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Entretien paru en février 2003 dans la Revue cantonale de Boulogne-Billancourt

Paul Graziani :« Nous avons réveillé une ville endormie »

Aujourd’hui retiré en Corse, dont il a aussi été l’élu pendant dix-sept ans, notre ancien sénateur-maire fut l’un des pionniers de la décentralisation. Pour les terrains de Renault, il avait conçu le projet futuriste d’une “Cité bleue”, mariant la ville et l’eau. Il se passionne encore pour notre ville et compte sur les élus de la nouvelle génération pour relever le flambeau. 

La REVUE CANTONALE : Paul Graziani, la décentralisation est à l’ordre du jour. Vous en êtes depuis toujours un chaud partisan.

Paul GRAZIANI : – En effet. Et je suis heureux de constater qu’un certain nombre de mes amis politiques, qui n’étaient pas décentralisateurs, en ont compris maintenant l’impérieuse nécessité. A l’époque, ils me considéraient comme une sorte d’original légèrement déviationniste… Pour ma part, j’étais au contraire conscient de me situer tout à fait dans la ligne du général de Gaulle, qui écrivait, dès 1934, dans Vers l’Armée de Métier : «La seule voie qui conduise à l’esprit d’entreprise, c’est la décentralisation.» Il y a 70 ans ! Je regrette simplement qu’on ait perdu autant de temps. Rappelons-nous également qu’en 1969, le fondateur de la Vème République avait tenté de ressourcer la France et de réformer l’Etat centralisé par la régionalisation. Ce fut son message ultime, avec celui de la participation. La décentralisation est pour moi une conviction profonde qui m’a guidé tout au long des mandats électifs que j’ai exercés à Boulogne-Billancourt et dans les Hauts-de-Seine.

R.C. : Vous en avez été aussi l’un des pionniers sur le terrain.

P.G.: – De 1982 à 1988, j’ai eu la chance d’avoir à mettre en place les nouvelles structures décentralisées du département. J’ai en effet été élu Président du Conseil général des Hauts-de-Seine au moment où celui-ci devenait le véritable «patron» exécutif et le préfet un simple représentant du pouvoir central. J’ai aussi été à l’origine du Syndicat mixte du Val de Seine, groupant cinq communes autour de Boulogne-Billancourt, ainsi que le Département et la Région. Et je l’ai présidé jusqu’en 1995 : nous étions en avance sur l’intercommunalité…

R.C. : Vous étiez arrivé à Boulogne-Billancourt près de 30 ans plus tôt, dans le sillage de Georges Gorse

P.G. Georges Gorse m’avait appelé à son cabinet en 1962 lorsqu’il était devenu ministre de la Coopération. Aussi, lorsque le Général l’envoya conquérir la circonscription aux élections de 1967, il me demanda d’être son directeur de campagne. Et, lors de la mise en place du tout nouveau Conseil général des Hauts-de-Seine, quelques mois plus tard, je fus comme lui élu à l’assemblée départementale. J’ai tout de suite été séduit par cette ville. Loin d’être une sorte de XXIème arrondissement de Paris, ou une banale banlieue, Boulogne était une vraie ville, avec plus de 100.000 habitants et des frontières naturelles parfaitement lisibles : la Seine, le Bois, plus tard le périphérique. Ici, les rues et les accès routiers dessinent clairement les quartiers comme autant de petites bourgades. A cette identité géographique, s’ajoutait une identité urbaine, économique et sociale, liée à son rôle dans l’histoire du XXème siècle. Peu de temps après, nous prîmes la mairie, grâce à un accord passé entre gaullistes, centristes et indépendants, reprenant la même majorité que celle que, comme président de groupe, je venais de constituer au Conseil général. Une nouveauté à l’époque.

R.C. : Vous avez alors imprimé votre marque à la ville. Comment avez-vous procédé ?

P.G. – Avec patience et ténacité, en utilisant au profit de Boulogne mes divers mandats. C’est ainsi qu’au Conseil général, j’ai pu défendre avec succès la candidature de la ville comme siège de la sous-préfecture, que j’ai obtenu le raccordement direct du périphérique à l’autoroute, de même que la reconstruction ou la modernisation des ponts de Sèvres, de Saint-Cloud et de Billancourt. Ce qui a considérablement allégé la circulation à l’intérieur de la ville. Plus tard, j’ai également fait restaurer les jardins Kahn, avec un co-financement japonais, restructuré la photothèque d’Albert Kahn, rénové et agrandi la Bibliothèque Marmottan. Citons encore la construction de la gendarmerie ou la création du parc départemental de l’Ile Saint-Germain. A la Région, en particulier comme rapporteur des contrats régionaux, j’ai pu obtenir la création du parc de Billancourt, l’aménagement paysager de l’avenue du Maréchal Juin, le prolongement du métro de la porte d’Auteuil jusqu’à la place Rhin-et-Danube.

R.C. :Toutes ces réalisations s’inscrivaient, je suppose, dans une vision d’ensemble.

P.G. – Une ambition serait mieux dire. Comme premier adjoint de Georges Gorse et avec lui, puis comme maire, j’ai voulu faire de Boulogne une vraie grande ville, moderne, agréable à vivre, «centrale» malgré la proximité de Paris. Afin d’affirmer encore son identité, il fallait poursuivre l’œuvre d’André Morizet en créant à partir de la mairie un véritable centre ville s’articulant autour des fonctions centrales traditionnelles : administration, culture, commerce. Ce fut la construction du centre culturel, des parcs de stationnement de la Belle Feuille et de l’Hôtel de Ville, de l’actuel Espace Landowski, l’acquisition des terrains autour de la rue de la Saussière dans le cadre d’une «Z.A.D.» puis la programmation dans le cadre d’une «Z.A.C.» du centre commercial, des cinémas, de la grande place. Une affaire de longue haleine, à laquelle mon successeur a apporté la touche finale.

R.C. :Et dans le reste de la ville ?

P.G. – Nous avions une forte ambition en matière d’environnement et de qualité de la vie. J’ai déjà cité le parc de Billancourt, l’Ile Saint-Germain, le mail du Maréchal Juin, le métro. Il faut ajouter l’acquisition par la ville du parc Rothschild au franc symbolique, son ouverture au public et sa restauration progressive, l’aménagement de nombreux petits squares de quartier, l’élargissement et le verdissement de la rue de Silly, l’effort déterminé pour rendre la ville propre en y consacrant les moyens financiers nécessaires, les minibus circulaires aussi. C’était bien avant que les écologistes ne commencent à faire parler d’eux. Ceux-ci, d’ailleurs, n’ont jamais réussi à percer électoralement à Boulogne.

R.C. : Il n’y avait pas que l’environnement…

P.G. – En matière sociale, nous avons mis en place des structures performantes pour la petite enfance et les personnes âgées. Beaucoup de villes s’en sont inspiré après être venues nous rendre visite. N’oublions pas non plus, pour les jeunes, la création et la construction du lycée Paul Bert : Boulogne-Billancourt n’avait pas de lycée ! Et l’installation de l’Université, que j’ai obtenue de haute lutte, grâce au soutien de François Fillon, alors ministre de l’Enseignement supérieur. Toute cette action était complétée par une politique de modération fiscale notamment concernant la taxe professionnelle, qui a permis d’attirer à Boulogne de nombreuses entreprises, génératrices de revenus pour la ville et d’emplois pour les habitants.

R.C. : Humainement, pour vous, qu’ont représenté ces trente années au service des Boulonnais?

P.G. – De grands moments de joie, de satisfaction intense, mais également parfois de tristesse. Cela dit, j’ai maintenant un âge auquel, après avoir eu une vie très active et bien remplie, on atteint une certaine forme de sérénité, on relativise. Finies les rancœurs, l’aigreur, l’irritation devant certains comportements, certains propos, certaines injustices. Je ne veux donc retenir que les satisfactions. Satisfaction de l’œuvre accomplie, d’avoir pu réveiller une ville endormie, satisfaction aussi d’avoir laissé à mon successeur un outil en excellent état de marche. Un ville classée en tête du palmarès des grandes villes les moins imposées et les moins endettées de France, citée en exemple dans un rapport du Crédit Local de France parce qu’elle était l’une des très rares à pouvoir rembourser sa dette en une mandature, c’est-à-dire en 6 ans, la moyenne étant généralement de 12 à 15 ans. Et la seule grande ville de France non seulement à n’avoir pas perdu d’emplois privés, mais à en avoir gagné près de 3 % avec un taux de 590 emplois privés pour 1.000 habitants, ce qui constituait le plus fort taux de France, avec Paris. Satisfaction enfin, en traversant la ville, de regarder autour de soi et de se dire que ce que l’on voit, ici ou là, est le résultat d’une action à laquelle on a contribué ou dont on a pris l’initiative, et de se souvenir des difficultés qu’il a fallu vaincre et des obstacles qu’il fallu contourner ou franchir pour aboutir…

R.C. : Et maintenant, quel avenir voyez-vous pour notre ville ?

P.G. – En ce début de siècle, le grand pari à gagner, c’est l’aménagement des terrains Renault, tant il est vrai que Billancourt est devenu l’avenir de Boulogne. Plus de cinquante hectares à l’ouest immédiat de Paris, avec une île. C’est là une opportunité exceptionnelle. Un potentiel considérable pour l’habitat, l’activité, l’économie, l’environnement. Pour le concrétiser, il faut une vrai volonté politique, au sens premier du terme : l’organisation de la cité. Un aménagement aussi considérable doit être à la hauteur de l’enjeu.

R.C. : Votre propre projet, celui de la «Cité bleue», avait suscité un certain scepticisme…

P.G. – Je m’étais opposé fermement à la volonté de l’Etat d’aménager lui-même ces terrains, à son projet de construire six tours de quarante étages, un centre commercial et un jardin public. Nous avons échappé à cela. J’avais alors fait une contre-proposition, un projet totalement différent, préparé par les services techniques de la ville et approuvé par le syndicat mixte du Val-de-Seine. L’idée était, tout en créant un témoignage fort de la mémoire du lieu, de faire pénétrer l’eau dans la ville. Ce concept a été largement développé aux Etats-Unis, dans des villes comme Chicago, Baltimore, Memphis ou New York. La présentation à la presse fut un succès. L’exposition à la mairie accueillit près de 10.000 personnes. Son caractère original avait séduit Spoerry, le pionnier de «l’architecture douce», qui l’avait tout simplement qualifié de «merveilleux». La Cité bleue avait aussi intéressé des missions américaines, japonaises… Il est vraiment dommage que ce projet ait été abandonné. Il était certes audacieux mais la bonne intégration d’un nouveau quartier dans une ville ne passe pas obligatoirement par la banalité.

R.C. : Cette audace, qui vous a permis avec Georges Gorse de transformer Boulogne-Billancourt, n’animerait donc plus ses édiles?

P.G. – J’ai toujours fait confiance aux jeunes. Parmi ceux qui sont aujourd’hui aux postes de responsabilité, il en est qui ont travaillé à mes côtés, et dont j’ai pu apprécier les remarquables qualités. Beaucoup d’entre eux sont capables de se passionner pour ce que je considère comme l’une des plus belles activités d’une vie : la gestion d’une grande collectivité territoriale. Expérimentés, compétents, ils sont en situation d’être, à leur tour, utiles et efficaces. Et ils seront rejoints par d’autres jeunes, hommes et femmes, prêts à assurer, eux aussi, la mission de conduire harmonieusement Boulogne-Billancourt vers son avenir. Que souhaiter de plus lorsqu’on a servi avec passion une telle ville et ses habitants, comme je l’ai fait pendant… une génération?

 

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