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Ouvrage sous forme polycopiée par la Société historique de Boulogne-Billancourt et mis en ligne par le Cercle des anciennes familles boulonnaises
Saisie informatique et additifs: M. Maurice Masse
Tous droits de reproduction réservés: Archives municipales de Boulogne-Billancourt

E. Couratier

Les rues de Boulogne-Billancourt

1962

HISTOIRE GENERALE


Le réseau.
Le classement.
La viabilité et l'entretien.
Les noms.

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Le réseau des voies publiques

Comment s’est constitué le réseau des voies publiques? L’explication est forcément historique et géographique. Elle est géographique du fait exclusif des voisinages. Le relief inexistant n’y a joué aucun rôle. Boulogne a trois grands voisins: la Seine, Paris, le Bois de Boulogne, avec qui - ou au-dessus de qui - des communications ont dû être établies dès l’origine. Celles des temps très anciens n’ont laissé que des traces très médiocres et secondaires. mais dans les temps modernes, l’établissement de grandes voies de traverse a été commandé par les coupures dans les collines de la rive gauche. Les débouchés sur cette rive ne pouvaient se faire facilement qu’à certains endroits accessibles. C’est ainsi que l’on a placé successivement nos quatre ponts sur la Seine: pont de Saint Cloud (X//ème siècle) ; pont de Sèvres (1684) ; pont de Billancourt (1861) ; pont des Peupliers (d’Issy) (1910).Un peu à droite ou un peu à gauche, l’accès était difficile. Quant à Paris, son influence historique ne rencontra qu’un obstacle géographique: le Bois. On ne l’évita pas tant que le village fut réduit à se cacher dans un coin extérieur du Bois, mais, dès qu’on le put, on passa en dehors, pour gagner spécialement Saint Cloud et Versailles.

Ces deux derniers noms résument l’influence de la «grande» Histoire sur Boulogne. Les premières grandes voies de traverse furent faites pour gagner les deux châteaux de Saint Cloud et de Versailles: La première est notre Grande Rue (avenue J.B. Clément), qui remonte à 1660 environ, la seconde»de Versailles”, déplacée ultérieurement, (rue du Vieux Pont de Sèvres) remonte à 1684. Dès qu’elles existèrent, le schéma de nos voies publiques principales était tracé. En 1786, la Route de la Reine ne pouvait que s’y conformer. Ces trois voies n’avaient pas été faites pour Boulogne et n’eurent sur ce village aucune influence avant longtemps en dehors de la nécessité purement géométrique de s’y relier. Même chose pour la route des Princes (avenue Victor Hugo), simple chemin des chasses royales à l’origine.

Les autres grandes voies de traverse: boulevard de Strasbourg (Jean Jaurès) (1865), avenue des Moulineaux (Pierre Grenier) (1861), boulevard de la République et avenue André Morizet (1910-1938), la ligne des Quais (1856-1893), sont des créations du Département et non de la Commune, encore que l’administration communale ait eu une influence secondaire sur leur développement. Toutes ces voies ne pouvaient que se conformer au schéma antérieur en prenant leur naissance ou leur fin sur une des voies préexistantes. Ainsi, l’avenue des Moulineaux (Pierre Grenier) ne pouvait aboutir que sur l’ancienne route de Versailles, et le boulevard de la République (Morizet) que sur laRoute de la Reine. Le boulevard de Strasbourg (Jean Jaurès) devait se plier à sa conjonction inévitable avec l’avenue des Moulineaux au sud, et avec la Grande Rue au nord. Etc...

Historiquement, ce sont donc les anciens monarques qui ont décidé du dessin général de nos grandes voies en vue des liaisons entre leurs résidences de la rive gauche et la capitale. 

Quant aux voies secondaires, il faut distinguer. Les plus anciennes sont celles du vieux quartier «des Menus», berceau de Boulogne ; peu nombreuses et modifiées au cours des temps, elles assuraient les très courtes communications avec «la Rivière», le Bois, accessoirement avec les églises d’Auteuil et de Saint Cloud, et naturellement, les champs voisins. En grandissant après la construction de l’Eglise (1330) et surtout, après le XVIIème siècle, le village étendit ses chemins surtout vers le sud, non pour des communications sans grande utilité avec Billancourt, mais pour desservir les cultures. Au total, ces deux sortes de chemins ne sont pas nombreux.

Le XIXème siècle vit Boulogne passer de 2000 habitants en 1800, à 45000 en 1900. Aucun plan général de voies publiques ne présida à ce développement. Ce développement, dû exclusivement à l’industrie du blanchissage et au goût des riches parisiens pour le séjour de Boulogne à la belle saison, se concrétisa en matière de voies publiques par les initiatives des lotisseurs. La plupart de nos voies secondaires sont l’oeuvre des lotisseurs. En ce temps, la puissance publique considérait la création d’une rue comme une affaire privée et par voie de conséquence, en laissait l’initiative, la charge et le profit aux propriétaires de terrains. Elle ne s’y intéressait que lorsque la rue était créée, soit parce que son existence amenait quelque gêne dans le reste de la commune, soit sous la pression des riverains désireux de se débarrasser de la charge de l’entretien de la rue. L’initiative municipale joua exceptionnellement un rôle lorsqu’on s’aperçut que les «rues de propriétaires» pouvaient ou devaient être prolongées ou rectifiées pour se raccorder aux rues existantes. 

A Boulogne, nous avons eu la chance, d’une part que les lotisseurs ne furent pas gênés par l’existence d’un accident de terrain quelconque, d’autre part qu’ils se trouvèrent obligés de se relier directement ou indirectement à une des grandes voies traverses préexistantes. Bien entendu, il y a eu des «manques de touches» et certains prolongements étant désirables et désirés qui furent abandonnés. 

Si aucun plan général n’a existé, il y a eu quand même à Boulogne deux plans de quartiers remarquables. Le premier fut celui de la société de Gourcuff sur la ferme de Billancourt, qui avait pour centre la place Nationale (1825), le second, celui du Parc des Princes (1855). Il s’agissait de quartiers purement résidentiels et interdits à l’industrie. Si le premier fut l’oeuvre de l’initiative privée, le second fut celle de la Ville de Paris agissant en tant que personne privée sur son domaine privé, sur l’initiative du préfet Haussmann. 

Le plus grand lotisseur fut le Comptoir Bonnard, ou Naud, qui perça au moins 25 rues, la plupart sur Billancourt, entre 1855 et 1900. Cette entreprise ne disposait que de terrains dispersés un peu partout, ce qui explique que chacune des rues qu’elle établit ne correspondit pas à un plan général. Néanmoins, une certaine coordination a présidé à ses réalisations. D’autres lotissements moins importants proviennent du découpage de parcs anciens ; c’est le cas de l’ancien Fief de Valcourt, divisé d’abord en 1806, puis en 1830, de la propriété Mollien devenue celle de Madame Fessart (1840), de l’ancien hôtel de Narbonne (Lemoine) en 1895, etc...

Le conseil municipal a eu presque toujours un rôle extrêmement ingrat. Du fait que la commune ne possédait aucun terrain, il lui fallut, chaque fois qu’elle intervenait, en l’absence de toute législation sur l’aménagement et l’extension avant 1919, se heurter continuellement à la résistance des propriétaires. Il était inévitable que ce fut le plus souvent l’initiative ou la pression des propriétaires qui força la main au conseil municipal, soit positivement, soit négativement. Chaque opération de classement et de mise en état de viabilité d’une rue a été une oeuvre considérable et difficile pour les municipalités successives depuis 1800. Car finalement, tôt ou tard, toutes ces rues privées devinrent propriétés communales. Ainsi après 1860, le conseil municipal dut accepter les rues du Parc des Princes sur l’injonction du préfet. En 1885, le comptoir Naud renonça à entretenir les rues créées par lui et les propriétaires les laissèrent à l’abandon pour ensuite se dresser contre le conseil municipal pour qu’il en prenne la charge, ce qui aboutit à un conflit politico-social entre les deux sections de la commune. 

La seule voie importante créée par le conseil municipal a été la rue de la Plaine (Galliéni). Il ne s’agissait d’ailleurs pas d’une voie de communication mais de permettre l’écoulement des eaux des buanderies à la Seine. Par ailleurs, en dehors des prolongements ou rectifications de rues, il n’a pu établir quelques rues que pour desservir des bâtiments publics ou s’associer à une oeuvre du Département.

Le classement des voies publiques

Le décret de 1811 avait divisé les voies publiques en catégories suivant qu’elles étaient la propriété de l’Etat (routes impériales, plus tard royales, aujourd’hui nationales), du Département ou de la Commune. Les chemins vicinaux formaient une catégorie mixte entretenue par un service départemental sur des fonds spéciaux ; on distinguait d’ailleurs les chemins de grande communication et les chemins ordinaires. La commune était considérée comme propriétaire du sol des chemins vicinaux sans s’occuper de leur entretien. La catégorie des chemins ruraux se trouvait au dernier échelon. 

En ce qui concerne notre commune, elle n’était alors traversée que par la route Impériale n° 11 (plus tard, n° 10), conduisant en Espagne, dite aussi route de Versailles ou de Sèvres, et par quatre routes départementales: de Paris à Saint Cloud par le Point du Jour (route de la Reine) ; de Paris à Saint Cloud par Passy et Boulogne (Grande Rue) ; de Sèvres au Bois de Boulogne dite route des Princes (avenue Victor Hugo) ; de Longchamp au bac de Suresnes.

Cette répartition a été modifiée depuis: la route de la Reine est devenue route nationale n° 307 et les routes ou parties de routes traversant le Bois de Boulogne ont été incluses dans le territoire de Paris.

La catégorie des chemins vicinaux a été transformée complètement. Durant fort longtemps, la plupart des voies publiques de Boulogne ont été des chemins vicinaux, dont la largeur était généralement contestée par les riverains et l’entretien assuré de façon problématique. Au fur et à mesure que Boulogne «s’urbanisait» et que les constructions progressaient, une décision administrative faisait passer tel ou tel chemin dans la catégorie des «rues» et l’incorporait dans la voirie urbaine. Il n’existait plus comme chemins vicinaux ordinaires, il y a quelques années, que 3 voies: la rue Thiers, la rue Galliéni, et l’avenue Victor Hugo.

Quant aux chemins de grande communication ou départementaux, il y a eu à Boulogne des variantes importantes, soit dans le parcours soit dans l’affectation. Il n’existe plus que des chemins suivants: n° 1, de Paris à Saint Denis (les quais) ; n° 2, de Clamart au Bois de Boulogne (Boulevard Jean Jaurès) ; n° 50, de Vincennes à Boulogne (Boulevard de la République etavenue A. Morizet) ; n° 101, de Paris à Meudon (avenue Pierre Grenier) ; n° 102 bis, de Paris à Saint Cloud, par les rues du Château et de Paris ; n° 103, de Paris à Saint Cloud par l’avenue Jean-Baptiste Clément.

Un état de 1948 indiquait la répartition suivante:

  • Routes Nationales (3): 3.700 mètres

  • Chemins Départementaux (12): 15.130 mètres

  • Chemins vicinaux ordinaires (3): 3.590 mètres

  • Voies Urbaines (149): 42.880 mètres

Longueur totale: 65300 mètres

Il y a eu très peu de modifications ultérieures.

La surface totale de ces voies publiques est de près de 100 hectares, alors que la commune couvre une surface de 624 hectares. 

Notre commune présente des particularités:

- d’une part, la Ville de Paris est demeurée propriétaire de voies privées situées sur notre territoire, ce qui remonte aux modifications du Bois de Boulogne en 1855: Boulevard Anatole France, Boulevard d’Auteuil,avenue Victor Hugo (en partie).

- d’autre part, du fait de l’annexion de la zone militaire en 1925, la Ville de Paris a construit de nouvelles rues pour former une nouvelle limite avec Boulogne. Ces rues sont situées sur son territoire, mais les maisons côté ouest qui y ont leur façade sont toutes incluses sur celui de Boulogne, ce qui entraîne quelques complications.

Nous avons dit qu’une opération administrative appelée «classement» était nécessaire pour changer l’affectation d’une voie publique. mais la même opération avait un caractère plus général et s’appliquait également à l’incorporation d’une nouvelle voie dans une des catégories de la voirie publique, soit qu’il s’agisse de la construction d’une voie par l’administration, soit qu’il ait existé une voie privée que l’administration acceptait d’annexer. Dès qu’il y a eu classement, la voie devient «inviolable», est protégée contre les empiètements et les infractions.

La procédure du classement n’a été fixée qu’au début du XIXème siècle par des lois et décrets. En ce qui concerne les voies urbaines, les plus importantes pour Boulogne, elle n’a pour ainsi dire pas varié. Le classement est demandé par le Conseil municipal et prononcé par le préfet. L’arrêté du préfet est seul définitif. Naturellement, la procédure est toujours ou presque toujours chargée d’incidents du fait que le conseil municipal ne peut mettre à la charge de la commune n’importe quelle voie et..sans conditions. On verra, en lisant l’histoire de certaines rues, que la principale condition a toujours été la largeur de la voie. Durant fort longtemps, le conseil municipal ne se montra pas exigeant et accepta des largeurs impossibles à modifier sans grands travaux. En 1852, il imposa 12 mètres pour les voies nouvelles, mais ne put toujours maintenir cette exigence et il ne chercha pas à l’étendre aux rues classées antérieurement, sauf exceptions, en se contentant de fixer parfois un alignement entraînant la servitude du reculement. Une autre exigence peut être, pour une rue privée, la mise préalable en état de viabilité par les riverains, ou à charge de remboursement total ou partiel.

L’expropriation pour cause d’utilité publique décidée par décret est nécessaire en cas de refus d’un propriétaire de céder son terrain. En fait, à Boulogne, la plupart des voies classées sont d’anciennes rues privées et ce sont les propriétaires eux-mêmes qui, presque toujours, en demandèrent le classement

La viabilité et l'entretien

Depuis les temps les plus reculés la puissance publique a toujours considéré la question des routes et chemins sous l’angle suivant: l’administration ne prenait à son compte que les routes et les chemins utiles à toute la population. Nous laissons de côté le cas où le degré d’utilité était apprécié exclusivement par le souverain - roi ou seigneur - et, le plus souvent, pour son service personnel. De tels errements ont disparu avec la révolution. Notons que nous devons, nous Boulonnais, nos routes les plus importantes à des fantaisies de ce genre: au duc Philippe d’ Orléans, frère de Louis XIV, la Grande rue (J.B. Clémént) ; au roi Louis XIV la route de Versailles (Ed. Vaillant et Leclerc) ; à la reine Marie Antoinette, la route de la Reine ; et même, ce qui est très postérieur à la révolution, à Napoléon III, le quai du 4 septembre. Le «bien de l’état» était parfaitement étranger à ces entreprises

Il est évident que beaucoup de chemins et de rues n’ont d’utilité que pour leurs riverains et n’intéressent nullement l’ensemble des habitants. Le cas le plus net à Boulogne, est celui des rues cédées par la commune à Louis Renault en 1928 parce qu’elles ne desservaient plus que ses usines et qu’il était devenu le seul propriétaire riverain. mais le cas d’un unique propriétaire est très rare. Lorsqu’il y a peu de riverains, la situation est différente et elle le devient de plus en plus avec leur accroissement. Elle se complique encore lorsque les gens du voisinage utilisent la rue en nombre de plus en plus grand

Les délibérations du conseil municipal, conservées depuis 1804, montrent que nos édiles ont vu se présenter ce problème devant eux chaque fois qu’il s’est agi d’accepter la mise en charge d’une voie privée aux frais des contribuables par l’opération du classement. 

De plus, la difficulté était la même quand il s’agissait de l’entretien d’une voie publique classée. Le dicton «chacun doit balayer devant sa porte» s’appliquait autrefois non seulement au balayage mais aussi au pavage et à l’éclairage. L’ exemple le plus typique est celui de l’écoulement des eaux des blanchisseurs. Ceux-ci, au début du XIX ème siècle, avaient leurs entreprises en grande partie rue de la Rochefoucauld. Durant des dizaines d’années le conseil municipal fut en difficultés avec eux parce qu’il entendait les obliger à faire les frais du pavage de leur rue. Les eaux des blanchisseurs sont à l’origine des caniveaux de nos rues et, en 1848, de nos égouts souterrains.

En lisant les délibérations on s’aperçoit que chaque classement d’une rue et même chaque travail de viabilité dans une rue donnait lieu à des difficultés de ce genre: le conseil municipal appréciait d’abord le degré d’utilité de la rue ou du travail selon qu’il devait servir ou non à l’ensemble de la population. Comme la fantaisie dans les appréciations était grande, on finit par adopter des règles en s’efforçant de mettre une part contributive à la charge des riverains. mais l’application de ces règles ne fut pas toujours sans arbitraire.

En 1912 une loi fut promulguée en vue de l’assainissement des voies privées. La situation se trouva inversée du fait que la commune se trouva dans l’obligation de contraindre les propriétaires riverains de voies privées de s’organiser en vue de la mise en viabilité de leurs rues, à leur frais communs et avec possibilité d’une aide de la collectivité publique. L’ancien principe se trouve détruit: une rue, même inutile à la circulation générale, peut être mise à la charge de la collectivité.

Notons aussi une complication qui a existé à Boulogne tout au long du XIX ème siècle. Les lotisseurs percèrent beaucoup de rues dont le peuplement fut longtemps difficile. Certaines rues étant habitées à la belle saison seulement: ainsi dans le Parc des Princes et à Billancourt, la commune se trouva à la tête d’un réseau de voies publiques et privées disproportionné par rapport à sa population et à la bonne répartition de celle-ci. Néanmoins, les riverains, nombreux ou peu nombreux, firent campagne pour faire passer «leurs» rues à la charge de la commune. Ce fut là l’origine de nombreux conflits. Ce stade, qui est celui de maintes communes voisines, est dépassé à Boulogne depuis longtemps.

Quant au côté «technique» de l’aménagement de nos voies publiques, il suffit de signaler quelques étapes. La première fut l’établissement de caniveaux «fendus»  dans les rues: il ne s’agissait que d’un fossé pavé de 30 centimètres de profondeur sur 1, 20 mètre de largeur, en pente naturellement, établi au milieu de la chaussée et destiné à conduire les eaux à un niveau plus bas. En fait, ce niveau inférieur était souvent imaginaire du fait de la quasi absence de pente du sol à Boulogne. Les premiers caniveaux de ce genre ne remontent qu’au Premier Empire, vers 1808. On les fit à l’imitation de la capitale juste au moment où celle-ci cessait d’en faire.

Un peu avant 1840, on entreprit la construction de «Chaussées bombées», avec un ou deux caniveaux latéraux. Dix ans après, elles étaient en principe obligatoires avec deux caniveaux et trottoirs. mais naturellement, leur établissement fut progressif et parfois le classement d’une rue dans la voierie publique ne s’accompagna pas immédiatement de la mise en viabilité complète. 

L’établissement des caniveaux avait pour objet l’écoulement des eaux. On avait construit en 1825, un «grand caniveau»  qui, dans le nord de Boulogne, conduisait à la Seine une partie des eaux des blanchisseurs. La révolution de 1848 amena, en vue de réduire le chômage, la construction des premiers égouts souterrains Grande Rue et avenue de la Reine. Ces égouts étaient le fait du Département, qui en fit ensuite d’autres, de même que l’Etat et la Commune. Comme aucun plan d’ensemble de construction ne fut établi, et que les égouts ont tous été construits par bribes, leur raccordement a été extrêmement difficile à bien assurer. 

L’éclairage des rues a débuté en 1789 par la pose d’un réverbère à huile devant la porte de la Garde Nationale et il suivit le sort de cette milice communale au cours des temps. Sous la Restauration il était encore seul!  Cependant, en 1834, une compagnie fut autorisée à installer des canalisations pour l’éclairage au gaz. Il était si peu satisfaisant qu’il lui fallut trois quarts de siècle pour remplacer l’éclairage à huile complètement. Le «bec Auer» débuta vers 1900 et constitua une grande amélioration. L’éclairage à l’électricité a débuté en 1925 par l’avenue Edouard Vaillant. 

Nos ancêtres n’ont utilisé que l’eau de leurs puits jusqu’en 1834. Une compagnie amena ici l’eau de Seine puisée à Auteuil. Le contrat lui imposa la pose et le service de 60 bornes fontaines, et elle se refusa à en ajouter durant près de 75 ans. Le comptage «à la jauge» était si gênant et si onéreux que la plupart des Boulonnais, jusque vers 1900, n’avaient pas l’eau à domicile. L’eau de Seine ne fut filtrée - plus ou moins bien - qu’à partir de 1893. 

Jusqu’à une époque récente, la question des urinoirs fut épineuse. Il y en avait un assez grand nombre dans certaines rues et le conseil municipal discutait de temps à autre des réclamations en vue de leur déplacement. En supprimant ces intéressants édicules, on a supprimé le problème.

Le bitumage des trottoirs a débuté en 1899 et a été poursuivi depuis. Il était quasi-parfait en 1939. Nos indésirables visiteurs de 1940-1944, en enlevant le cuivre des canalisations, les avaient presque entièrement abimés. 

Il est bien certain que, en l’an de grâce 1962, la ville de Boulogne, à tous points de vue, possède le réseau de voies publiques le meilleur et le mieux entretenu de la région parisienne. Le plus favorisé aussi par la circulation automobile, ce qui est une toute autre histoire....

Les noms des voies publiques

Durant fort longtemps nos voies publiques, comme partout, ne portèrent que des noms traditionnels, parfois écorchés au cours des temps, et qui corespondaient, soit à une direction pour les plus importantes, soit à un lieu-dit. La plus importante fut, jusqu’au XVIII ème siècle, la «Grande rue des Menus», alors centre du village. A cette époque la route de Paris à Saint Cloud devint la «Grande rue de Boulogne en même temps que «le Pavé» ou Pavé du Roi.

Il ne subsiste que peu de ces noms anciens en dehors du quartier des Menus et de quelques vieux chemins qui reliaient Boulogne aux environs comme les rues de Sèvres, de Saint Denis, de Billancourt, de Paris, ou encore les noms du chemin Vert, de la Saussière (jadis des chaussières). Les autres ont été modifiés, cas assez fréquent. La rue du Point du Jour était jadis le chemin de Billancourt, la rue de Bellevue: la rue de la Maladrerie. 

Les noms de propriétaires de terrains vendus en lotissement ou autrement sont fort rares avant le XIX ème siècle. On ne connaît guère que celui de « Maître Jacques». Les noms de Larochefoucauld et de Montmorency sont ceux des abbesses seigneurs de Boulogne.
La révolution de 1789 entraîna le changement de certains noms. On adopta des abstractions et des rues s’appelaient rue de la Liberté, de l’Egalité, de l’Union, de la République. On ne revint aux anciens noms que longtemps après l’avènement de l’Empire. En 1807, la rue de Larochefoucauld était encore rue de la République.

L’habitude d’honorer des personnages jugés éminents en donnant leur nom à une voie publique est très récent à Boulogne. Le premier exemple date de 1822 et ce fut une assemblée étrangère à notre ville qui le donna en voulant honorer Monsieur Silly maire de Saint Cloud, pour un arrangement conclu entre les deux communes. Quant à notre conseil municipal, ce ne fut qu’en 1865 qu’il choisit le nom d’Escudier pour rappeler la mémoire d’un homme qui avait donné 100000 francs pour construire une école publique. Il est vrai qu’on avait déjà célébré l’Empire par des désignations comme le boulevard de l’Empereur, rue et place Napoléon, cours Eugénie. mais le cas était assez différent comme l’avait été celui du nom de Route de la Reine, celui-ci purement traditionnel. Gutenberg avait été adopté par les propriétaires.

Avec le XIX ème siècle, avait recommencé le développement ininterrompu de la population, en même temps que le percement de rues dans les lotissements privés. Les lotisseurs baptisèrent généralement leurs rues eux-mêmes et un certain nombre de noms ont été conservés tels quels depuis. Un exemple ancien est celui de la rue d’Aguesseau qui remonte à 1810, mais il est curieux en ce sens que les lotisseurs se nommaient Furet et Joannot et que les riverains appelèrent la rue du nom de la Marquise d’Aguesseau uniquement parce que celle-ci possédait une propriété de ce côté et nullement pour honorer le célèbre chancelier mort au siècle précédent, Les noms des rues des environs de l’usine Renault proviennent surtout de la Société de Gourcuff (1821), d’autres des héritiers de Verdun (1830), des héritiers Fessart (1840), et après 1855-1860, au Comptoir Bonnard-Naud, etc.. En général, lorsque le conseil municipal accepta d’incorporer une rue à la voirie publique, il adopta purement et simplement le nom donné auparavant par le lotisseur, ou les riverains. 

Parmi les noms de propriétaires qui ont été conservés il y a encore ceux de Verdun (rien à voir avec la ville), de Blondeau, Cacheux, Damiens, Darcel, Emile Dunois, Fessart, Heyrault, Jules Brégère, Maillasson, Peltier, Samarcq .

La vieille habitude de se déterminer d’après la direction du chemin se généralisa après 1840 sous la forme la plus vague qui soit. On se contenta de regarder au loin vers une extrémité de la rue, et on adopta le nom du pays qu’on voyait à l’horizon. C’est ainsi qu’ont été baptisées les rues du Château (de Saint Cloud), du Dôme (des Invalides), Bellevue, Issy, Meudon, Clamart.

La révolution de 1848 se remémora les abstractions de 1793 et, faute d’imagination, on eut à la fois pour la République une avenue, une place et une rue. Trois ans après il n’y paraissait plus. Vers 1830, on avait choisi aussi des vocables du même genre: La Paix, la Concorde (rue Escudier). mais l’abstraction, en cette matière, n’a plus jamais concurrencé le figuratif, à part le nom de la place et de la rue Nationale donné en 1870.

Le culte de la personnalité ne remonte qu’à 1877 - mis à part les rares cas évoqués ci-dessus - et il fut inauguré par le nom de Thiers. Comme le conseil municipal était devenu républicain, il prit l’habitude d’honorer les grands républicains, presque aussitôt après leur décès, par le nom d’une voie publique. Ce fut le cas pour Denfert-Rochereau, Henri Martin, Michelet, Victor Hugo, Paul Bert, - outre Béranger et Mahias.

L’habitude se perpétua. Et il est facile de voir que les opinions publiques des conseillers jouèrent toujours le principal rôle dans ces célébrations. De 1900 à 1919 la municipalité, très nationaliste, honora presque exclusivement des personnages pour leur rôle patriotique, ainsi: Francis Garnier, Jules Ferry, (pour le Tonkin, et non pour l’école laïque), Bartholdi (le lion de Belfort), Lazare Hoche, Edouard Detaille (tableaux militaires), en dehors de savants (Pasteur, Duclaux). Même Alsace-Lorraine et Transvaal sont symptomatiques d’une opinion. Après 1919, le conseil est socialiste, ce qui se voit dans les rues immédiatement avec Jean Jaurès, Ed. Vaillant, J.-B.Clément, Jules Guesde, etc.

Comme il est naturel, les guerres entraînent l’exaltation d’individus ou actes en rapport avec elles. Il en fut ainsi après 1870 (Chateaudun, Buzenval, Couchot, Strasbourg, 4 septembre), et après 1945, (Grenier, Yves Kermen, Leclerc, de Lattre, 6 juin, Bir-Hakeim, Koufra, Stalingrad). Par contre, la guerre de 1914-1918 n’a laissé comme trace que le nom de Galliéni, parce que la réaction contre les horreurs de cette guerre avait entraîné une répulsion pour ses souvenirs. Il est certain que si la municipalité ancienne était demeurée, il en aurait été tout autrement.

Si nous récapitulons les voies existantes avec leurs noms actuels, nous trouvons:

  • Noms de propriétaires de terrains: 23

  • Philanthropes ou présumés tels: 11

  • Hommes politiques27

  •  Ecrivains: 9

  • Artistes: 8

  • Savants ou Inventeurs:4

  •  Généraux: 5

  • Héros ou victimes de la guerre: 4

  • Faits de guerre: 7

  •  Abstractions: 6

  •  Souverains: 1

  • Anciens lieux-dits: 30

  • Indiquant une direction: 20

Sur 155 noms, il y a 92 noms de personnages, 50 noms de pays du cru et 13 noms plus ou moins abstraits. La répartition des noms de personnages montre la prépondérance de la politique, une faible estime pour la science et aussi un certain respect de la propriété ou plutôt des propriétaires. 3 maires seulement sur 24 ont été honorés: Morizet, Liot, Vauthier. Quant aux «grands hommes» nés à Boulogne, nous n’en trouvons que 2: J.B. Clément et Couchot. Ce n’est pas une production du pays..

Il saute aux yeux que l’attribution et plus encore le maintien des noms des voies publiques ne résulte que de contingences très momentanées!  où le hasard et les impulsions jouent le principal rôle.

En ce qui concerne les personnages, le mérite de tous ou de presque tous est certain. mais si on entre dans le jeu des comparaisons, on aboutit à des résultats bien amusants!  Il y a d’abord les omissions à côté de glorifications. Molière est-il plus «méritant» que ses contemporains Racine, Corneille, La Fontaine? Et on lui a donné une toute petite rue alors que Zola, Hugo, France, ont de grands boulevards ou avenues!  Ni Voltaire, ni Rousseau n’en ont.

Edouard Detaille était un peintre estimable sans plus: mais la France en a produit des centaines. Galliéni est mort en 1916, il a eu sa rue ; mort en 1920, il ne l’aurait pas eue. Ne parlons pas de la politique, où les hommages sont seulement une conséquence de l’actualité la plus immédiate qui ignore le passé un peu plus ancien.

Quant à la conservation des noms de lieux, même fantaisie. Des noms très évocateurs sont supprimés comme Grande Rue, route de Versailles, route des Princes ; mais on conserve la rue des Peupliers, la rue des Tilleuls. D’anciens noms sont changés parce qu’on les trouve malséants: Maladrerie, Fossé Magot, Contemplation, les Fesses (oui!), la Balançoire. On débaptise le boulevard de l’Empereur, mais on conserve la Route de la Reine. On ne touche pas aux noms de propriétaires à peu près inconnus, mais on supprime Moisson-Desroches et Legrand, qui avaient spécifié que leur nom fut conservé. Tout cela s’explique dans le détail. mais le résultat d’ensemble est cocasse.

De telles critiques sont faciles à faire et parfaitement inutiles: il est impossible qu’il en soit autrement à moins de ne donner aux rues que des numéros, ce qui serait tout de même un peu trop sec. mais il nous semble qu’il est bien vain de changer un nom. Celui qui existe, «juste»  ou «injuste» a un grand mérite: celui d’exister, d’être connu et de rappeler des souvenirs à ses anciens habitants. Dès qu’une rue est baptisée elle a un nom qui, à lui seul, devient «historique» pour les gens qui l’habitent ou y passent. Un changement de nom, outre la gêne et la dépense qu’il entraîne, est toujours un déchirement et une lésion.


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