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Article publié dans le Journal de Boulogne-Billancourt
(février 1984)
Dans ce texte, qui est antérieur à la percée électorale du Font
National (celle-ci ne s’est manifestée qu’en juin suivant, à l’élection
européenne), Francis Choisel démonte magistralement la manipulation
socialiste et anticipe avec clairvoyance sur ce que sera le phénomène Le
Pen. Saisissant d’actualité : vingt ans après, il n’y a rien à
retrancher à son analyse, formulée avant tous les autres, si ce n’est
que la manœuvre s’est retournée contre ses initiateurs.
Les socialistes
alliés objectifs de Le Pen
Il ne faut jamais sous-estimer ses
adversaires. Ceux qui voient dans la propagande socialiste à la
télévision sa propre antidote pour la raison que l’excès
d’endoctrinement provoque automatiquement une réaction de rejet, sont
probablement trop optimistes. Les idéologues qui nous gouvernent
seraient-ils à ce point maladroits ?
Craignons plutôt qu’ils ne soient plus
habiles et leur manipulation de l’opinion plus subtile.
Le bouc émissaire et l’épouvantail
Le gouvernement a successivement attribué
ses échecs économiques à l’héritage du septennat précédent, puis à la
hausse du mark, enfin à celle du dollar. Depuis quelques temps, ces
boucs émissaires sont remplacés par un autre : le travailleur immigré.
Aux actualités, on monte en épingle les grèves de Talbot en prenant bien
garde de montrer des Français non grévistes et des immigrés grévistes et
de projeter des séquences choc comme celle de cet Algérien déclarant :
«
Vous êtes restés cent trente-trois ans en Algérie ; moi je resterai chez
vous, et je double la mise!» Bref, on veut faire entrer cette idée
chez les téléspectateurs que les immigrés cassent notre économie en
refusant les nécessaires mutations.
Parallèlement, la voix de Jean-Marie Le
Pen, étouffée jusqu’ici, est amplifiée par le haut-parleur des médias
audiovisuels de l’État.
Jusqu’ici les socialistes se sentaient
désorientés face à une opposition républicaine, éprise de liberté et
respectueuse de la légalité. Sans «fascistes» à pourfendre, leur
argumentation traditionnelle tombait à plat. Il leur manquait un
repoussoir pour mettre leurs vertus républicaines en valeur. M. Le Pen
aura désormais cette fonction d’épouvantail.
Le trouble-fête de l’opposition
Parallèlement, on insiste sur quelques
bons résultats électoraux de l’extrême-droite et sur un flot d’adhésions
dont ses responsables affirment l’ampleur ; on interroge complaisamment
sur l’antenne des transfuges de l’U.D.F. et du R.P.R. qui trouvent
ceux-ci trop mous et trop peu actifs.
Ainsi introduit-on dans l’arène un «
cinquième grand», comme disent certains, qui jouera les trouble-fête
pour l’opposition. Si celle-ci refuse de s’allier avec M. Le Pen, ce
dernier lui prendra des voix sur sa droite, qui pourront manquer pour
triompher des socialistes. Si l’opposition se résout à faire alliance
avec le Front national, elle perdra des voix au centre au profit des
socialistes.
Certes, les ingrédients de cette alchimie
existaient par eux-mêmes : agacement des populations face à la forte
proportion de travailleurs étrangers dans nos frontières, renforçant le
chômage et l’insécurité ; accroissement de l’audience de M. Le Pen qui
dénonce cette situation et apparaît comme un opposant plus décidé que le
R.P.R. et l’U.D.F. qui ont choisi de jouer le calme et la sagesse.
Mais ces phénomènes sont et resteront
marginaux, sauf si les journalistes continuent à les amplifier
démesurément dans un but qui n’est probablement pas innocent.
Faire dévier la colère populaire de l’antimarxisme vers le racisme,
radicaliser l’opposition pour la marginaliser en l’exaspérant, la
diviser pour l’affaiblir en lui posant le cas de conscience de
l’extrême-droite, voilà qui est habile, à défaut d’être toujours
honorable.
Si l’opposition se laisse manipuler de la
sorte, on risque alors de voir naître un mouvement poujadiste héritier
des ligues de 1934 ou du boulangisme de 1889 ou un mai 1968 à l’envers,
tout aussi spectaculaire et tout aussi stérile.
Et si les socialistes ne sont pour rien
dans cette évolution de l’opinion, eux qui contrôlent tout ce qui se dit
dans une télévision peuplée de leurs fidèles, alors le hasard, pour eux,
fait bien les choses…
Francis Choisel
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