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Tribune libre publiée dans le Figaro
(3 octobre 1994 - Les sous-titres sont de la rédaction)
A la veille de l’élection présidentielle de 1995, l’idée d’organiser des «primaires » pour départager les divers candidats de la droite et du centre (en particulier Jacques Chirac et Edouard Balladur) est avancée par certains. Un projet précis est même proposé. Francis Choisel propose une autre solution, qui n’a pas perdu de son actualité.
Une présidentielle à trois tours ?
Avantage des «primaires » : permettre l'expression des préférences.
Inconvénient: faire du candidat sélectionné le candidat d'un parti.
Solution : organiser une élection à trois tours.
Pour justifier la mise en place d'un système de primaires au sein de la majorité en vue de l'élection présidentielle, on n'avance généralement que la nécessité d'une unité de candidature. C'est pourtant le moins convaincant des arguments qu'on peut donner à son appui.
Le grand mérite des primaires est au contraire de reconnaître qu'il y a plusieurs sensibilités dans la majorité actuelle, de constater qu'elles veulent toutes s'exprimer par la voix de divers candidats, de considérer que cela est légitime et constitue une richesse pour elle. Et de comprendre que, si les électeurs de la majorité veulent un candidat unique, ils souhaitent aussi pouvoir, d'une manière ou d'une autre, exprimer tout net et sans contrainte – c’est-à-dire sans la déformation qu’entraîne la préoccupation du vote utile – leur sentiment profond, la nuance exacte de leur pensée politique ou leur préférence spontanée pour un homme. Le dernier scrutin européen en est une illustration.
Le système des primaires a I'avantage de permettre cette expression des préférences, ce poids accru des citoyens sur Ies choix politiques, et, en amont, d'enrichir le débat électoral, en prévoyant une procédure de sélection entre tous les candidats potentiels. Mais il a aussi plusieurs graves inconvénients.
Tout d'abord, II classe les candidats à la candidature au sein d’une alliance électorale. Dès lors, quoi qu'on en dise, au lieu de dialoguer directement avec le peuple tout entier, celui qui brigue la présidence de la République devra d'abord s'adresser à une partie seulement des Français, auxquels iI reconnaîtra le droit de I'empêcher de s'adresser aux autres. D'une certaine façon, et paradoxalement peut-être par rapport aux intentions de ses pères, ce système ferait du candidat sélectionné le candidat d'un parti ou d'une coalition de partis.
Le présidentiable issu des primaires se trouverait ainsi enfermé dans le rôle de représentant d'une majorité existante (ou d'une opposition, dans d'autres circonstances), dont il n'aurait pas lui-même défini Ies contours. Le but vers Iequel il faut tendre est au contraire de permettre la constitution d'une majorité présidentielle nouvelle autour d'un homme.
Ceux qui partagent cette conception en tireraient argument pour dénier toute légitimité à cette formule de sélection, pour ne pas y participer, la décrédibilisant ainsi et pour se présenter ensuite en indépendant La multiplicité de candidatures serait donc plus difficile, mais sa disparition ne serait pas garantie.
En outre, et en partant de la même constatation, voter aux primaires, ce serait dévoiler son camp politique, ce à quoi répugneraient beaucoup d’électeurs. Cela, dans bien des cas, serait préjudiciable à la bonne entente des familles, à l’équilibre de la société, au bon fonctionnement de l’Etat : Ies professions astreintes à la neutralité politique ou a un certain devoir de réserve participeraient-elles aux primaires ? Pensez aux représentants des différents cultes, aux militaires de carrière, aux juges, etc. Et s'ils ne le font pas, la sélection en serait faussée et le droit de ces citoyens bafoués dans la pratique. En un mot, le vote ne serait plus complètement secret.
Certains évoquent parfois aussi le risque d’une insuffisante participation des électeurs de la majorité et en même temps de voir des militants adverses – qu’il s'agisse de l’extrême droite ou des diverses gauches – fausser le résultat en venant voter à dessein pour le plus mauvais candidat de la majorité. Cette hypothèse n'est pas totalement à rejeter.
Aller plus loin
Ces inconvénients ne condamnent pas le système des primaires. Ils montrent simplement ses limites, qui sont dues aux circonstances de sa naissance. A I'origine, ses concepteurs étaient dans l'opposition et devaient trouver une formule qui ne suppose pas une révision constitutionnelle, qu’ils ne pouvaient alors faire aboutir. Cette révision est aujourd'hui possible. C'est pourquoi le ministre de l’intérieur la propose. Mais son projet se maintient dans le schéma ancien. En un mot, le système des primaires va dans le bon sens, mais il ne va pas assez loin.
Quelle est l’idée de base des primaires, sinon le constat que deux tours ne suffisent pas? Que sont ces primaires, sinon un troisième tour préalable? Pourquoi, dès lors, ne pas organiser véritablement une élection à trois tours.
Le premier tour, qui se substituerait aux primaires, serait un tour d'essai ou des quarts de finale, si l’on préfère employer une métaphore sportive. Les candidats de toutes tendances – et pas seulement ceux qui sont issus du R.P.R. et de I'U.D.F. – s'y présenteraient. Les conditions de candidatures seraient les mêmes qu'aujourd'hui et pourraient même être assouplies quant au nombre de signatures de parrainage. Tous Ies Français – et pas seulement les électeurs ou les élus de la majorité - seraient appelés à y voter. Si un candidat obtenait la majorité absolue des voix – ce qui a peu de chance d'arriver, il serait bien évidemment élu.
Sinon, un second tour serait organisé. Mais seuls pourraient s'y présenter les candidats ayant participé au premier tour et y ayant obtenu plus d'un certain nombre de voix (de I'ordre de 10% à 15% des votants ou bien 5% à 10% des électeurs inscrits). Des désistements pourraient se produire en vue de ce deuxième tour, par accord – préalable ou non – entre candidats. Là encore, un candidat obtenant la majorité absolue des voix serait élu, ce qui dispenserait du troisième tour. Ce cas de figure ne serait pas improbable, car seuls Ies candidats crédibles resteraient en lice à ce stade. Ce second tour pourrait être organisé un mois après le premier afin de permettre aux sélectionnés de relancer leur campagne et aux battus de digérer leur défaite.
Le dernier tour serait identique l’actuel second : seuls les deux candidats arrivés en tête pourraient se maintenir. II interviendrait trois semaines plus tard.
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On pourra trouver original de proposer trois tours de scrutin. C’était pourtant la règle pour les élections législatives en France au début du XIXème siècle. II s'agissait, il est vrai, d'un corps électoral restreint. Mais pourquoi le suffrage universel ne s'accommoderait-il pas lui aussi de trois tours ?
D'ailleurs, lors d'un récent 7 sur 7, Philippe Séguin, dans une incidente passée inaperçue, a évoqué l’idée, et, plus récemment, Alain Peyrefitte a déposé une proposition de loi en ce sens.
On pourra enfin objecter la lourdeur d'un tel système. Mais en quoi serait-il plus lourd, plus long, plus difficile à mettre en œuvre que les primaires ? Une élection présidentielle à trois tours n’est, au fond, que le système des primaires amélioré et poussé jusqu'au bout de sa logique.
Le président de la République est la clef de voûte de nos institutions. II ne serait pas choquant qu'il reçoive une triple Investiture du peuple, après une triple épreuve électorale: Sa légitimité en serait d'autant plus forte. Et I'on peut bien consacrer quelques semaines de plus au choix de celui qui assumera le destin de la France pendant sept ans.
Francis Choisel
Vice-président des Clubs 89
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