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Circulaire du ministre de l'Intérieur
aux préfets
Paris, le 20 janvier 1852
Monsieur le Préfet,
Vous allez bientôt procéder aux élections du Corps législatif; c'est une opération grave qui sera ou un corollaire ou une contradiction du vote du 20 décembre, selon l'emploi que vous saurez faire de votre légitime influence. Pénétrez-vous bien de l'idée que le suffrage universel est un élément nouveau et inconnu, facile à conquérir à un nom glorieux […] mais très difficile à fixer sur des individualités secondaires: aussi n'est-ce pas suivant les anciens errements que vous y parviendrez.
Je désire vous faire connaître la pensée du chef de l'Etat. Vous voyez que la Constitution a voulu éviter toute la partie théâtrale, dramatique, des assemblées, en interdisant la reproduction des discours; de cette façon, les membres de ces assemblées n'étant plus préoccupés par l'effet que doivent produire les paroles qu'ils prononcent à la tribune songeront davantage à faire sérieusement les affaires du pays.
La loi électorale prononcera des incompatibilités; la situation des fonctionnaires dans une assemblée politique est toujours délicate: en votant dans le sens du pouvoir, ils diminuent leur propre caractère; en votant contre lui, ils affaiblissent le principe de l'autorité. L'exclusion des fonctionnaires, la suppression de toute indemnité doivent nécessairement limiter, dans un pays où les fortunes sont aussi divisées que le nôtre, le nombre des hommes qui voudront ou pourront remplir ce mandat. Néanmoins […] le meilleur moyen de conserver au Corps législatif la confiance des populations est d'y appeler des hommes parfaitement indépendants par leur situation et leur caractère. Quand un homme a fait sa fortune par le travail, l'industrie, l'agriculture, s'il s'est occupé d'améliorer le sort de ses ouvriers, s'il s'est rendu populaire par un noble usage de son bien, il est préférable à ce qu'il est convenu d'appeler un homme politique, car il apportera dans la confection des lois un esprit pratique et secondera le Gouvernement dans son œuvre de pacification et de réédification. Dès que vous m'aurez signalé, dans les conditions indiquées ci-dessus, les candidats qui vous paraîtront avoir le plus de chances de réunir la majorité des suffrages, le Gouvernement n'hésitera pas à les recommander ouvertement au choix des électeurs.
Jusqu'ici, l'habitude en France a été de former des comités électoraux, des réunions de délégués. Ce système était très utile lorsque le vote avait lieu au scrutin de liste. Le scrutin de liste créait une telle confusion, une telle nécessité de se concerter, de s'entendre, que l'action d'un comité était indispensable. Mais aujourd'hui, ces sortes de réunions n'auraient aucun avantage, puisque l'élection portera sur un seul nom; elles n'auraient que l'inconvénient de créer des liens prématurés, des apparences de droits acquis qui ne feraient que gêner les populations et leur ôter toute liberté. Veuillez donc dissuader les partisans du Gouvernement d'organiser des comités d'élection.
Autrefois, lorsque le suffrage était restreint, quand l'influence électorale était le partage de quelques familles, l'abus de ces influences était odieux. Quelques croix peu méritées, quelques places pouvaient assurer le succès d'une élection dans un petit collège. […] Mais aujourd'hui, par quelles faveurs s'imaginerait-on que le Gouvernement pût séduire ce nombre prodigieux d'électeurs? […] Vous vous rappelez à quoi s'est réduit au 10 décembre 1848 le résultat des efforts de l'administration en faveur du candidat à la présidence qui occupait alors le pouvoir. […]
A. de Morny
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