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Article paru dans la Revue de la Cavalerie blindée, revue de l’Association Saumur, association nationale des officiers de réserve de l’arme blindée-cavalerie
(n°152, décembre 1990)
Également, avec quelques amendements demandés par la rédaction et sous le titre  «La langue française, ciment de l’Europe», dans  Résonances, mensuel du Club 89, club de réflexion politique d’inspiration gaulliste et libérale
(n°12, octobre 1990)

Unité allemande et langue française 

En 1858, lors de leur entrevue à Plombières où ils se mirent d'accord sur la réalisation de l'unité italienne, Napoléon III et le président du conseil piémontais, Cavour, convinrent que, du moment où le Piémont accroîtrait sa puissance par des annexions qui lui feraient dépasser le seuil des dix millions d'habitants, il devrait céder le comté de Nice et la Savoie à la France.

Par l'unité italienne, apparaissait en effet dans le concert européen, une nouvelle puissance; et, de ce seul fait, l'équilibre international en était modifié. Car, bien que les diplomates ne puissent l'avouer ouvertement, la force des États repose pour une grande part sur la faiblesse de leurs voisins. Il fallait donc que fût compensé pour la France l'avènement sur son flanc sud-est d'une nouvelle nation étendue et nombreuse, en lieu et place du morcellement antérieur; il fallait que par un accroissement de la puissance française l'équilibre européen fût rétabli.

La chose a été réalisée en 1860 : par le rattachement des deux provinces promises, notre territoire a été porté à sa limite naturelle sur les Alpes.

Quelques années plus tard, lorsque la question de l'unité allemande se posa à son tour, et qu'en 1867 se constitua autour de la Prusse une confédération d'Allemagne du nord, le même raisonnement fut adopté par notre diplomatie. On songea à quelque chose comme la Sarre ou comme la Belgique; et l'on se fixa finalement sur le Luxembourg, qui appartenait au roi de Hollande et dont on négocia l'achat. Mais à la veille de la signature de l'acte, la Prusse, en la personne du chancelier Bismarck, y mit son veto , appuyé par la présence d'une garnison prussienne dans la citadelle de Luxembourg. Il n'y eut donc pas, pour la France, de contrepartie à l'unité allemande. Bien au contraire, puisqu'elle y perdit même, en 1871, l'Alsace et une partie de la Lorraine.

Cette absence de compensation, qui consacra la rupture de l'équilibre européen en faveur de l'Allemagne et au détriment de la France, est à l'origine de trois guerres franco-allemandes, dont deux mondiales. Si le Luxembourg était devenu français, nos compatriotes  de l'époque eussent applaudi des deux mains à l'unité allemande comme ils l'avaient fait dans leur grande majorité pour l'unité italienne. Et l'histoire de l'Europe et du monde en aurait été radicalement changée.

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Aujourd'hui, la réunification allemande pose à nouveau un problème d'équilibre en Europe. Tout le monde constate, après avoir applaudi à ce qui apparaît comme un succès commun de l'occident dans la guerre froide, que la France se retrouve, en valeur relative, affaiblie par l'accroissement de la République fédérale, son principal voisin, partenaire et concurrent.

Est-ce à dire que notre pays doive demander quelque contrepartie ? Bien évidemment, ce n'est pas en termes d'annexion territoriale qu'il faut raisonner. On voit mal notre pays réclamer la rive gauche du Rhin ou même la Sarre ! Pas plus qu'il ne serait opportun de parler de rattacher la Wallonie et le Luxembourg pour équilibrer la réunification allemande par une sorte d'unification française ...

Mais, compte tenu de la géographie et de l'histoire européennes, nous sommes en tout cas en droit de demander des assurances concrètes quant aux intentions de l'Allemagne nouvelle, et des garanties quant à la perennité du poids de notre pays en Europe. Et il serait pour le moins habile, de la part de nos voisins, de nous associer quelque peu à leur joie et de montrer enfin que l'unité allemande peut être pour la France une aubaine et non une calamité.

Parmi toutes les garanties qui peuvent être demandées (telles que l'intangibilité de l'actuelle frontière germano-polonaise, la confirmation de la renonciation à l'arme nucléaire, ou le maintien du nombre actuel de députés allemands à l'assemblée des communautés européennes), et au-delà des avantages économiques toujours possibles mais qui sentent l'épicerie et qui peuvent rester sans lendemain, il est une mesure, dans le domaine culturel, qui serait à la fois hautement symbolique et très réelle : le choix dans l'Allemagne unifiée du français comme première langue étrangère obligatoire à l'école.

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On oublie en effet trop souvent que l'enseignement et l'usage de notre langue peuvent être des éléments de négociation. L'influence d'une langue n'est pas la simple conséquence objective de ses qualités intrinsèques ou de phénomènes externes tels que le poids économique des pays qui la parlent. Elle est surtout le résultat d'une volonté politique. C'est ainsi que Louis XIV imposa dans la diplomatie le français au détriment du latin, et que le président américain Wilson obtint en 1919 l'égalité entre l'anglais et le français.

Il ne faut pas non plus négliger ce qu'une langue emporte à sa suite comme influence, non seulement culturelle mais aussi politique et même économique. Amener un peuple à connaître massivement notre langue, c'est tisser avec lui des liens qui permettent une meilleure compréhension, une meilleure entente, fondées sur une culture partagée - ou échangée. C'est donc fonder une coopération sur une base solide et durable. Diffuser notre culture, au sens large et quotidien, par le vecteur de notre langue, c'est amener des façons d'être, des comportements, qui se répercutent naturellement sur les habitudes de consommation et l'image de nos produits. Il suffit de voir ce qu'il en est pour l'anglo-américain de nos jours pour comprendre l'enjeu économique que représente l'emploi de notre langue à l'étranger. L'intérêt de la France à voir sa langue mieux reconnue et diffusée en Allemagne est évident.

Faire un geste spectaculaire en ce sens, ce serait, pour nos voisins, nous montrer le cas qu'ils font de notre pays et conquérir nos coeurs. Ce serait aussi, d'un coup, calmer nos inquiétudes. Car, au-delà de la bonne manière culturelle qui nous serait faite, ce serait affirmer que l'avenir de l'Allemagne est dans le renforcement de l'étroite et nécessaire coopération avec la France et non dans la recherche illusoire et solitaire d'une hégémonie continentale.

Mais la signification d'une telle décision serait encore plus large. Entre l'anglais, langue des États-Unis et langue dominante de l'OTAN, et le russe, langue de l'Union soviétique et langue imposée du pacte de Varsovie, le français a parfois été qualifié de "langue du non-alignement". Adopter le français comme langue de communication internationale, ce serait donc, pour les Allemands, refuser de s'inscrire dans la logique des blocs et opter ouvertement pour une Europe qui ne soit ni américanisée, ni soviétisée, c'est-à-dire pour une Europe tout simplement européenne. Ce choix serait donc pour eux à la fois celui de l'indépendance et celui de la paix. Et il ne leur en coûterait rien puisque leur propre langue n'est pas en cause. On peut même espérer que l'Allemagne serait suivie sur ce point par nombre d'États d'Europe de l'est et de l'ouest (les positions du français sont d'ailleurs déjà très fortes en Roumanie, Bulgarie, Albanie, dans les institutions européennes, etc.) et qu'elle pourrait ainsi apparaître comme l'initiatrice d'un mouvement qui s'étendrait à tout notre continent.

Certes, on objectera que l'éducation est du domaine des régions et non du gouvernement fédéral. Mais c'est là un obstacle mineur. La réunification se heurtait à bien d'autres difficultés. Et on les a surmontées. 

Francis Choisel

 

 

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