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Tribune libre parue dans le Figaro
(décembre 1995)
Nous avons restitué ici, en petits caractères, les passages de
l’article qui n’ont pas été repris par le journal.
Après avoir ardemment dénoncé la «pensée unique» durant la
campagne électorale présidentielle, Jacques Chirac, une fois élu, renoue
avec elle. Le gouvernement d’Alain Juppé en fait les frais. Les Français
descendent dans la rue contre le plan de réforme de la Sécurité sociale.
Francis Choisel, secrétaire général des Clubs 89, livre son analyse que
le Figaro résume par un double sous-titre : «Les mouvements actuels
sont le résultat d’une désinformation et d’une manipulation des
Français. – Mais il faut aussi que le gouvernement regagne la confiance
du pays.».
La crise du moral
Lorsqu'au début des
années soixante-dix, Michel Debré affirma que nous étions en guerre
économique, on ne le crut pas. On le brocarda même. Et pourtant, il
avait raison. Il a encore raison: depuis un quart de siècle, la France
est en guerre, une guerre longue, une guerre d'usure, une guerre dont on
ne voit pas la fin.
La formule de Michel Debré
n'est pas seulement une image. C'est une clef d'analyse, pour fixer le
cap et la méthode, et pour entraîner l'adhésion. Elle est plus que
jamais opérante pour comprendre les événements en cours.
Qu'est-ce en effet que la
crise sociale qui aujourd'hui secoue le pays, sinon une crise du moral
comparable, toutes proportions gardées, à celle de 1917, aux
mutineries de cette année-tournant de la Grande Guerre, dans lesquelles
il était difficile de faire la part de la subversion, de la crise de
confiance dans les chefs et de la lassitude face aux conditions
inhumaines de la lutte ?
Ne soyons pas naïfs. Les mouvements actuels sont en partie le
résultat d'une action de désinformation de l'opinion et d'une
manipulation des Français, menée par les spécialistes de la
revendication et de la déstabilisation.
Comment ne pas être frappé par les curieuses similitudes entre le
scénario de 1995 et celui de décembre 1986? Comment ne pas voir que les
agitateurs de la fin du XXème siècle ne cessent de vouloir refaire mai
68 comme leurs ancêtres du XIXème tentaient périodiquement de refaire
89? Comment ne pas comprendre que nous avons affaire à l'application de
la stratégie jusqu'ici toujours plus ou moins victorieuse des
professionnels de la désorganisation et de la grève, qui ne veulent
surtout pas le succès du Gouvernement et du Président de la République ?
Mais il ne faut pas oublier la réalité de la situation sociale: tous
ces chômeurs, victimes d'une guerre économique mondiale sans merci; ces
salariés rescapés de l'emploi à qui l'on demande toujours plus, sous la
menace du licenciement ou de la faillite; et tous ceux qui, terrés au
fond de la tranchée protectrice de leurs «avantages acquis» redoutent
qu'on les en fasse sortir pour participer à l'assaut des marchés
étrangers. Il faut comprendre ces angoisses, ces craintes, cette
lassitude. Elles ne pouvaient qu'éclater en révolte, au moment où l'on
demande aux Français de nouveaux et nécessaires efforts alors même que
la consommation s'effondre et que le chômage repart.
En outre, la guerre économique que nous menons est une guerre de
coalition; comme dans toute guerre de coalition, les peuples ne voient
plus, ne comprennent plus, où est leur intérêt propre dans la lutte. Ils
le comprennent d'autant moins que, par l'ouverture des frontières
extérieures de l'Union européenne, ils sont désormais en guerre
économique avec le monde entier; ils en subissent les conséquences et
les contraintes, qui les broient en même temps qu'elles détruisent notre
paysage économique, social et culturel familier.
Si, en effet, nos compatriotes sont capables de s'enthousiasmer pour
les expéditions lointaines visant à conquérir les marchés extérieurs,
c'est à condition que le sol national et que le sol européen soient
protégés de l'invasion.
Enfin, les Français ne croient plus à la compétence des économistes
distingués, aux recettes des technocrates froids, aux bonnes intentions
des politiques chevronnés. On leur a trop annoncé le bout du tunnel et
la sortie de la crise. On leur a trop dit, droite et gauche confondues,
qu'il n'y avait qu'une seule politique possible, qu'il fallait faire des
sacrifices et qu'à force de patience la prospérité serait de retour.
C'est le sens de leur vote de mai dernier. Il ont porté à la
Présidence de la République celui qui dénonçait la «pensée unique»
avec le plus d'ardeur, de conviction et de sérieux, celui qui voulait
mener une autre politique, appliquer une autre stratégie à la solution
des problèmes économiques et sociaux de notre pays.
Ainsi, lorsque le Gouvernement leur a dit qu'il engageait une
réforme radicale, novatrice, de la Sécurité Sociale, que sa «
refondation» était mise en chantier, ils l'ont approuvé. Puis lorsque
d'autres leur ont expliqué qu'il ne s'agissait que d'un nouveau plan de
rigueur, que d'un nouveau train de sacrifices qui ne réglerait pas le
fond du problème, ils ont désapprouvé le plan.
Ils sont déboussolés.
En économie comme à la guerre, il faut respecter les règles de
l'art, des règles simples et de bon sens. Mais il faut d'abord la
confiance du pays, sans laquelle rien n'est possible. Il faut l'adhésion
des hommes. Il faut enfin un but clair, dans lequel chacun se
reconnaisse.
Rappelons aux Français que si les efforts sont durs, ils ne sont pas
sans résultats. Arrêtons de dramatiser la situation économique pour
faire avaler les pilules amères. Arrêtons de noircir le tableau pour
s'accuser mutuellement de mauvaise gestion. Arrêtons de semer le doute
pour prendre date. La France est l'une des toutes premières puissances
économiques mondiales. Elle est dynamique, elle invente, elle produit,
elle exporte. Reprenons confiance en nous et cessons de nous complaire
dans cet auto-dénigrement de bon ton qui sape l'enthousiasme.
Enfin et surtout, redisons aux Français que si, bien sûr, il faut
tenir compte des marchés financiers et respecter les grands équilibres,
c'est d'eux que d'abord on se préoccupe, c'est eux qu'on écoute, c'est
concrètement leur mieux-être qu'on recherche en fin de compte. Disons
haut et fort que l'économie n'est pas un but en soi, qu'elle a pour but
le progrès humain, qu'un système économique qui impose une régression
sociale n'est pas bon, fût-il conforme à tous les «critères» imaginés
par les experts.
En un mot, renouons avec l'élan de la campagne présidentielle, avec
l'audace, avec le refus des conformismes.
Seul Jacques Chirac peut le faire.
Francis Choisel
Secrétaire général des Clubs 89
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