|
|
L’élection d’Alfred Darimon(1857)La septième circonscription, dans laquelle j’étais porté comme candidat, se composait des quartiers de l’Observatoire, Saint-Marcel, la Sorbonne, Saint-Jacques, Jardin des Plantes, Ile Saint-Louis, les Arcis, l’Hôtel de Ville, l’Arsenal. Elle s’étendait sur les deux rives de la Seine et comprenait des populations qui n’avaient ni les mêmes idées ni les mêmes intérêts.Le candidat du gouvernement était M. Lanquetin, gros négociant en vins, membre du conseil municipal et député sortant. Les non-sermentistes m’opposaient M. Bastide, ancien ministre des affaires étrangères en 1848, un des hommes les plus honnêtes du parti républicain. Sur ses affiches, M. Bastide prit le titre de candidat de l’opposition démocratique, je me contentai de celui de candidat de l’opposition.La lutte fut vive entre le Siècle et l’Estafette qui était l’organe des partisans de la liste des non sermentés; mais, comme il y avait plus de dépit que de colère, elle ne dépassa pas les bornes des convenances. Il n’en fut pas de même du côté de l’administration où l’on essaya de toutes les armes, même de la calomnie, pour avoir raison de M. Ollivier et de moi.L’attitude que tous les deux nous avions prise inquiétait très fort le gouvernement. M. Ollivier avait rédigé une profession de foi d’une modération extrême. Je m’étais renfermé dans un silence complet, laissant à mes opinions bien connues le soin de plaider ma cause. M. Nefftzer mena du reste la campagne électorale avec une prudence et une habileté consommée : aux anciens, comme les appelait Proudhon, il disait qu’il fallait des hommes nouveaux; à la presse officieuse il disait qu’il s’agissait de constituer non point une opposition systématique, mais ce qu’au-delà du détroit on appelait l’opposition de l’Empereur.On retrouve des traces des préoccupations gouvernementales dans la circulaire adressée aux préfets le 19 juin 1857 par M. Billault, ministre de l’Intérieur : «La plupart, y était-il dit, des candidats que l’on a fait surgir, professaient autrefois les idées républicaines ou socialistes et, certes, aucun d’eux ne déclarerait aujourd’hui qu’il les a répudiées. Que veulent-ils donc ? Présenter de nouveau la question de la République au suffrage universel, que la France a trois fois solennellement condamnée ? Cela n’est pas sérieux. Prêter serment à l’Empire et, se soumettant à la Constitution, remplir loyalement le mandat de député ? Personne ne le croira. Dès lors, que reste-t-il ? Essayer de semer le trouble et l’agitation, d’embarrasser l’action de l’Empereur.»Le scrutin s’ouvrit les 21 et 22 juin. Comme aucun des candidats n’avait obtenu la majorité, il y avait lieu à un scrutin de ballottage qui fut renvoyé aux 5 et 6 juillet. Dans l’intervalle, les journaux officieux redoublèrent de violence. Je ne fus pas mieux traité par l’Estafette. Quant au comité non sermentiste, il ne ménagea pas les marques de malveillance; au premier tour, il m’avait impitoyablement écarté de sa liste; au deuxième tour, il me fit une autre vilenie; tandis que M. Garnier-Pagès se retirait devant M. Ollivier, qui avait obtenu la majorité relative, on discuta fort sérieusement si M. Bastide ne devait pas maintenir sa candidature en face de la mienne; cela était tellement contraire à tous les usages reçus qu’on dut renoncer à ce beau projet; seulement il fut décidé que M. Bastide garderait le silence et ne ferait pas connaître son désistement. Je me résignai donc et bien m’en prit car au bout de quelques jours toutes les dissidences disparurent devant le désir du succès. Les partisans de M. Bastide se mirent d’eux-mêmes à ma disposition. Aussi, au ballottage, je l’emportai sur M. Lanquetin. Il était temps que la lutte cessât; j’étais à bout de force et de patience.Alfred DarimonHistoire de Douze Ans, 1857-1869 |
||||