement ressenties.

Les habitants de la Confédération helvétique, les citoyens des Etats-Unis, les Français de métropole et d’outremer forment chacun un peuple, unis qu’ils sont par la volonté de construire demain ensemble, et cela même s’ils sont en désaccord entre eux sur le but et la manière. Les Canadiens n’en sont pas un, dans la mesure où les Québécois, souverainistes et non souverainistes réunis, se revendiquent comme une « société distincte » et veulent se perpétuer comme tels. 

L’identité d’un peuple étant, dans sa quintessence, la conscience qu’il a de constituer un groupe d’hommes aspirant à vivre leur avenir en commun, et la souveraineté étant sa capacité à définir et à construire cet avenir librement, elles apparaissent comme les deux facettes d’une même réalité.

Cela seul explique que l’une et l’autre soient indissolublement liées.

Francis Choisel

 

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