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Tribune sous double signature publiée dans France Soir
(21 janvier 2003)
 
En Côte d’Ivoire, une rébellion probablement téléguidée de l’extérieur enflamme le nord du pays. Elle se fonde en partie sur des ambitions présidentielles contrariées et vise à renverser le président élu. Le gouvernement français intervient militairement pour empêcher la guerre civile et réunit les protagonistes à Marcoussis, en région parisienne, pour leur imposer un règlement politique. Francis Choisel donne son sentiment sur la situation, sans attendre l’issue des négociations, sur lesquelles il espère ainsi peser.

Crise ivoirienne : le faux procès

À l’heure où se déroule la conférence de Paris sur la Côte d’Ivoire, il convient de revenir sur la revendication essentielle que les mutins, relayés par les médias et par le gouvernement français, ont réussi à placer au centre de la négociation : le fait que la constitution ivoirienne écarte de la course présidentielle les citoyens qui ne sont pas nés ivoiriens.

Par une curieuse manipulation, on est en effet presque parvenu à imposer l’idée que cette disposition est une novation constitutionnelle absolue, une originalité aussi sulfureuse qu’incongrue, une condamnable spécialité locale. Ou même le cœur du problème. Pourtant, il n’en est rien.

Sait-on en effet que dix-huit constitutions africaines, du Burkina Faso au Sénégal, du Mali au Gabon, sont bâties sur le même modèle ? A titre d’exemple, parmi les plus frappants, en Tunisie, la loi fondamentale réserve l’exercice de la magistrature suprême aux seuls citoyens d’ascendance tunisienne depuis au moins quatre siècles. Et le Président algérien doit, quant à lui, apporter la preuve que ses ascendants n’ont pas été hostiles à la «révolution du 1er novembre 1954». Dans ces deux pays, s’ajoute en outre la nécessité d’être de confession musulmane.

Sait-on aussi que les pères fondateurs de la Constitution américaine y ont inscrit que «nul ne pourra être élu Président s’il n’est né citoyen» et que cette disposition est toujours en vigueur? Sait-on enfin que la Seconde République française, celle qui a définitivement institué le suffrage universel, aboli l’esclavage et proclamé le droit au travail avait gravé dans les tables de la loi que «le Président doit être né Français et n’avoir jamais perdu la qualité de Français»?

Que les peuples exigent des qualités particulières de ceux à qui ils confient l’extraordinaire mission d’incarner leur destin, qu’ils leur imposent de rigoureuses conditions politiques, religieuses ou nationales : voilà qui est tout à fait habituel. Et c’est à chacun de ces peuples, en toute souveraineté, d’en juger.

En réalité, derrière cette querelle constitutionnelle, c’est le concept même d’«ivoirité» que certains veulent aujourd’hui remettre en cause, seul concept fédérateur possible dans un pays tel que celui-là : 50 ethnies, 5 langues, 3 grandes religions. Quel autre principe voudrait-on lui substituer : l’appartenance ethnique ou tribale? la croyance religieuse? Ce serait consommer l’éclatement du pays, ce à quoi aboutirait – soit dit en passant –la pérennisation de l’actuelle ligne de front.

N’oublions pas que nous sommes en Afrique. N’y plaquons pas nos réalités nationales. Ne faisons pas comme si les pays africains avaient l’épaisseur historique des nôtres. Les frontières, on le sait, y sont le résultat de découpages coloniaux, opérés dans des régions antérieurement vierges de toute organisation étatique durable. Pour autant, faudrait-il les remettre en cause ?

La communauté internationale a jusqu’ici considéré qu’il fallait les tenir pour intangibles. Et peu à peu, à l’intérieur de ces frontières artificielles, des nations bien réelles sont en train de naître, selon le même processus historique qui, a forgé les nôtres : par une communauté pluriséculaire d’histoire et destin. En un mot, selon la conception française de la nation. La Côte d’Ivoire en était jusqu’ici l’un des exemples les plus réussis. Faudrait-il donc laisser s’interrompre ce fécond processus? Évidemment non.

Ainsi la controverse sur la constitution ivoirienne est un mauvais procès. Ou pire encore un leurre. Ceux qui récusent l’ivoirité récusent en fait la Côte d’Ivoire elle-même: son unité territoriale et politique, sa diversité ethnique et religieuse. Sa réussite économique (40% du PIB de la région) ainsi que ses richesses naturelles font bien des envieux.

Posons donc les vraies questions. Qui a intérêt à ce que cesse le fameux «miracle ivoirien»? Qui souhaite l’éclatement ethnique de la Côte d’Ivoire ? Qui inspire, encourage, commandite la rébellion? Si l’on n’y apporte pas les vraies réponses, la conférence n’aboutira qu’à de fausses solutions.

 

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