© 2006, LE SITEMESTRE

 
Texte publié en 2002 par la Revue cantonale de Boulogne-Billancourt, à la suite de la disparition de Georges Gorse.
Un dossier complet lui est consacré, comportant également trois autres textes : – Georges Gorse, tel que l’Histoire le retiendra – Son fief, ses barons – « Je me battrai pour vous ».

Un seigneur qui s’en va

Georges Gorse n’aimait pas écrire. Il n’a pas même laissé de mémoire , ce que tous ses amis regrettent bien sûr. Il a juste publié quelques textes courts, notamment dans la Revue des Deux-Mondes. On l’y découvre tout entier, spectateur amusé de sa propre vie, philosophe détaché des choses en même temps qu’érudit amateur d’art et de civilisations orientales, homme de cœur faussement cynique. Et plein d’esprit, d’un esprit qui serpente plutôt que d’aller droit au but, qui suggère plus qu’il n’impose, qui préfère le scintillement des mots et des images à la lumière crue de la démonstration didactique, comme on le verra dans les extraits ci-dessous d’un article où il évoque son expérience d’ambassadeur et de ministre. Les coupures font beaucoup perdre à ces pensées délicieusement sinueuses et au rythme nonchalant des phrases qui s’enchaînent. Mais la place nous est comptée. On pourra en lire l’intégralité dans le recueil de texte qu’a publié Georges Gorse sous le titre de l’un d’eux : «Je n’irai pas à mon enterrement».

« J’ai longtemps habité les palais. Ils m’étaient prêtés par le roi à des conditions singulières. Je devais être son prisonnier. Je devais aussi quitter les lieux sans autre forme de procès quand on me dirait : c’est l’heure. Mais, bizarrement, mon attachement à ces prisons était tel que je m’attristais quand on m’en ouvrait les grilles. [...] Prisons à l’envers mais prisons. Il suffit qu’il y ait une grille, de quelque côté qu’on soit. Et des gardiens : il est agaçant, quand on sort discrètement de son bureau pour aller pisser, que l’huissier s’incline aimablement et ouvre toutes grandes les portes. Le roi Alphonse, si j’en crois Montaigne, disait que les ânes étaient en cela de meilleure condition que les rois : « Leurs maîtres les laissent paître à leur aise là où les rois ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. » Et j’ai retenu, d’une version de Sénèque, qu’ « une grande situation est un grand esclavage ». [...] Où en étais-je ?… Ah ! oui, on dit ça et puis l’on s’attache. On se cloître plus qu’il n’est nécessaire. J’ai ouï parler d’un ministre turc qui savait que c’était le printemps quand on lui apportait à déjeuner des fraises. L’on s’attache à l’esclavage, c’est bien connu, et l’on commence à tracer des graffiti sur les murs de ses prisons, à décorer ses palais. [...]

L’huissier sait que je vais bientôt quitter les lieux. Nul ne m’en a informé, et surtout pas le roi, mais je fais confiance à l’expérience de l’huissier : il a vu entrer et partir quatorze ministres. Il tient aujourd’hui ses renseignements du chauffeur qui-sait-tout et qui a un sixième sens. Naturellement, il ne me dira rien, mais je sais qu’il sait. Je vais donc quitter ces lieux, ou plutôt, comme il n’y a rien d’actif ni de volontaire dans ce genre de départ, ces lieux vont me quitter. Je devrai donc être libre et je me promets de faire bon usage de la liberté. J’aurai la joie mélancolique de me sentir enfin vivre, non plus à la sauvette, caressant du regard une rose du jardin entre deux buissons d’experts épineux. Vivre, c’est-à-dire mourir. J’aurai le plaisir de voir mon successeur, arrivé frais et rose, se décomposer au fil des semaines, regarder les caméras d’un sourire hagard. [...] Etrange est la liberté : elle est si peu l’état naturel de l’homme. Elle surprend comme une grâce imméritée. Elle oppresse, étouffe parfois. Lâché pour quelques heures en liberté, au cours d’une escale à Marseille, je m’aperçus que je ne savais plus exactement ce qu’il fallait payer pour les choses les plus communes, un timbre-poste, un journal. Pour éviter d’être ridicule, je tentai de lire subrepticement le prix porté sur la manchette du Monde, mais je trouvai plus simple de me faire rendre la monnaie d’un billet. J’aperçus mon image dans la vitre d’un étalage et jugeai mon comportement bizarre. [...]

Il y a déjà longtemps que le visiteur est entré. Il parle continûment, sans prendre haleine. Avec l’expérience, on juge, on jauge au premier coup d’œil: celui-ci est un raseur. Les raseurs sont toujours là, peu sensibles aux péripéties du pouvoir. Ils ne vous lâchent pas, même dans la défaite. Ou bien ils sont mal informés des choses, ou bien ils pensent sagement, avec Chateaubriand, qu’il flotte toujours « auprès de quelqu’un qui a été ministre, ne serait-ce qu’un jour, une odeur de portefeuille qui le fait retrouver tôt ou tard par les bureaux»... Ce qu’ils veulent par-dessus tout, c’est parler. D’ailleurs, passé cinquante ans, c’est d’abord ce que souhaitent les hommes, politiques ou non, qu’on les écoute : c’est à votre capacité à vous taire pour les entendre qu’ils vous jugent. Les jeunes veulent parler aussi, «communiquer», mais en même temps vous entendre, «participer», c’est-à-dire parler en même temps que vous et n’entendre finalement ni vous ni eux mêmes. J’ai horreur des colloques, des séminaires et des phraseurs. Tout compte fait, les raseurs sont plus gais que les phraseurs : ils ne vous empêchent pas de penser. Ils sont même délicieux quand on est en disgrâce et qu’on a le temps. Aujourd’hui j’ai le temps. [...] Par réflexe plus que par nécessité, je regarde mon bracelet-montre, cette chaîne que je m’attache au poignet symboliquement dès le réveil. Et je jette un coup d’œil sur l’agenda, le grand livre d’Allah sur lequel tout est inscrit, désespérément inscrit, et qui me dit d’avance ce que je ferai le 5 mars prochain à dix-sept heures trente. D’ordinaire, j’ai peine à contenir mon impatience. La lutte avec le temps est le combat avec l’ange. Les minutes volées par les raseurs sont ressenties avec plus d’exaspération que les autres : il faudra les «rattraper» au détriment de soi-même. Mais aujourd’hui je regarde cet homme avec un intérêt qui le surprend et peut-être le déconcerte. [...]

Aujourd’hui, je ressens avec sympathie le vrai problème de cet homme, bien différent de celui qu’il m’expose : « Il faut me comprendre », dit-il. Comprendre, je ne fais que cela, comprendre les hommes avec leurs petits bonheurs et leurs grandes angoisses, les femmes avec leurs petites ruses et leur grande passion. Et je me sens tellement vulnérable à la pitié. Un jour, adolescent, j’ai dans une rude compétition cédé la place à un autre : cela lui faisait tellement plaisir et je pensais que lui, il n’avait pour lui que cela, cette satisfaction de me battre. [...] Comprendre, je ne fais que cela. Est-ce d’un homme d’Etat que Montherlant disait qu’il ne comprenait pas les événements, mais qu’il comprenait les hommes? Je comprends fort bien, quand je reconduis mon visiteur à la porte et que, s’arrêtant sur un pied comme un héron, il ajoute : « J’avais encore une petite chose à vous demander : essayez de régler mon affaire avant de partir ! » [...]

Etrange métier que l’un des plus vieux métiers du monde. Qu’on me pardonne l’ambiguïté de cette formule : les rapprochements qu’elle suggère n’on rien d’injurieux. Ces métiers qui supposent qu’on amène «l’autre» à se raconter, puis à disparaître, bref, une si parfaite connaissance des défauts d’autrui et de ses propres qualités, exigent tant de subtilité et d’art qu’ils forcent le respect. Valéry les eût classé parmi les «professions délirantes», c’est-à-dire celles dont le principal instrument est l’opinion qu’on a de soi-même et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. [...] J’ai souvent été frappé de ce contraste entre les moyens qu’un homme employait pour parvenir à la tête des affaires et ceux qu’il devait prendre pour y rester. Le politique progresse par ses qualités les plus basses, son recours aux petits moyens, son aptitude à utiliser les défauts d’autrui. Mais pour se maintenir, il lui faut des vertus plus hautes. Je crois moins au jeune homme enthousiaste et pur qui conquerrait le pouvoir par la vertu, et davantage à la nouvelle pureté de l’ancien ambitieux sans scrupule, à la vertu régénératrice, absolutrice, d’un éphémère pouvoir dont on aurait scrupule à mal user. 

Qu’est-ce qui est important ? L’important, dit un poëte turc, « ce n’est pas de n’être pas prisonnier, c’est, si on est prisonnier, de ne pas se rendre».^

L’huissier est entré, le soir tombe. Il s’étonne de me voir assis dans la demi-obscurité du crépuscule et suggère aimablement d’allumer les lampes. Il est aux petits soins pour moi, un peu exaspérant. Et Montaigne me souffle encore à l’oreille : « De même apparence, de mêmes cérémonies, était servi mon prédécesseur et le sera mon successeur. »

Georges Gorse

 

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