Le Premier président Troplong, président du Sénat et rapporteur de la commission, lit en séance le rapport ci-dessous, qui est aussitôt adopté, sans débat, à l’unanimité des 120 sénateurs votants.

Rapport adopté par le Sénat
le 9 mars 1854

sur la loi autorisant un emprunt
destiné à financer la guerre contre la Russie

La France va traverser une grande épreuve; elle va faire la guerre à la Russie.

Après avoir poussé la modération aussi loin que le permettait l’honneur, la France se lève pour contenir le Monarque enivré de sa puissance, qui veut régner sur le Danube et le Bosphore, pour menacer la civilisation de l’Occident, le commerce des nations policées, et le catholicisme lui-même, insulté par les prétentions de son orthodoxie.

Cette question d’Orient pesait sur nos destinées depuis Catherine II, et Montesquieu avait prévu le rôle que notre intérêt national nous y fait jouer: «Si quelque Prince que ce fût, disait-il, mettait l’Empire turc en péril, en poursuivant ses conquêtes, les trois Puissances commerçantes de l’Europe connaissent trop leurs affaires, pour n’en pas prendre la défense sur le champ.»[1]

Et puisqu’il est écrit par la politique russe que la question d’Orient devait tôt ou tard éclater, il vaut mieux, quoi qu’il nous en coûte, qu’elle soit posée dans un temps où la France a mis sur le trône un Prince magnanime qui veille sur l’équilibre européen et qui n’est pas de trempe à subir des affronts pareils à celui du partage de la Pologne.

Il est amer cependant de renoncer, pour les caprices d’une ambition superbe, aux douceurs de cette paix que nous caressions depuis quarante ans, et du sein de laquelle l’Empire avait su tirer, en deux ans, des merveilles inouïes.

Mais espérons que nous reviendrons bientôt à ces heureux jours d’une activité générale et confiante. Nous avons pour nous le droit et la justice, l’intérêt des nations et les traditions diplomatiques des plus grands politiques français, anglais et allemands, qui tant de fois ont forcé le Czar à suspendre ou à modifier ses desseins. Enfin l’Angleterre associe aux nôtres ses drapeaux et sa flotte. Si la fortune des armes a pu être quelquefois incertaine ou diverse quand l’Angleterre et la France ont été divisées, ces deux grands pays sont invincibles et savent abréger les résistances, quand ils unissent leurs soldats héroïques, leurs ressources inépuisables et leur puissant génie. Songeons donc encore à la paix en nous préparant à la guerre. Le jour où cette paix reprendra son cours, sera, pour la fortune publique, un nouveau 2 décembre, et rien n’égalera l’essor de nos prospérités; car la France, qui répare si vite les désastres de ses révolutions, n’est pas moins prompte à effacer la trace des sacrifices qu’elle doit, parfois, à sa grandeur.

Au reste, cette guerre n’aura pas seulement pour résultat d’ajouter des pages illustres aux fastes déjà si riches de nos armées; elle signalera un phénomène mémorable, dont il faut reporter la cause à l’ascendant de l’Empereur. Jusqu’à ces derniers temps, c’est contre nous ou sans nous que se réunissaient les Puissances européennes, et la France semblait suspecte, lors même que son Gouvernement faisait tout pour être ami. Aujourd’hui, une volte-face s’est opérée: c’est autour de nous que se groupent les intérêts de l’Europe. Les soucis des grands Etats sont tournés avec anxiété vers cette Puissance du nord qui, après s’être faite la patronne du repos du monde, semble en être fatiguée, depuis que la France a mis à sa tête un Souverain qui comprend et protège mieux les intérêts légitimes des sociétés. Enfin, les peuples, livrés à leurs instincts naturels, se dégagent d’un patronage périlleux et laissent la France se placer au milieu d’eux comme le point d’appui occidental. Quelle est la raison de ce revirement prodigieux? C’est que la politique de l’Empire est celle de la bonne foi, de la modération et du respect des traités; c’est que, par lui, la France a cessé d’être l’espoir des agitateurs, et que toute son initiative appartient désormais au triomphe des idées raisonnables et aux principes conservateurs des nations.

Nous entrons donc sous de favorables auspices dans la voie où nous conduisent à la fois et l’intérêt du pays et l’obstination de la Russie. Nous y entrons sans ambition et sans jactance. Nous pourrions sans doute évoquer, à notre tour, des souvenirs significatifs; car seize années de triomphes immortels parlent plus haut que deux années de revers disputés. Mais nous ne voulons pas comparer des temps de conquête et d’agrandissement avec la politique de conservation et d’équilibre qui caractérise l’Empire de Napoléon III. La France, forte de trente-six millions d’habitants, et fière des splendeurs que lui ont values quarante ans de paix, laisse les provocations et les joies de la guerre aux nations qui n’ont que la surface de la civilisation et n’en ont pas les intérêts. Et pourtant, puisque la guerre doit se faire, nous saurons retrouver nos armes et la valeur indomptable des soldats français.

En attendant, montrons à notre ennemi qu’après avoir eu l’avantage de la prévoyance et de la plus éclatante bonne foi dans les négociations, nous avons aussi la supériorité des ressources financières, et cette inestimable puissance du crédit qui soutient les armées et qui n’est réservé qu’aux nations libres, industrieuses et civilisées.

Messieurs, lorsque l’Empereur a donné au pays de si nobles témoignages de la sagesse de son Gouvernement; lorsque les enfants de la France vont porter dans les régions orientales les symboles de la grandeur de l’Occident; lorsque le nom de notre patrie et celui de Napoléon vont retentir sur une terre lointaine, comme synonyme de gloire, de tolérance et d’égalité, nous voudrions pouvoir trouver une formule d’adhésion plus expressive que celle qu’autorise notre règlement. Mais puisque nous sommes forcés de contenir dans des limites précises la manifestation officielle des sentiments qui sont dans tous les cœurs, nous vous proposons, aux termes de l’article 14 du décret organique du 31 décembre 1852, de déclarer que le Sénat ne s’oppose pas à la promulgation de la loi.

(Ce rapport, souvent interrompu par des marques d’assentiment, est suivi d’un vif mouvement d’approbation.)

(Procès verbaux du Sénat, séance du 9 mars 1854)

Pour en savoir plus:
Echos du Sénat sur la Guerre de Crimée

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[1] Grandeur et décadence des Romains, chap. XXIII.
 

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