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Lettre de l'Empereur
au général Forey
Fontainebleau, le 3 juillet 1862
Mon cher général,
Au moment où vous allez partir pour le Mexique, chargé de pouvoirs diplomatiques et militaires, je crois utile de vous faire connaître ma pensée. Il n’entre pas dans mes habitudes de rappeler les événements passés pour critiquer ce qui n’a pas réussi. Si je commence par y faire allusion c’est que l’exemple des fautes commises empêchera d’y retomber dans l’avenir.
[…]
J’ignore si le caractère privé de M. de Saligny laisse à désirer; j’ignore quelle intempérance de langage on peut lui reprocher; mais ce que je vois, et ce que je déclare hautement, c’est que depuis le commencement de l’expédition du Mexique, ses dépêches ont toujours été marquées au coin du bon sens, de la fermeté et de la dignité de la France, et je ne doute pas que si ses avis eussent été suivis, notre drapeau flottât aujourd’hui sur Mexico.
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Je n’en veux pas au général Lorencez d’avoir échoué; tout le monde peut se tromper à la guerre, mais je lui reproche de jeter le blâme sur ceux qui ne le méritent pas.
[…]
Parvenu à Mexico, il et à désirer que le général Almonte et les personnes notables de toute nuance qui auraient embrassé notre cause, convoquent, suivant les lois mexicaines, une assemblée qui décidera de la forme du gouvernement et des destinées du Mexique.
[…]
Le but à atteindre n’est pas d’imposer aux Mexicains une forme de gouvernement qui leur serait antipathique mais de les seconder dans leurs efforts pour établir, selon leur volonté, un gouvernement qui ait des chances de stabilité et puisse garantir à la France le redressement des griefs dont elle a à se plaindre.
Il va sans dire que, si les Mexicains préfèrent une monarchie, il est de l’intérêt de la France de les appuyer ans cette voie, et, dans ce cas, le général pourrait indiquer l’archiduc Maximilien comme le candidat de la France.
Il ne manquera pas de gens qui vous demanderont pourquoi nous allons dépenser des hommes et de l’argent pour mettre un prince autrichien sur le trône.
Dans l’état actuel de la civilisation du monde, la prospérité de l’Amérique n’est pas indifférente à l’Europe, car c’est elle qui alimente notre industrie et fait vivre notre commerce. Nous avons intérêt à ce que la république des Etats-Unis soit puissante et prospère ; mais nous n’e avons aucun à ce qu’elle s’empare de tout le golfe du Mexique, domine de là les Antilles et l’Amérique du Sud, et soit la seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde. Maîtresse du Mexique, et par conséquent de l’Amérique centrale et du passage entre les deux mers, il n’y aurait plus désormais d’autre puissance en Amérique que celle des Etats-Unis.
Si au contraire le Mexique conquiert son indépendance et maintient l’intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s’y constitue par les armes de la France, nous aurons posé une digue infranchissable aux empiètements des Etats-Unis, nous aurons maintenu l’indépendance de nos colonies des Antilles et celles de l’ingrate Espagne ; nous aurons étendu notre influence bienfaisante au centre de l’Amérique, et cette influence rayonnera au nord comme au midi, créera des débouchés immenses à notre commerce et procurera les matières indispensables à notre industrie.
Quant au prince qui pourrait monter sur le trône du Mexique, il sera toujours forcé d’agir dans les intérêts de la France, non par reconnaissance seulement, mais surtout parce que ceux de son nouveau pays seront d’accord avec les nôtres, et qu’il ne pourra même se soutenir que par notre influence.
Ainsi donc aujourd’hui, notre honneur militaire engagé, l’exigence de notre politique, l’intérêt de notre industrie et de notre commerce, tout nous fait un devoir de marcher sur Mexico, d’y planter hardiment notre drapeau, d’y établir soit une monarchie, si elle n’est pas incompatible avec le sentiment national du pays, soit, tout au moins un gouvernement qui promette quelque stabilité.
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(Extrait deG.Niox, Expédition
au Mexique, 1861-1867,
Paris, 1874, pp.212-215)
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