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Article publié dans le site referendumfrance.info
(printemps 2005)

Jean-Paul II, l’Europe, la patrie

Dans le dernier livre publié juste avant sa mort, Mémoire et identité, que beaucoup considèrent comme son testament, le pape Jean-Paul II développe un vibrant plaidoyer en faveur de la patrie en général et de la sienne en particulier, qu’il semble craindre de voir disparaître dans un vaste ensemble multinational en rupture avec son héritage chrétien.

Patrie, patriotisme, nation, nationalisme

Il y définit d’abord les mots, les concepts qu’ils recouvrent, les notions qui sont justes et bonnes, celles qu’il faut rejeter.

La patrie, pour lui, «est une réalité». Elle est un héritage transmis par ses parents, comme l’indique l’étymologie du mot, en polonais comme en français. Le patriotisme, par là, s’apparente à l’amour filial. C’est un sentiment honorable et même un devoir moral, qui trouve théologiquement son origine dans «le quatrième Commandement qui nous engage à honorer notre père et notre mère». Sa référence, le Décalogue – autrement dit les Dix Commandements recueillis de Dieu par Moïse sur le Sinaï – vaut donc pour les Juifs, les orthodoxes et les protestants autant que pour l’Eglise catholique.

«Patriotisme, poursuit-il, signifie amour pour tout ce qui fait partie de la patrie: son histoire, ses traditions, sa langue, sa conformation naturelle elle-même. C’est un amour qui s’étend aussi aux actions des citoyens et aux fruits de leurs génie.»

La nation, selon sa conception – qui est celle, traditionnelle, de l’Eglise – est une notion qui recouvre à peu près la précédente. En effet, à la différence de la philosophie du Contrat social héritée de Rousseau, «la doctrine sociale de l’Eglise considère que tant la famille que la nation sont des sociétés naturelles et ne sont donc pas le fruit d’une simple convention». Autrement dit, la nation n’est pas une «construction» artificielle, issue de la volonté de l’homme, mais une réalité objective résultant de l’ordre naturel: «Par le terme de nation, on entend désigner une communauté qui réside dans un territoire déterminé et qui se distingue des autres nations par une culture propre.»

Et il conclut: «C’est pourquoi, dans l’histoire de l’humanité, [les nations] ne peuvent être remplacées par rien d’autre.»

Naturellement, ajoute-t-il, «un risque devra être absolument évité: que la fonction irremplaçable de la nation dégénère en nationalisme. A ce sujet, le vingtième siècle nous a fourni des expériences extrêmement éloquentes, même à la lumière de leurs conséquences dramatiques».

Il est ainsi amené à distinguer radicalement le nationalisme du patriotisme, ce dernier étant, de fait, «la manière la plus appropriée de se libérer du péril» du premier: «La caractéristique du nationalisme est en effet de ne reconnaître et de ne rechercher que le bien de sa propre nation, sans tenir compte du droit des autres. A l’inverse, le patriotisme, en tant qu’amour pour sa patrie, reconnaît à toutes les autres nations des droits égaux à ceux qui sont revendiqués pour sa patrie et il constitue donc la voie vers un amour social ordonné.» Conception très gaullienne des choses, ce qui n’a rien de surprenant, tant de Gaulle était un chrétien fervent, croyant et pratiquant même si, en chef d’Etat respectueux du principe de laïcité, il s’abstenait de faire référence aux préceptes de la religion.

Jean-Paul II, par ce raisonnement, retrouve le parallèle entre la patrie et la famille, l’amour de ses proches ne portant pas à la haine des autres, bien au contraire: c’est en honorant ses père et mère, en chérissant ses frères, sœurs et divers parents, que l’on fait l’apprentissage de «l’amour social ordonné» qu’évoque le Saint Père. Il y a continuité de l’un à l’autre, et ce d’autant plus que, selon une expression bien connue dans les milieux chrétiens, la nation peut être définie comme une famille de familles.

Jean-Paul II va très loin dans ce raisonnement qu’il développe dans son livre puisqu’il affirme que «nous devons vénérer nos parents, parce qu’ils représentent pour nous Dieu créateur», ajoutant que «le patriotisme comporte en lui-même cette sorte d’attitude intérieure, du fait que la patrie est aussi pour chacun, d’une manière particulièrement vraie, une mère».

Europe, constitution européenne, racines chrétiennes

Dans cette perspective, l’Europe n’est pas une patrie; elle n’est pas non plus une nation. Les adeptes de l’Europe unie avouent eux-mêmes qu’il faut la «faire» et parlent à son sujet de «construction» européenne. Elle ne constitue donc pas une «société naturelle» pour reprendre l’expression du Pape. Par cela seul, elle est donc seconde par rapport aux nations et ne peut s’y substituer.

Jean-Paul II n’élude pas cette question : «On peut se demander si le développement social de l’humanité a atteint son objectif définitif. Le vingtième siècle ne témoigne-t-il pas d’une incitation diffuse à avancer dans la direction des structures supranationales, ou même du cosmopolitisme? Et cette incitation n’est-elle pas aussi la preuve que, pour survivre, les petites nations doivent se laisser absorber par des structures politiques plus grandes? Ces interrogations sont légitimes.»

Mais sa réponse est claire: «Il semble toutefois que, comme la famille, la nation et la patrie demeurent des réalités irremplaçables.»

Ces lignes, écrites au moment même où le processus constitutionnel européen était déjà parvenu à son terme, juste avant les procédures de ratification, prennent de ce fait un relief particulier.

Elles sont, au demeurant, l’expression d’une conviction profonde, d’une réflexion ancienne et mûrie au fil des ans. Dans son discours à l’U.N.E.S.C.O., en 1980, au tout début de son pontificat, ne disait-il pas déjà : «Veillez, par tous les moyens à votre disposition, sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque nation en vertu de sa propre culture. Protégez la comme la prunelle de vos yeux pour l’avenir de la famille humaine. Protégez la!»

Concernant plus précisément le projet de traité constitutionnel, Jean-Paul II a rappelé, en juin 2002: «Face aux différentes solutions possibles de ce“processus européen” complexe et important, l’Eglise […] applique ce qu’elle a déjà déclaré à l’égard des Etats, c’est-à-dire ne pas avoir “qualité pour exprimer une préférence envers l’une ou l’autre solution institutionnelle ou constitutionnelle”, et vouloir respecter de façon cohérente l’autonomie légitime de l’ordre démocratique.»

Ses interventions ont toutefois été vigoureuses et répétées pour dénoncer l’absence et, surtout, le refus d’une référence à l’héritage chrétien de l’Europe dans le préambule du traité constitutionnel: «Seule une Europe qui n’ignore pas, mais redécouvre ses racines chrétiennes, pourra être à la hauteur des défis du troisième millénaire: la paix, le dialogue entre les cultures et les religions, la sauvegarde de la création.» Une Europe qui, selon lui, n’est pas une nation, un peuple, une patrie, mais un système de civilisation.

Francis Choisel

 

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