© 2006, LE SITEMESTRE

 
Article paru dans Armées et Défense, bimensuel de l’Union Nationale des Officiers de Réserve.
(Novembre-décembre 1995)
 
Après avoir relancé en fanfare les essais nucléaires français dans le Pacifique (essais qui avaient été suspendus par François Mitterrand), le président Jacques Chirac, se trouve soumis à une très forte pression internationale. Il envisage alors de revenir sur sa décision et de signer le traité international, initié par les Etats-Unis, qui interdit définitivement toute expérimentation. Francis Choisel, spécialiste des questions de Défense et par ailleurs officier supérieur de réserve, explique pourquoi ce serait une décision dangereuse pour notre sécurité et notre indépendance. Il n’est d’ailleurs pas le seul, à cette époque, à prendre position dans ce sens.

Il faut poursuivre
les essais nucléaires

Lorsqu'on aborde la question des essais nucléaires, on touche au domaine du « secret-défense ». Aussi est-il possible à certains de dire tout et n'importe quoi au grand public sans crainte d'être démentis par les spécialistes, qui savent mais qui ne peuvent parler.

Toutefois, pour connaître la vérité sur les choses quand on n'a pas accès aux informations de première main, il existe une technique classique du renseignement: la lecture consciencieuse des sources ouvertes, leur étude critique et leur confrontation. C'est celle que nous avons utilisée pour rédiger cet article. 

Les conclusions auxquelles nous aboutissons permettent de corriger quelques erreurs techniques et de remettre en cause plusieurs idées reçues. Nous les présenterons de façon quelque peu didactique, pour aller rapidement à l'essentiel et pour une meilleure compréhension par le lecteur.

Le débat est stratégique, pas écologique

Dans la mesure où le combat contre la reprise des essais nucléaires par la France est mené en première ligne par une association écologiste internationale et par certains Etats du Pacifique, on pourrait penser que c'est la défense de l'environnement qui est en cause. Il n'en est rien.

Il est désormais prouvé que les essais souterrains — n'oublions jamais de rappeler qu'ils sont souterrains — n'ont pas de conséquence négative sur le milieu naturel de l'atoll de Mururora, que la radioactivité y est faible. A plus forte raison, leur incidence sur les populations de pays se trouvant à plusieurs milliers de kilomètres est-elle complètement nulle.

En fait, le vrai débat est d'abord stratégique et politique. C'est le gouvernement américain du président Clinton qui a pris l'initiative des négociations en vue de l'interdiction des essais nucléaires. Son raisonnement est simple. Il existe une traité de non-prolifération nucléaire — qu'il ne faut d'ailleurs pas confondre avec le traité d'interdiction des essais. Ce traité empêche les Etats qui ne possèdent pas la bombe atomique de se doter d'un arsenal nucléaire. Il n'empêche pas les cinq puissances nucléaires, dont la France et la Chine, de garder le leur, de le maintenir à niveau, de le perfectionner. Mais la diplomatie américaine a considéré qu'il était intenable à terme d'empêcher les autres de se procurer ou de mettre au point une arme qu'on possède soi-même et qu'on continue à produire et à développer. Elle a estimé qu'il fallait montrer l'exemple, c'est-à-dire que les puissances nucléaires devaient arrêter les essais nucléaires et geler leur propre arsenal. Ainsi seraient-elles mieux placées pour s'opposer aux expérimentations des Etats voulant s'affranchir du traité de non-prolifération.

Il faut mettre au point les armes de la « dissuasion du fort au fou »

Disons d'emblée que pour faire face au risque pour le monde d'un dictateur voulant doter son pays de l'arme atomique, il existe une autre solution que celle de montrer l'exemple: l'empêcher par la force. C'est ce qui a été fait lors de la guerre du Golfe.

Les spécialistes ont baptisé cette stratégie « dissuasion du fort au fou». Elle suppose la mise au point d'armes nouvelles qui n'ont rien à voir avec les missiles nucléaires intercontinentaux de la « dissuasion du fort au fort» ou « du faible au fort» de l'époque de la guerre froide, non plus qu'avec les armes «tactiques» ou « préstratégiques» que nous connaissons.

Ces armes visent, tout en épargnant les populations civiles, à atteindre des cibles militaires enterrées et fortement protégées: centres secrets de recherche atomiques, postes de commandement, etc... Elles doivent être d'une puissance supérieure à ce qu'il est possible d'obtenir avec des explosifs classiques, donc être nucléaires; mais ce sont des armes nucléaires de faible puissance. Leurs effets collatéraux doivent être réduits. Leur conception est dérivée des armes « anti-silos» des générations précédentes.

Il faut maintenir à niveau notre force de frappe atomique

Si des dangers nouveaux sont apparus, avec le risque accru d'émergence de nouvelles puissances nucléaires, les menaces anciennes demeurent, quoique dans un contexte géopolitique différent. Les armes atomiques de l'ancienne Union soviétique sont réparties entre divers Etats issus de son éclatement. Ces Etats sont géographiquement et politiquement instables. Ils sont au contact d'autres Etats, non-nucléaires, aux frontières parfois contestées, où la cohabitation entre nationalités différentes pose de nombreux problèmes. Autant qu'auparavant, notre sécurité, dans un monde dangereux, repose en dernier ressort sur la dissuasion nucléaire.

En outre, — n'ayons pas peur de le dire — la possession de l'arme nucléaire confère un rang et un statut international de grande puissance, en même temps qu'il assure une liberté d'action plus grande vis-à-vis de trop puissants protecteurs.

Or, il faut savoir d'un point de vue technique que les armes atomiques ont une durée de vie limitée à une ou deux décennies. Comme toute munition, et plus encore que les explosifs classiques, les munitions nucléaires vieillissent. La radioactivité évolue au fil des ans ce qui a des conséquences tant sur la puissance de l'arme que sur la fiabilité de ses composants électroniques. C'est la raison pour laquelle il faut contrôler, au bout d'une douzaine d'années, le fonctionnement des armes que nous possédons. On le fait grâce aux essais nucléaires - qu'on devrait d'ailleurs, par souci de rigueur de langage, distinguer des «expérimentations» nucléaires.

Par ailleurs, si l'on souhaite, au bout du même délai, relancer la fabrication d'une nouvelle série d'armes identiques à celles qui sont devenues inutilisables et que l'on démantèle, des essais sont encore nécessaires. En effet, la rapidité d'évolution des techniques de fabrication industrielle et la précision requise en la matière sont telles qu'il est nécessaire de contrôler le bon fonctionnement des exemplaires issus de la nouvelle série.

La simulation ne dispense pas de toute expérimentation nucléaire

Le processus de fonctionnement d'une arme nucléaire consiste en l'enchaînement de trois explosions: celle d'un explosif classique, qui sert de détonateur, est suivie d'une réaction de fission nucléaire, qui, à son tour, déclenche une réaction thermonucléaire. C'est chacune de ces phases ainsi que leur enchaînement, qu'on a imaginé de simuler pour éviter les essais nucléaires en vraie grandeur.

La simulation est un procédé qui a recours à l'analyse des données recueillies lors d'explosions réelles, à leur modélisation mathématique et à des calculs permettant la mise au point d'une arme nouvelle. Il faut pour cela disposer d'ordinateurs de très forte puissance.

Mais la simulation ne dispense pas de la phase expérimentale, nécessaire pour valider ces calculs. Il est seulement possible d'abandonner les tirs en vraie grandeur, qui sont remplacés par ce qu'on pourrait appeler — par analogie avec les techniques de l'industrie aéronautique — des «modèles réduits». C'est-à-dire qu'il reste nécessaire de procéder à des explosions nucléaires de faible puissance, ou plus exactement de plus faible puissance que l'arme que l'on veut mettre au point. Il n'agit donc pas, au sens strict, de simulation, mais de miniaturisation. C'est le cas en particulier pour ce qu'on appelle la simulation par laser: il s'agit en fait, grâce à cet engin, de réaliser une réaction thermonucléaire — seulement thermonucléaire, à l'exclusion des deux phases précédentes — de faible puissance.

Cela est si vrai que le programme français de recherche en la matière est baptisé « programme d'adaptation à la limitation — et non pas à la suppression — des essais nucléaires » (P.A.L.E.N.)

La simulation et la miniaturisation ne sont pas encore au point

Ce programme, en outre, n'a pas encore abouti: la France ne maîtrise pas à ce jour la technique de la simulation et de la miniaturisation. Cela est relativement connu désormais: les récents tirs, qui ont repris dans le Pacifique, ont notamment pour objet d'alimenter la banque de données nécessaire à la modélisation informatique des explosions. Et le laser dit «mégajoule» n'est qu'un projet en cours de réalisation.

Seuls les Etats-Unis maîtrisent la technique de la simulation en vue de la mise au point de nouvelles armes.

Encore convient-il de souligner qu'aucun pays n'est capable, à ce jour, de modéliser le vieillissement des armes nucléaires. Un programme de recherche est en cours aux Etats-Unis dans ce domaine, mais il n'est pas près d'aboutir, et certains scientifiques doutent même qu'il soit réalisable.

La confiance dans l'efficacité de la simulation est d'ailleurs si limitée que le président américain comme le président français ont évoqué la possibilité d'une reprise des essais, même après leur abandon total et définitif, au cas où la simulation ne donnerait pas les résultats escomptés.

L'interdiction totale n'est ni possible, ni souhaitable

Les négociations sur le traité d'interdiction des essais nucléaires font apparaître deux hypothèses: soit une interdiction totale, soit une interdiction au-dessus d'une certaine puissance explosive.

Il convient de remarquer à ce sujet que, placée dans une cavité souterraine, une charge nucléaire de niveau subkilotonnique donnerait une explosion pratiquement indétectable. La secousse tellurique correspondante serait en effet si faible qu'elle aurait toute chance d'être noyée dans le bruit de fond des secousses naturelles.

Le contrôle du respect du traité, dans l'hypothèse de l'interdiction totale, est donc impossible. C'est-à-dire qu'un pays peu scrupuleux pourrait continuer à mettre au point des munitions nucléaires, avec les procédés de la simulation et de la miniaturisation, sans que ses essais soient repérés. Les Etats-Unis, par exemple, pourraient prétendre avoir définitivement renoncé aux explosions atomiques souterraines tout en continuant à les pratiquer.

Si la France s'engageait à ne plus procéder à aucun essai nucléaire, et si elle respectait son engagement, elle ne pourrait donc plus recourir aux explosions à échelle réduite, ni à la simulation par laser, qui sont indispensables dans le processus d'ensemble de mise au point d'armes nouvelles.

Nous avons à faire face à une guerre psychologique dont les enjeux sont vitaux pour notre pays et pour l'équilibre mondial

Lorsqu'on lit la presse, y compris la presse scientifique, on rencontre des erreurs, des contradictions, des omissions, qui amènent à se demander si, au-delà de la méconnaissance de la question, il n'y a pas la mise en œuvre d'une véritable campagne de désinformation, émanant des milieux antinucléaires et antimilitaristes, visant à induire en erreur aussi bien les décideurs que l'opinion éclairée du pays. La publication de la fausse carte de Mururoa par le journal Le Monde, est de ce point de vue exemplaire.

On s'étonnera en particulier de tout le bruit fait autour des potentialités de la simulation alors même que la France n'en possède pas encore toute la technique et que, de surcroît, les négociations s'engagent vers une interdiction totale des essais, qui empêcherait de facto toute simulation véritable.

On s'étonnera aussi que la France soit plus particulièrement visée dans cette affaire, alors que la Chine est dans la même situation qu'elle.

On pourrait donc se demander si l'on ne cherche pas tout simplement à ramener notre pays au rang des puissances non-nucléaires.

Mais, lorsqu'on sait que les époux Clinton sont assez proches du courant du «politiquement correct», issu du gauchisme soixante-huitard et du néo-anarchisme, on peut craindre que l'administration Clinton, sinon Clinton lui-même, ait, au-delà de l'arrêt des expérimentations nucléaires, pour objectif réel et dissimulé d'aboutir à terme à l'élimination totale, de fait, de toute arme nucléaire de la surface de la terre.

C'est en tout cas le résultat auquel on risque de parvenir à l'horizon 2010 par la conjonction de la disparition des armes actuelles devenues inutilisables, de l'impossibilité d'en construire de semblables en toute certitude de leur bon fonctionnement, et de l'interdiction totale qui empêche la mise au point par simulation et miniaturisation.

A moins qu'à cette échéance, les puissances nucléaires actuelles signataires et respectueuses du futur traité d'interdiction des essais n'aient disparu en tant que telles, et été remplacées par d'autres, moins scrupuleuses, qui ne l'auraient pas signé, ou l'auraient violé discrètement. 

Le nucléaire peut être une réponse au risque mortel de collision de la Terre avec des comètes

Indépendamment des questions stratégiques, il convient de signaler qu'un danger a récemment été révélé par la communauté scientifique internationale: celui de la collision de notre planète avec des astéroïdes et des comètes de forte taille, comme il s'en est déjà produit par le passé.

La collision d'une météorite avec la Terre serait ainsi la cause de la disparition subite, et jusqu'ici inexpliquée, des dinosaures. Plus récemment, en 1908, une comète a détruit la forêt sibérienne sur une superficie, heureusement inhabitée, égale à la surface de l'agglomération parisienne. Cette année, Jupiter, notre voisine dans le système solaire, est entrée en collision avec une comète de forte taille, que tous les astronomes ont pu observer. Cela pourrait bien nous arriver demain.

Pour éviter ce genre de catastrophes, des scientifiques ont imaginé de recourir aux explosions thermonucléaires de très grande puissance pour freiner ou dévier à temps, à une assez grande distance de la Terre, les comètes se dirigeant vers nous. Ils suggèrent que les Etats nucléaires mettent au point en coopération les «armes» nécessaires.

La puissance de ces munitions devrait être de l'ordre de la dizaine de mégatonnes et, selon les méthodes de simulation et de miniaturisation des essais, évoquées ci-dessus, les expérimentations devraient être du niveau de la centaine de kilotonnes.

Il ne faut pas baisser la garde

Le Président de la République a donc eu parfaitement raison de décider la reprise des expérimentations nucléaires.

Les attaques dont il est l'objet en France et dans le monde montrent que certains — parmi lesquels, hélas, la Commission de Bruxelles — n'acceptent toujours pas que la France demeure une grande puissance et puisse se défendre seule, en dernier ressort. Nous ne devons en être que plus fermes pour soutenir notre Gouvernement dans cette affaire.

Mais il faut aussi affirmer hautement que — les techniques de simulation étant ce qu'elles sont — il nous faudra continuer à procéder à des essais nucléaires dans les années à venir, même si ces essais peuvent désormais être d'une moindre puissance: nous devons en tout état de cause garder la possibilité de réaliser des expérimentations d'une puissance inférieure à cinq kilotonnes.

Les gouvernements de la planète, au lieu de nous montrer du doigt, devraient d'ailleurs porter une attention plus grande aux recherches et découvertes scientifiques récentes des paléontologues, géologues et astronomes. Elles les amèneraient probablement à se demander si l'arme nucléaire, dans laquelle ils voient le risque de l'apocalypse, n'est pas, au contraire, en mesure de nous en préserver. 

Francis Choisel

 

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