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Article publié dans l'hebdomadaire Les 4 Vérités
(2 octobre 2009)

Revenir sur le dogme
de la concurrence

France Télécom est aujourd’hui confrontée à une série de suicides parmi ses salariés. Des suicides en nombre anormalement élevé sur une courte période et qui ont été exécutés sur le lieu même du travail. La responsabilité de l’entreprise est ainsi clairement engagée et, accessoirement, son image passablement écornée dans l’opinion. Or jusqu’à ce jour, on ne voit pas qu’un diagnostic sérieux ait été posé et encore moins qu’un vrai remède ait été préconisé.

La direction de l’entreprise s’inquiète. Elle déclare craindre un phénomène de contagion, une «spirale infernale», mais ne trouve rien d’autre à faire que de se défausser sur le reste de la hiérarchie en l’incitant à plus de dialogue, et sur les médecins du travail en leur demandant de veiller avec plus d’acuité sur les cas à risque. Comme si les uns et les autres ne lisaient pas la presse, n’avaient pas aussitôt compris le caractère dramatique de la situation et adopté les dispositions nécessaires dans le cadre de leurs fonctions.

Le Président de la République, quant à lui, face à cette inertie des dirigeants, s’en prend à eux, Ses propos, paraît-il, ont été «assez durs». Il applique là la méthode qu’il a depuis longtemps mise au point et que nous avons décortiquée il y a peu dans les 4 Vérités. Il fait la grosse voix, comme il l’avait fait contre les militaires lors de l’accident de Carcassonne en 2008, afin d’être, comme autrefois Le Pen, celui qui dit tout haut, sans fioritures, ce que les Français pensent tout bas. Mais cela ne règle rien. On attendait de l’Etat, actionnaire principal, autre chose que des mots.

Les syndicats et la presse vont un peu plus loin. Ils accusent les conditions de travail, la pression quotidienne, les restructurations. Ils ont raison. Mais c’est s’en prendre aux causes intermédiaires. Il faut creuser plus profond, sans tabou.

S’il y restructuration, si les contrats d’objectifs sont draconiens, c’est parce que France Télécom est en concurrence. On oublie trop souvent cette vérité économique énoncée par Frédéric Bastiat qu’«entre le vendeur et l'acheteur, il existe un antagonisme radical». Lorsqu’un client opte pour Bouygues ou SFR et abandonne ce qui fut le service public, il oblige France Télécom à s’adapter pour ne pas en perdre d’autres, voire pour retrouver celui qui l’a abandonné. L’entreprise baisse ses prix ou améliore le service, ce qui est un effet heureux pour le consommateur mais induit aussi une pression à la baisse sur les salaires et, en même temps, une exigence accrue vis-à-vis du rendement des salariés.

Les dirigeants de France Télécom, d’une certaine façon, sont obligés d’agir comme ils le font par la situation dans laquelle ils se trouvent placés, sauf à laisser péricliter l’entreprise. Les vrais responsables des suicides, ce sont donc ceux qui ont imposé la mise en concurrence, à savoir nos gouvernants, ou plus exactement l’Union Européenne. Et si la situation semble plus dramatique ici qu’ailleurs, c’est que, d’une part, la concurrence dans le domaine des télécommunications est effrénée et d’autre part que le passage d’une structure et d’une culture de service public à une structure et une culture de profits est un exercice périlleux qui ne s’opère pas sans douleur.

Autrement dit, le Gouvernement ferait bien d’entendre le signal d’alarme que lui envoient ces salariés en détresse et de profiter de cette série de drames pour reprendre l’offensive à Bruxelles contre la disparition programmée de tous les services publics en Europe.

Peu importe, de ce point de vue, la forme du capital des entreprises. Si une entreprise nationalisée est mise en concurrence, elle est inévitablement amenée à se comporter comme une entreprise privée ; et, avec le système de la concession, courant dans la distribution de l’eau par exemple, des sociétés privées peuvent assumer efficacement une tâche d’intérêt général en situation de monopole. Ce qu’il faut, c’est revenir sur la mise en compétition face au consommateur final dans des secteurs ou le monopole est naturel et où il faut dépenser des trésors d’imagination pour réussir à y appliquer, sans grand bénéfice d’ailleurs pour personne, le dogme de la concurrence. Le service postal, les chemins de fer, la distribution de l’électricité sont du nombre. Et leur sauvegarde plus que jamais d’actualité.

Francis Choisel
Président de l'Alliance
pour la Souveraineté de la France

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