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Article publié dans la Revue historique des Armées, reprenant le contenu d’une conférence prononcée le 30 mars 1978 à la Sorbonne (Paris IV) dans le cadre du
Séminaire Interdisciplinaire de Recherches et d’Etudes de Défense de M. Bonnichon.
(N°2 – 1981)
Du tirage au sort
au service universel
On croit d’habitude que la conscription, autrement dit le service militaire, fut une innovation, de la Révolution Française. Or, sans même parler de l’ost médiéval, l’Ancien Régime, parallèlement aux
«troupes réglées» de métier, connaissait déjà les milices, c’est-à-dire la conscription.
De même, l’armée de professionnels ne disparut pas avec l’Ancien Régime: à beaucoup d’égards, l’armée du XIXème siècle – de ses deux premiers tiers du moins – restait une armée de métier, même si la base de son recrutement était la conscription.
Ce système, dont il est intéressant d’analyser les modalités, ne fut pas sans conséquence sur le succès de nos armes, en particulier en 1870. Mais, malgré ses défauts et parce qu’il correspondait à certains intérêts, son remplacement définitif par le service universel et égal pour tous ne se fit pas sans difficultés.
Service long et tirage au sort
Ce fut sous la pression de la guerre et de l’invasion, sous les auspices de la
«Patrie en danger» que furent modifiées les institutions militaires de l’ancienne monarchie. Les principes de 1789, qui auraient pu réprouver le racolage et la
«presse», ou déduire de la souveraineté nationale le principe de la défense de la nation par tous les citoyens en armes, n’y furent pour rien. A témoin le fait que la Constituante et la Législative n’exercèrent nullement dans ce domaine leur ardeur réformatrice.
En 1793 seulement, par un décret du 23 août, le premier pas fut franchi:
«Dès ce moment jusqu’à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente.»
De la réquisition en temps de guerre on s’achemina vers le service en temps de paix grâce à la Constitution montagnarde de 1793 qui en proclama le principe:
«Tous les Français sont soldats; ils sont tous exercés au maniement des armes.»
La loi Jourdan du 19 fructidor an VI (5 septembre 1798) l’organisa qui réaffirmait:
«Lorsque la Patrie est déclarée en danger, tous les Français sont appelés à sa défense (...). Hors le cas du danger de la Patrie l’armée de terre se forme par enrôlements volontaires et par la voie de la conscription militaire.» Cette loi resta en vigueur jusqu’en 1814.
Louis XVIII à son retour, n’ignorait pas que dans l’indifférence avec laquelle le pays avait accueilli la chute de l’Empire comptait pour beaucoup la lassitude vis-à-vis de la conscription et du lourd impôt du sang qu’elle constituait. D’ailleurs la chouannerie n’était-elle pas née pour une grande part de son refus ?
Aussi la Charte fut-elle claire à ce sujet:
«La conscription est abolie.» (article 12)
Mais le recrutement par seuls volontaires, auquel on essaya quelque temps de revenir, se révéla vite insuffisant et il fallut bien envisager une solution de compromis. Celle-ci fut mise en place par la loi Gouvion-Saint-Cyr du 10 mars 1818. A peine modifiée par la loi Soult du 21 mars 1832, elle reposait sur des principes qui restèrent la doctrine officielle jusqu’en 1872.
Le législateur, malgré l’expérience récente des victoires de la Révolution et de l‘Empire, restait convaincu de la supériorité de l’armée de métier sur l’armée de conscrits. Aussi le recrutement devait-il se faire par des engagements volontaires
«et en cas d’insuffisance par des appels».
Les conditions du service militaire dépendaient de deux facteurs: en premier lieu, la durée que l’on estimait nécessaire pour obtenir une troupe instruite, entraînée et aguerrie, notamment dans les armes
«techniques» (artillerie et cavalerie) soit 6 ans (8 ans entre 1825 et 1832, 7 ans ensuite); en second lieu, l’effectif total que l’on voulait maintenir sur pied (240.000 hommes en 1818, jusqu’à 500.000 hommes sous le Second Empire).
De ce fait, la classe incorporable (300.000 jeunes gens environ) était beaucoup trop nombreuse. Aussi, chaque année une loi fixait-elle l’importance du contingent pouvant être incorporé (de 40.000 le chiffre passa à 80.000 sous la Monarchie de juillet et à 100.000 sous le Second Empire) et la charge était répartie par canton.
Le tirage au sort déterminait ensuite, dans chaque canton, qui serait appelé, qui exempt: chaque jeune homme de la classe tirait un numéro. Dans l’ordre de ces numéros, le conseil de révision jugeait de l’aptitude physique et de la nécessité éventuelle d’accorder des dispenses. Dès qu’il avait atteint le contingent cantonal prescrit, il arrêtait son travail. Le reste, les
«bons numéros», était définitivement libéré de tout service, même en temps de guerre.
De plus, le budget ne permettait pas toujours d’entretenir la totalité de l’effectif désiré. Pour résoudre ce problème on laissait le plus souvent une partie du contingent dans ses foyers. Parfois on retardait l’incorporation d’une partie des hommes ou bien on leur accordait un congé illimité en fin de service, ce qui revenait à raccourcir la durée dans la pratique. Ces jeunes incorporables mais non incorporés pouvaient être rappelés en cas de crise et constituaient ainsi une sorte de réserve non instruite.
Dernier principe de la loi Gouvion-Saint-Cyr: ne pas nuire aux intérêts des classes aisées. Le service de 7 ans n’étant pas acceptable par celles-ci, on généralisa et on systématisa le remplacement, déjà pratiqué mais à titre exceptionnel sous la Révolution.
Lorsqu’on avait tiré un mauvais numéro (un petit numéro), on pouvait l’échanger avec celui d’un autre jeune homme du canton. On pouvait aussi présenter un remplaçant (quelqu’un qui voulait bien effectuer le service à votre place) au passage du conseil de révision. On avait aussi la possibilité, mais c’était plus rare, de se faire remplacer après l’incorporation.
Ces remplacements s’effectuaient bien évidemment à prix d’argent, soit de gré à gré, d’individu à individu, soit par l’intermédiaire d’une entreprise commerciale. Des assurances, qui fournissaient un remplaçant en cas de mauvais tirage, fonctionnèrent et prospérèrent même. Des
«tontines», sortes de mutuelles, pouvaient être organisées entre les jeunes qui allaient tirer au sort, la cagnotte étant répartie entre les mauvais numéros.
Au total, 20% du contingent se faisait remplacer. Il en coûtait l’équivalent de deux ans environ du salaire d’un journalier agricole (de 1.000 à 1.500 francs) mais le prix variait en fonction des conditions économiques, du danger de guerre ou autre, selon la loi de l’offre et de la demande. A ce tarif, beaucoup de mauvais numéros étaient trop pauvres pour s’offrir un remplaçant. Ce système donnait une armée d’ouvriers et de paysans, particulièrement solides et résistants au plan physique. Mais, comme on le voit, par le tirage au sort la conscription avait juste remplacé le racolage. Son but était de fournir une armée permanente en hommes, non d’instruire militairement tous les citoyens. Par le remplacement, de nombreux Français, en particulier des classes aisées, les élites, pouvaient échapper à la charge, même en cas de guerre. Et l’armée, composée d’engagés grossis de remplaçants, gardait le contingent sept ans durant, faisant des appelés de véritables professionnels.
La critique du système
Cette organisation, généralement acceptée parce qu’elle allait dans le sens de nombreux intérêts (ceux des classes dirigeantes et de la paysannerie aisée principalement) ne faisait néanmoins pas l’unanimité.
Ses détracteurs lui opposaient le système «prussien». La Prusse en effet, tirant la leçon de ses échecs face aux armées de Napoléon, avait adopté le service militaire universel, alors même que la France, qui en avait révélé l’efficacité à l’Europe, l’abandonnait.
Tous les jeunes Prussiens devaient un service actif de trois ans. En réalité, pour raisons budgétaires, seul un quart du contingent était incorporé; mais les trois-quarts restants étaient affectés à la Landwehr, dans laquelle étaient également versés, pour cinq ans, les jeunes soldats sortant du service actif. Cette armée territoriale était astreinte à des exercices réguliers en temps de paix et faisait campagne en temps de guerre. Elle était encadrée par des officiers démissionnaires ou en retraite et par des sortes d’officiers de réserve (jeunes bourgeois qui, s’équipant à leurs frais et ayant satisfait à un examen, avaient servi un an dans l’active). Un arrière-ban était constitué par la Landsturm comprenant toute la population jusqu’à l’âge de cinquante ans, mais il était bien peu probable qu’elle eût à être rappelée.
Des projets de réforme allant dans ce sens furent soumis au parlement français à plusieurs reprises durant la première moitié du siècle, mais aucun ne fut finalement voté. Il serait trop long de les analyser tous, comme de rappeler tous les arguments de leurs promoteurs.
Nous ne nous attarderons qu’à ceux du futur Napoléon III. Exposés dés 1843, ils résument bien la thèse des partisans du service universel; leur analyse permettra de mieux comprendre les tentatives de réforme du service militaire que, devenu Empereur, leur auteur essaya de faire aboutir. Et plutôt que de résumer sa pensée, laissons lui la parole:
«Le système prussien (…) non seulement sous le rapport militaire, mais encore sous le rapport philosophique, mérite d’être admiré puisqu’il détruit toute barrière entre le citoyen et le soldat, et qu’il élève le sentiment de chaque homme, en lui faisant comprendre que la défense de la patrie est son premier devoir.»
Sur le plan philosophique: «L’institution prussienne est fondée sur l’égalité la plus complète et même sur les principes démocratiques. Elle est tyrannique, sans doute, comme toutes les lois qui adoptant de grands principes, soumettent tous les hommes aux mêmes charges et obligent le riche comme le pauvre à payer sa dette à la patrie mais cette tyrannie de la loi doit être l’apanage d’une société démocratique car c’est là que gît la véritable égalité.»
«En Prusse, on ne connaît pas ce trafic qu’on peut appeler la traite des blancs, et qui se résume par ces mots acheter un homme quand on est riche pour se dispenser du service militaire, et envoyer un homme du peuple se faire tuer à sa place.»
Sur le plan militaire: «Ainsi la Prusse, dont la population est près de deux fois et demie moins nombreuse que celle de la France, peut pour défendre son territoire mettre sur pied 530 000 hommes exercés et cette force armée ne lui coûte pas 50 millions de francs par an et il suffit d’un roulement de tambour pour réunir ces troupes ou pour les renvoyer dans leurs foyers».
La solution que Louis Napoléon présentait pour la France était calquée sur l’organisation prussienne que nous venons de décrire.
«Le problème à résoudre est celui-ci (…) il faut à a France une armée immense composée d’hommes exercés; de plus, il faut que cette armée puisse encore se reformer avec des hommes exercés, dans le cas d’un premier revers.»
Pour cela, «si le gouvernement est jaloux de satisfaire les grands intérêts de la Patrie, il s’efforcera de réduire les charges du pays en diminuant le nombre des troupes permanentes et en augmentant considérablement les troupes de réserve (...); Il organisera l’armée de manière qu’elle puisse passer en très peu de temps et sans encombre du pied de paix au pied de
guerre». «Il ne s’agit pas de savoir si les soldats qui ont passé trois ans sous les drapeaux sont aussi rompus au métier des armes que ceux qui y sont demeurés huit ans mais de trouver une organisation qui au jour du danger donne des milliers d’hommes exercés et qui pendant la paix, ne soit pas une forte charge pour le budget et enlève peu de jeunes gens à l’agriculture.»
En résumé, «l’armée doit être considérée comme une grande école où tous les citoyens viennent apprendre le métier des armes.»
Les tentatives de réformes du Second Empire
Arrivé au pouvoir, Napoléon III tarda quelque peu à mettre ses idées en application. Il sentait probablement tes difficultés qui devaient se mettre en travers de sa volonté réformatrice et attendait des circonstances propices.
Dans un premier temps, il se contenta de moraliser le remplacement, par la loi du 2 avril 1855. Celui-ci était aboli (sauf entre parents). Pour être dispensé du service si l’on avait tiré un mauvais numéro, il fallait verser une somme forfaitaire, variable suivant les années (à peu prés ce qu’il en coûtait auparavant pour trouver un remplaçant). Cette somme servait à alimenter une
«Caisse de dotation de l’armée» versant des primes de rengagement et des pensions pour les anciens militaires. C’était le système de l’«exonération».
En réalité, par cet encouragement aux rengagements, le caractère professionnel de l’armée était renforcé. Quant à la moralisation:
«Croyez-vous qu’avec votre loi vous chassez les marchands du temple ? Non, c’est l‘Etat qui se fait marchand, c’est l‘Etat qui prend la boutique» écrivit Sainte-Beuve avec justesse.
Restait surtout le problème de l’effectif utilisable en cas de conflit, c’est-à-dire de la mobilisation et de la constitution de réserves instruites.
La loi de 1818 avait prévu le système des «vétérans»: en cas de crise, on devait rappeler les soldats libérés du service actif. Mais la mise en application fut décevante. Lors de l’expédition d’Espagne (1823) bien peu de vétérans répondirent â l’appel, estimant que sept ans déjà donnés à la patrie suffisaient. Ce fut la raison pour laquelle on allongea le service à huit ans, en laissant une fraction du contingent dans ses foyers pour constituer une réserve non instruite.
En 1831, une disposition législative permit d’appeler à la défense des frontières la Garde Nationale, ce corps issu de la Révolution, formé de bourgeois volontaires et employé au maintien de l’ordre et des libertés. Mais cette mesure ne fut jamais appliquée.
La guerre de Crimée (1855) puis la guerre d’Italie (1859) démontrèrent à nouveau la carence du système. Trop peu nombreuses étaient les troupes instruites lorsqu’il fallait augmenter les effectifs pour faire face à un conflit. (En 1859, lorsque l’armée était en opérations dans la plaine du Pô, il fut impossible de disposer de troupes pour couvrir la frontière de l’Est quand la Prusse menaça d’intervenir.)
De cette date, Napoléon III imposa un minimum d’instruction à la portion incorporable non incorporée du contingent: 3 mois la première année, 2 mois la seconde.
Mais ce n’était là qu’un expédient, et une réforme plus profonde était nécessaire. La révélation du danger prussien, en 1866, allait fournir l’occasion de la tenter.
En 1866 en effet, la Prusse et l‘Autriche, opposées dans la question de l’unité allemande, entrèrent en conflit. Alors que toute l’Europe s’attendait à une guerre longue et indécise, la Prusse triompha rapidement et facilement à Sadowa.
Ce fut le révélateur pour l’opinion publique française, de l’efficacité du
«système militaire prussien». Le Temps écrivit: «La Prusse, forte de 18 millions d’habitants, vient de mettre en un mois 700.000 soldats sous les armes, grâce à son système militaire, tandis que le nôtre ne nous permet pas d’en mettre plus de 600.000 au dire de hommes spéciaux Quelle disproportion n’atteindra pas cette infériorité lorsque la population de la Prusse sera doublée!» (par l’unité de l’Allemagne du Nord, conséquence de la guerre).
Prise de conscience également (pour des raisons de politique extérieure qu’il serait trop long d’analyser ici) que la guerre avec la Prusse était devenue, à terme, inévitable. Comme l’écrivit le journaliste Prévost Paradol, les deux nations
«sont deux trains lancés l’un contre l’autre sur la même voie».
Napoléon III pensa le moment propice à l’aboutissement de sa réforme du recrutement et dans ce but, réunit une commission composée de maréchaux, de généraux et de ministres
Six projets, qu’on peut résumer en trois solutions, en sortirent. D’un côté un service militaire obligatoire, sans remplacement ; la fraction de contingent qu’on ne pourrait incorporer recevrait une instruction sommaire pour constituer une réserve utilisable. C’était la solution de l’Empereur. A l’opposé, un renforcement de l’armée de métier par l’accroissement de la durée du service, et l’élévation du chiffre du contingent. C’était la solution de la majorité des généraux. Entre les deux, le maréchal Niel proposait le maintien de la loi en vigueur, mais en créant une
«garde nationale mobile», sorte de Landwehr française.
L’Empereur, voyant qu’il lui serait impossible de faire adopter ses conceptions, se résigna à élaborer avec Niel, qu’il appela au ministère de la Guerre, un projet de compromis sur la base de la Garde nationale mobile. Ce projet, assez compliqué, fut transmis au Corps Législatif le 7 mars 1867.
Toute la classe devait être appelée. Une première fraction effectuerait 5 ans dans l’armée active puis 4 ans dans la réserve. Une seconde fraction entrerait directement pour 4 ans dans la réserve. On pourrait se faire exonérer si l’on était dans la première fraction, et remplacer si le sort vous avait placé dans la seconde. Mais ces exonérés et ces remplacés étaient versés dans une Garde nationale mobile. Après ses 4 ans dans la réserve, la deuxième fraction était également affectée à la Garde mobile pour 5 ans. Celle-ci, astreinte à des exercices en temps de paix, devait être utilisée en temps de guerre à la garde des places fortes, à la défense des frontières et des côtes, au maintien de l’ordre à l’intérieur.
Ce n’était pas le service universel obligatoire, mais on s’en approchait, par le biais de la Garde nationale mobile.
Ce projet, déjà en retrait par rapport aux idées de Napoléon III, fut combattu avec acharnement par les défenseurs de l’armée de métier. Ceux-ci développèrent trois sortes d’arguments.
Argument social, pour la défense des privilèges de la classe aisée:
«Les charges doivent être égales mais si vous voulez imposer les mêmes conditions et le même genre de vie à des individus tout à fait différents, c’est vous qui blessez l’égalité (...). Quel tort fait-on à l’homme des champs? Le paysan, transporté dans les rangs de l’armée, y trouve une condition supérieure à celle qu’il avait chez lui (…). Mais le service militaire est une tyrannie intolérable pour l’homme destiné aux carrières civiles (…). Les bourgeois qui ont le goût militaire vont aux écoles militaires.»
«Savez-vous où tout le monde est soldat? Chez les barbares» (Ces phrases de Thiers datent de 1849 mais il en prononça de semblables en 1867.)
Argument technique, niant l’efficacité de l’armée de conscription et l’utilité des réserves:
«Dans un pays où tout le monde est soldat, tout le monde l’est mal». Thiers toujours, en 1867, affirmait:
«Pour moi, j’aime beaucoup mieux que ce soit l’armée active qui soit prête et j’attache beaucoup moins d’importance à ce que la Garde nationale mobile le soit parce que c’est l’armée active qui est la première devant l’ennemi».
Argument politique, accusant le régime de vouloir mener une politique belliqueuse:
«Pourquoi faire de la France une vaste caserne ?» accusait le Journal des Débats.
«A quoi servent les armées? Elles ne servent qu’à créer le risque de guerre et à I’entretenir» ajoutait Emile de Girardin.
Et la crainte de la charge du service obligatoire faisait pâlir le danger prussien. Jules Simon:
«Pour moi, je ne crois pas la guerre prochaine, car la Prusse n’a pas d’intérêt à faire la guerre à la France.» Girardin:
«A l’absorption territoriale de l’Allemagne par la Prusse, il faut opposer la conquête morale de l’Europe par la France.» Un député:
«La France n’a rien à redouter de l’étranger (...). Libre donc aux Prussiens de se croire les premiers soldats et les premiers organisateurs du monde parce qu’ils ont remporté une brillante victoire en cinquante ans. Quant à nous (...) il n’est pas un seul de nos généraux qui, s’il était consulté, n’aimât mieux avoir affaire à 100.000 Prussiens qu’à 100.000
Anglais». Belles prophéties !
En fait, les opposants, c’était le pays tout entier. Le gouvernement lui-même qui, s’il défendait officiellement le projet au Corps législatif, le critiquait dans les conversations. Les chefs militaires, hostiles au changement. Les députés, tous les députés, même et surtout ceux de la majorité bonapartiste, qui étaient encouragés dans leur refus de la réforme par leurs électeurs. La presse, interprète et guide de l’opinion publique. Les conseils généraux qui venaient d’être élus et qui formulaient des vœux pour le retrait du projet ; dans la Sarthe:
«Que par la puissante initiative de Votre Majesté, les nations renoncent à de ruineux armements qui enlèvent à l’agriculture des bras si précieux»; dans un autre département
«Que le pays soit rassuré contre les projets qui troublent les esprits».
Les bureaux du Corps Législatif élirent une commission hostile qui mena une âpre lutte avec le gouvernement, forçant Niel à céder pas à pas contre l’avis de l’Empereur. Au sortir de l’examen en commission, le projet était à ce point défiguré qu’on pourrait parler de contre-projet.
Devant ce résultat, et face à l’hostilité générale, Napoléon III préféra retirer son projet et, au lieu d’une refonte complète de la loi, présenter une réforme moins ambitieuse. Celle-ci encore, fut combattue à la Chambre, en discussion publique, subit de nombreux amendements et dut faire face à des contre-projets tels ceux des républicains qui, eux, prônèrent la suppression des armées permanentes et l’établissement de milices de type suisse.
Il en sortit finalement la loi du 1er février 1868. Le tirage au sort était maintenu. Le remplacement redevenait possible. Les mauvais numéros effectueraient 5 ans dans l’active puis 4 dans la réserve. Les bons numéros n’étaient astreints, pendant 5 ans, qu’aux exercices de la Garde mobile, formée en outre des remplacés et de volontaires. Celle-ci voyait ses possibilités d’instruction et de mise sur pied notablement réduites par rapport au premier projet.
«Nous sommes obligés de voter la loi, puisque l’Empereur le veut, mais nous l’arrangerons de telle façon qu’elle ne pourra pas servir» avait dit un député bonapartiste...
La défaite de 1870 et l’établissement du service universel
L’accueil de la nouvelle loi dans le pays fut généralement calme, car elle était finalement moins contraignante qu’on ne l’avait craint. Néanmoins, lorsque les conseils de révision passèrent pour recenser les effectifs de la Garde nationale mobile, quelques manifestations se produisirent par endroits, où l’on cria
«A bas la mobile !», «A bas Niel» et même «A bas l’Empereur !». Des émeutes eurent lieu à Toulouse et à Bordeaux.
Quelle aurait été l’attitude du pays si Napoléon III avait imposé son projet personnel de service obligatoire au lieu du compromis Niel édulcoré par le Corps Législatif?
Niel, par malheur, décéda et fut remplacé au ministère de la Guerre par le maréchal Lebœuf qui ne croyait pas à la réforme. Il ne fit rien pour mettre sur pied et instruire la Garde mobile. Il faut dire à sa décharge que le Corps Législatif, en rognant ses crédits, ne l’y encourageait guère.
Or ce fut ce même Lebœuf qui, en 1870, déclara que la guerre dût-elle durer, il ne
«manquerait pas un bouton de guêtre». Comme ce fut la même opinion publique qui, ulcérée par la dépêche d’Ems, manifesta contre la Prusse et réclama la guerre. Au Corps Législatif également, l’attitude fut unanimement belliciste à l’exception près de Thiers et de quelques rares républicains – dont Gambetta – qui furent hués en prenant la parole en faveur de la paix.
Tout le pays était confiant dans la supériorité de nos armes, renforcée encore croyait-on par la loi du 1er février 1868. Napoléon III sceptique quant au succès d’une guerre, et son premier ministre Emile Ollivier, de tempérament pacifiste, durent se résoudre, sous la pression de l’opinion, des députés et de la majorité du gouvernement, à déclarer une guerre qu’ils auraient préférés éviter.
La défaite qui suivit peut être attribuée à de nombreuses causes: isolement diplomatique de la France, mauvaise conduite des opérations, etc. ; mais elle tient tout entière dans les chiffres. En août 1870, quelques semaines après le déclenchement du conflit, l’armée française ne pouvait opposer à la frontière du Rhin que 245.000 hommes (dont 60.000 incorporés en juillet) contre 500.000 Prussiens en première ligne. En effet, des 360.000 hommes de l’armée française, il convient de soustraire les effectifs de la gendarmerie, du corps expéditionnaire de Rome (6.000 hommes) et des troupes d’Algérie (60.000 hommes).
La loi Niel, si elle avait été réellement appliquée, aurait permis de disposer de 1.200.000 hommes dont 415.000 de l’armée active. Alors que la Prusse, en regard, en plus de ses 500.000 hommes de première ligne, disposait de 190.000 hommes en seconde ligne et de 160.000 hommes en réserve dans les dépôts, au total 850.000 hommes.
En un mois, l’armée impériale avait cessé d’exister.
On connait l’action de Gambetta qui, après la chute de l’Empire et l’avènement de la République, réussit à lever plusieurs armées sur la Loire. Celles-ci obtinrent quelques succès et se battirent bravement, mais, improvisées, elles ne purent ni renverser la situation; ni résister à l’armée prussienne.
On ne tarda pas à tirer les leçons de la défaite. Le général Trochu, ancien chef du gouvernement de la Défense Nationale en 1870-1871 écrivit un peu plus tard:
«La France a péri le jour où elle a rencontré pour la première fois sur les champs de bataille l’unique instrument de guerre moderne qui fût en Europe, une armée qui était une nation toute entière armée et dont les masses ont à l’instant débordé nos masses.»
Dés 1872 fut examiné par l’Assemblée un projet de loi sur le recrutement, et on ne se cacha pas d’avoir copié l’organisation de l’armée des vainqueurs:
«Les grands désastres renferment de grands enseignements, la sagesse consiste à les comprendre le courage à en profiter.»
«Ayant fait l’épreuve, dans l’année 1870, de la force de l’organisation de l’armée allemande, nous avons cherché dans nos prévisions à en tirer profit pour l’imiter dans tout ce que nous pouvions imiter».
On revenait donc à l’idée de service obligatoire
«Nous ne voulons plus de ce qu’on appelait de métier des armes; nous voulons simplement que notre jeunesse soit formée à l’accomplissement du devoir de servir le pays avec dévouement et résolution». On admettait enfin l‘utilité de réserves instruites, nombreuses et rapidement mobilisables, adoptant la conception défendue de longue date par Napoléon III, à qui l’on imputait pourtant toute la responsabilité de la défaite... Le rapporteur du projet considérait que l’armée était non seulement
«une force permanente puissamment organisée, mais encore une grande école où tous les éléments de la nation viennent successivement puiser l’instruction et la discipline militaires, avant d’entrer dans la vie civique, et un vaste cadre dans lequel tous ces éléments, instruits et d’avance classés selon leur aptitude, viennent se ranger le jour où la patrie est menacée dans son indépendance ou dans sa sécurité intérieure».
Seul Thiers, président de la République, restait farouchement partisan du système ancien. Un compromis fut nécessaire entre l’Assemblée et lui, qui aboutit à la loi de juin 1872.
«Tout Français doit le service militaire personnel» disait l’article premier. Mais le sort décidait s’il ferait 5 ans ou 1 an. Ensuite, jusqu’à l’âge de 40 ans, il restait à la disposition de la Patrie, faisant successivement partie de la réserve de l’armée active (4 ans), de l’armée territoriale (5 ans) et de la réserve de l’armée territoriale (6 ans). Les bacheliers et les élèves des grandes écoles étaient autorisés à souscrire un engagement d’un an; entretenus à leurs frais, suivant une instruction intensive et soumis à un examen, ils devaient en cas de guerre servir d’«officiers de complément».
De nombreuses dispenses existant (pour les membres de l’instruction publique, les ecclésiastiques etc.), l’égalité n’était pas encore complète, mais l’essentiel était acquis. Les lois de juillet 1889
(«loi de 3 ans»), de mars 1905 («loi de 2 ans») puis le retour â la loi de 3 ans (1913) parfirent le système dans le sens d’une égalité et d’une universalité plus réelles.
Il avait donc fallu une défaite complète pour faire prendre conscience aux chefs militaires et aux hommes politiques des carences du système de recrutement établi en 1818, et pour que les partisans du service militaire personnel, universel et obligatoire, conçu comme un moyen de former des réserves en vue d’une mobilisation, triomphent de l’inertie des structures et du conservatisme des hiérarchies.
L’anéantissement de l’armée impériale, suivi des efforts infructueux de Gambetta avait montré la vérité de la phrase de Napoléon 1er, citée dans l’exposé des motifs du projet Niel:
«Un pays ne manque jamais d’hommes pour résister à une invasion ou soutenir une grande guerre, mais il manque souvent de soldats».
Il avait fallu également le choc de la défaite pour que le pays réalise la nécessité de l’effort qu’il avait refusé jusque là, et l’action d’éducation patriotique de la Troisième République à travers l’école primaire et la littérature en particulier - pour opérer un retournement des mentalités et des comportements.
De même que l’Ancien Régime plaçait au premier rang la fonction guerrière, l’idéal républicain nouveau – comme celui de la Révolution – en faisait un devoir sacré, partageant peut-être le jugement de Mérimée sur la société qui avait produit le tirage au sort et le remplacement:
«A force de prêcher que l’argent est le souverain bien, on a profondément altéré les sentiments belliqueux de la France, je ne dis pas dans le peuple, mais dans les classes élevées. L’idée de risquer sa vie est devenue très répugnante et ceux qui s’appellent les honnêtes gens disent que cela est bas et grossier».
Francis Choisel
Lire aussi la version résumée
en deux articles pour le grand public:
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