|
|
Article paru dans le cadre de la « Chronique indépendante de Francis Choisel« du mensuel
La Une
(avril 1998)
Vers un triomphe de
l’anarcho-capitalisme ?
Qu'y a-t-il de commun entre Bill Gates, le milliardaire de l'informatique et Daniel Cohn-Bendit, l'ancien combattant de Mai 68 ? Rien, me direz-vous. D'un côté la réussite libérale, de l'autre le gauchisme flamboyant. Utopie libertaire ici, rêve américain là.
Et pourtant, les deux hommes sont des héros emblématiques du camp des vainqueurs de cette fin de siècle, deux symboles de notre époque. En un mot, les deux facettes de l'idéologie dominante de l'après-communisme.
•
On s'accorde généralement à dire qu'avec l'effondrement de l'empire soviétique le socialisme a définitivement péri au profit du modèle libéral. C'est là commettre une double erreur.
Le socialisme ne se réduit pas au marxisme. Il est né avant lui et lui survit. Marx par la doctrine, Lénine et Staline par la force, ont marginalisé durant un siècle tous les socialismes préexistants, ne leur laissant plus, sur la scène idéologique et politique, que le rôle modeste du hallebardier. Ainsi, l'échec économique de l'union de la gauche en 1983 et l'effondrement de l'U.R.S.S. en 1989 n'ont-ils pas représenté la mort du socialisme, mais seulement celle du marxisme.
L'effacement de ce dernier a au contraire ouvert un vaste espace politique aux autres formes de socialisme, à la social-démocratie assurément, mais plus encore peut-être au gauchisme.
On se souvient de la lutte, dans les années soixante, entre le communisme soviétique et le
maoïsme, entre léninistes et trotskystes, entre marxistes et gauchistes. Le
« politiquement correct » d'aujourd'hui n'est autre que la victoire des uns sur les autres. Victoire posthume de Mai 68, c'est-à-dire du mouvement libertaire, sourdement préparée sous Giscard par le
« libéralisme avancé », incarnée sous Mitterrand par Jack Lang, parachevée par Dominique Voynet.
Car les Verts sont rouges. On le savait depuis longtemps outre-Rhin où leur filiation avec les hippies n'est plus à démontrer. On le découvre en France, dès lors que l'aimable Lalonde et l'austère Waechter ont été contraints de s'effacer devant leurs concurrents.
Et l'extrême-gauche, sous ses habits bucoliques, contamine la gauche, comme le faisaient autrefois les communistes. Lionel Jospin lui-même n'est-il pas issu du trotskysme ?
•
Le capitalisme n'est pas non plus unique et l'économie de marché comporte depuis longtemps bien des variantes.
Face au communisme, s'était imposé un capitalisme humaniste et social, à la fois dirigiste et libéral. C'est lui qui, appuyé sur la démocratie, a triomphé du monde soviétique. A moins d'ailleurs, que celui-ci ne se soit écroulé tout seul.
Or ce capitalisme, que pour simplifier on pourrait qualifier de keynésien, est aujourd'hui pratiquement passé à la trappe. Il est floué de sa victoire au profit de son ancêtre du début du dix-neuvième siècle, soudain restitué dans sa pureté et dans son cynisme primitifs. Sans contrepoids, ivre d'un succès qui en fait n'est pas le sien, ce capitalisme sauvage s'impose partout sans vergogne. Il est devenu la
« pensée unique ». Une pensée unique qui est au capitalisme raisonnable et prospère des années soixante, ce que l'intégrisme islamiste est à l'islam modéré, c'est-à-dire une doctrine à la fois totalitaire et destructrice.
L'affrontement idéologique de la Guerre Froide ne s'est donc pas soldé par la victoire d'un camp sur l'autre mais par une double défaite, la chute du marxisme ayant entraîné celle du capitalisme humaniste.
•
Nous sommes désormais face à un paysage radicalement nouveau, où dominent à la fois le gauchisme et l'ultracapitalisme.
Les deux vainqueurs, bien qu'appartenant à des univers doctrinaux différents, se fondent d'ailleurs sur une démarche
semblable et désignent le même ennemi. Ce sont, pour le moins, des alliés objectifs.
Le capitalisme ultralibéral aussi bien que le gauchisme libertaire proche de l'anarchisme, attribuent toutes les vertus à
« l'état de nature ». L'ordre naturel, pour les uns, les équilibres économiques spontanés, pour les autres, représentent l'insurpassable perfection. Toute intervention de la raison humaine pour en modifier les mécanismes n'engendrerait que malheurs et catastrophes. Ils rêvent en fait d'un monde sans règles, sans lois, sans contraintes. C'est-à-dire sans Etat.
« Il est interdit d'interdire. »
L'Etat-nation, l'Etat démocratique, expression de l'intérêt général, garant de toutes les solidarités, l'Etat législateur en matière économique, sociale, morale, est l'adversaire à abattre.
Ni dieu, ni maître ! Ce cri anarchiste est aussi celui des multinationales, qui veulent dominer le monde sous couvert d'une prétendue libre concurrence, par exemple à travers l'Accord multilatéral sur les Investissements (A.M.I.), pour ne citer que leur invention la plus récente. Ni dieu, ni maître : la mondialisation ne signifie pas autre chose.
L'affrontement idéologique n'est donc plus celui qu'on pense. Le socialisme et le libéralisme ne sont plus ennemis. Sous leurs formes nouvelles, ils se fondent, ils sont complices. La pensée unique libérale et le politiquement correct gauchiste sont les deux faces d'une même médaille.
Le véritable combat est désormais entre les défenseurs de la démocratie telle que nous la connaissons et la construisons depuis deux siècles, et ceux qui veulent l'abattre en abaissant les Etats qui l'organisent et la protègent, et en détruisant les nations qui l'incarnent.
Certes, les anarchistes gauchistes et les multinationales n'ont ni les mêmes arrière- pensées, ni les mêmes objectifs ultimes. Leur alliance n'est que de circonstance. Entre l'individu-roi et l'entreprise toute puissante, il y a plus qu'un précipice : une incompatibilité totale. Mais ils semblent avoir décidé, comme autrefois Hitler et Staline, de ne vider cette querelle qu'après avoir consommé leur victoire sur le démocratie.
A nous de comprendre que c'est perdre son temps et son énergie que de se battre sur un front qui n'existe plus, contre une armée en débâcle, et de refaire sans cesse les batailles idéologiques de feu la Guerre Froide.
C'est une guerre nouvelle, avec des arguments nouveaux et des alliances nouvelles, qu'il faut livrer. Contre
« l'anarcho-capitalisme ».
N'ayons pas une guerre idéologique de retard !
Francis Choisel
|
|